Interview
Le 23 sep 2020

Le rire des goélands

Quand les circonstances vous mettent nez à nez avec la personne au monde que vous souhaitez le plus éviter, un film effréné se déroule dans votre esprit. Récit de ce film dans cette nouvelle de la série monBestSeller : "Un été presque parfait"
La fameuse cabine des maîtres nageursLa fameuse cabine des maîtres nageurs

Cette nuit là, j’avais bravé l’interdiction. 

Vers 1h, un paquet de cigarettes dans une poche, une bière dans l’autre, j’avais passé la rue, et enfoui mes pieds dans le sable. Je souriais bêtement,  excité de m’être rebellé et écoutais les vagues qui semblaient se moquer gentiment de moi. Où de nous, peut-être, puisqu’un point rouge au dessus du muret m’indiquait un autre fumeur nocturne, lui aussi criminel dans l’âme sûrement. J’avais du mal à discerner une silhouette pourtant, malgré la courte distance nous séparant, mais ne m’en inquiétais pas tant que ça. Il devait y en avoir quelques unes dans cette ville, des âmes à qui la mer manquait. 

Ce n’est que lorsque Gabriel s’est levé et est reparti vers le minuscule parking du bord de plage que je l’ai reconnu. Où en ai reconnu les contours plutôt. Ce n’était plus le même de toute façon, l’homme immobile sauf pour ses mains qui tournaient et retournaient ses clés dans la lumière blafarde du réverbère ressemblant plus à un tableau ancien qu’au garçon que j’avais connu. 

 

Il avait cet air malsain d’un portrait qu’on sent maudit, ceux qui donnent la chair de poule lorsqu’on les imaginent s’animer en pleine nuit. Peut-être que c’était simplement la faute à ses cernes, qui semblaient lui manger la moitié du visage, celle laissée vierge de barbe en tout cas. 

Quand j’y repense, je me dis qu’il m’avait reconnu avant, et que c’était pour ça qu’il s’en allait. De cette façon aussi, cette façon de bouger lentement, avec précision, comme un enfant éveillé au milieu de la nuit et qui évite sciemment la marche de l’escalier qu’il sait grinçante, pour ne pas se faire pincer. Si ce n’était pas à cause de moi, je ne voulais pas savoir pourquoi. Je n’ai jamais été doué à imaginer ceux que j’ai aimé souffrir, peu importe qu’ils réapparaissent sur la plage de notre adolescence après dix ans sans un seul appel. 

Toujours était-il que s’il ne m’avait pas vu avant, il l’avait fait lorsque je me suis levé, pressé par le besoin de faire, où dire, quelque chose. Où d’être vu, si je dois être honnête. Je ne sais pas ce que j’attendais : qu’il s’excuse, peut-être, de ne pas m’avoir prévenu ? De n’avoir jamais appelé ? Où remontant plus loin, d’être parti ? Sûrement le dernier, sûrement ça. 

Je ne l’ai pas eu. J’ai eu un « Salut. », et j’ai détourné les yeux. Je ne sais pas si c’était le choc d’entendre sa voix ailleurs qu’à la radio, les rares fois où j’étais trop lent pour changer de station aux premières notes, où la rage de me voir refuser quelque chose de plus substantiel. Vraiment, qui revoit son amour de jeunesse et n’a même pas la politesse de faire craquer sa voix ? J’aurais aimé des excuses, des larmes, des regrets. 

À défaut, ses doigts autour de mon cou, ses dents imprimées dans ma chair, mon dos pressé contre sa berline. J’aurais même accepté des reproches. 

De l’émotion en fait, n’importe laquelle plutôt que le regard vide qui me fixait encore lorsque j’avais ravalé mes larmes honteuses et détourné les yeux de la cabane des maîtres nageurs. 

Cette fois c’était sûr, c’était de moi que les vagues se moquaient. Je décidais que non, elles ne savaient rien sur son retour, pour ne pas avoir à faire le deuil de cet amour là le même jour. 

Les goélands par contre, qui avaient choisi leur moment pour se mettre à crier, ceux là pouvaient se noyer, je n’aurais pas pleuré dessus. Eux ne se moquaient pas gentiment, je le savais. 

Ils ont au moins couvert le son de la bouteille qui rencontrait le crâne de Gabriel, un grand son que je sentais résonner dans l’espace, dépassé par mon bras qui avait pris la décision de lancer sans vraiment demander l’avis de ma raison. Je n’ai pas entendu Gabriel crier par contre. Est-ce que c’est moi qui l’ait bloqué de mon esprit, où est-ce lui qui était vraiment si vide qu’il n’a pas ressenti la douleur, je ne sais pas. 

 

J’ai vu les journaux people se demander quelques temps d’où lui venait cet œil complètement noir. J’espère tout de même qu’il n’a pas eu de séquelles. 

Athenais Castrec

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