Interview
Le 02 avr 2020

SILENCE ORIGINEL

Marie Berchoud fait l'éloge du silence. Pas celui qui impose le respect, pas celui qui humilie celui à qui il est adressé, pas celui qui dit l'absence. Celui qui est imposé par la nature, celui qui paradoxalement donne une présence plus forte à ceux qui n'ont jamais eu de voix. Un magnifique texte qui répond à l'appel à l'écriture de monBestSeller "Ecoutez le silence"
Se taire, c'est parfois imposer sa présenceSe taire, c'est parfois imposer sa présence

Nous l’appelions ainsi, comme nous entendions son prénom, Yon, ou parfois Johnny, ce qui avait l’heur' de lui plaire. Il était âgé d’environ huit ans, nous l’aimions. Il s’échappait périodiquement de l’hôpital de Berrechid où il avait été placé pour revenir dans sa ville, la nôtre, Khouribga. On le voyait descendre d’un bus de ligne noir et rouge perclus de kilomètres, poussiéreux et bringuebalant comme la piste, un bus qu’il avait rejoint à la faveur d’un arrêt technique, et hop ! un voyageur lui a tendu un gâteau luisant, un autre lui avait fait une place parmi les paquets, les poules, les couffins. 

Yon parcourait ensuite la médina, le souk et les ruelles du douar à grandes enjambées d’insecte, brassant l’air de ses ailes, renversant les étals colorés des marchands, puis recomposant après son passage leurs présentoirs de profusions végétales. Du même élan Yon bousculait les mendiants bougons et respectueux, sautait au cou d’une mère chargée de marmaille et de voiles puis d’une autre, les embrassait toutes, et vite, fuyait à nouveau de tous ses membres, encore, encore. La dernière maman présente lui apportait la pitance, coiffait ses cheveux de loup enfant, le logeait pour la nuit. Mais, pour finir, renaître, seule commandait l’énergie de l’aube, la sienne.

Cela se passait sans paroles. Yon avait cessé de parler dès qu’il avait su se mouvoir et n’avait jamais repris le fil, c’était ce qui se propageait à mots couverts. Les médecins enfermaient Yon pour son bien et pour son bien, la foule d’ici faisait corps avec lui, reformant ainsi l’œuf familial géant chaque fois qu’il lui revenait. Sans aucun doute Yon était l’émissaire de Dieu, le détenteur d’une parcelle du savoir des grands sages. 

Le ferrailleur du coin était son ami, un misérable attelé à sa charrette de bric-à-brac six jours sur sept, tout le monde l’appelait Jiguen oualou, « j’y gagne rien », de son slogan répété des rues devenu surnom, car il n’avait plus de nom sauf pour sa mère (et la police). 

Lors d’une des processions en faveur de la pluie décidées par le roi au printemps, Yon apparut d’un coup nu comme au premier jour et se mit à danser aux pieds du gouverneur. La foule se mit à hurler, crépite, youyoute, ivre d’une joie enfouie d’enfant : Vive lui, qu’il vive ! Crève sa peau de prisonnier du verbe, éclatent les chairs de sa forteresse en milliers de grains rouge sang du soleil, grenade ou grappe de raisin muscat ! 

Muet, l’émissaire du roi sur son estrade regardait Yon danser. Jiguen oulaou le ferrailleur se taisait aussi, debout, dos droit, dans ses habits blancs du vendredi, sans sa charrette. Comme Yon, sa posture parle pour lui : j’existe. 

Déclinée déployée vive, ivre de silence, telle est la langue des eaux, pluie, mer, étang, cascades, ruisseaux, fontaines et rigoles, la langue d’avant le temps des mots, bien avant. 

 

Marie Berchoud (pour le collectif 15)

 

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