Interview
Du 11 mai 2020
au 11 mai 2020

Ecoutez le silence

Un rendez-vous manqué, un téléphone qui sonne dans le vide, le doute. Dans cette période, les êtres prennent un relief autre que celui qu'ils ont dans notre vie régulière. Un hommage à un être aimé. Un texte pour l'appel à l'écriture monBestSeller
« Tu crois, toi, que le monde d’après sera meilleur ? lui ai-je demandé« Tu crois, toi, que le monde d’après sera meilleur ? lui ai-je demandé

C’est idiot, il ne m’est jamais venu une seule fois à l’idée de lui demander le nom de son EHPAD. 

« Ça devait arriver », m’avait-il dit pour m’annoncer sa nouvelle installation. « Quatre fois vingt, tout d’même… » On en avait ri. Et il avait repris son accent vietnamien. Ce qui signifiait chez lui : « je veux changer de sujet ». Aussi, n’avais-je pas cherché à en savoir davantage ; ni s’il était resté à Marseille ni sur les conditions ou sur les raisons de sa perte d’autonomie. 

Depuis le début du confinement, je lui téléphone presque chaque jour, à seize heures pile. Je suis son petit quatre heures. On rit. On parle jazz et société, le reste ne l’intéresse pas. Depuis sept semaines, il vit enfermé dans sa chambre. Sa voix s’est fanée. 

Je finis toujours nos appels par une formule que j’essaie de varier :

« Prends soin de toi.

« Porte-toi bien.

« Sors masqué !

Sur la Covid 19, il a son point de vue : s’il a survécu aux bombes américaines, à la famine, au choléra, à la fièvre jaune et à tant d’autres maladies qu’on ne prenait même plus la peine de les nommer ; s’il a survécu à la mer de Chine, aux pirates et à la société occidentale, ce n’est pas un petit virus sans qualité qui pourra l’emporter. En plus, il a de la concurrence, l’enflure : un cœur en barigoule, des poumons raplapla, des intestins tout à l’avenant. Alors, ce n’est certainement pas ce minus sans envergure qui pourrait gagner la partie

« Tu crois, toi, que le monde d’après sera meilleur ? lui ai-je demandé lors de notre dernier appel. 

Il s’est mis à rire à s’étouffer. 

« Tu as décidé de me faire crever de rigolade ? a-t-il fini par me demander. Il est en lambeau le monde, qu’est-ce que tu voudrais faire avec des lambeaux ? Déjà, avant le virus, chacun était dans son coin, dans son trou du cul, devant son écran. Tu peux me dire la différence que ça fait, au fond, ce confinement ? Et après : la déconfiture !… Comme avant, mais plus merdique. Pour changer, il faudrait avoir les couilles pour faire la faire péter, la grosse. Boum ! Ça, oui, que ça serait la classe. Boum, boum tchika, dzoun, patch… »

Il s’est mis à skater l’air de Whiplash, quelques secondes, avant de s’arrêter, essoufflé.

 

Raymond Gomez, tu parles d’un nom pour un Viet.

« Ramuncho, hé, grosse larve, tu vas répondre, oui. »

C’est la septième fois que je compose ton numéro depuis trois jours, mais au bout, toujours le silence. Alors, j’en viens à penser qu’il t’a quand même eu, le minus. Plus fort que les boums-baboums des Amerloques, plus dégueulasse que la mer de Chine. Finalement il a dû t’avoir. Et avec ton cœur en barigoule et tes poumons raplapla, ça m’étonnerait que la médecine s’excite sur ton cas. Et puis, ton âge… pour tout le monde, t’étais déjà un peu mort. Et peut-être que pendant que je suis là, à chialer sur ce téléphone à la noix, toi t’es au frigo, face de citron ! Peut-être même que t’attends de passer au four. Bridé ! Nain jaune ! Dis quelque chose, niakoué ! Je t’aime, vieux con. Tu me manques.

 

Anonyme

C'était ça ou les extraterrestres pour nous mettre tous d'accord , enfin je crois dans le principe.

Publié le 11 Mai 2020