Interview
Le 30 nov 2020

Métempsychose

Ce n'est pas d'être métamorphosé qui est délicat, c'est la phase transformation qui l'est, fatale même parfois. Jean Benjamin Jouteur le sait bien, lui qui nous raconte sa vie dans l'appel à l'écriture monBestSeller "Je ne me suis pas reconnu"
Métempsychose : la métamorphose version ratMétempsychose : la métamorphose version rat

Je respire à plein poumon la terre grise et sale. De mes doigts tordus à l’extrémité desquels poussent déjà de longues griffes acérées, je gratte rageusement le sol. Des charognes, d’immondes détritus… rien que de la pourriture à se mettre sous les canines. Non ! C’est trop dur ! Je ne puis me décider à croquer des cadavres d’hommes ou même de bêtes. C’est trop tôt, Je ne suis pas encore passé de l’autre côté, je me sais encore trop humain.

Et pourtant, je les entends mes frères, je les entends me murmurer : Il faut survivre !. 

Comme j’aimerais vous comprendre mes cousins rats, comme j’aimerais vous ressembler. C’est vous qui remplacerez l’espèce humaine, vous êtes les seuls à pouvoir résister à cette parodie du monde. Si vous m’acceptez, je vous guiderai. Mais avant tout ma transformation doit être complète. Je dois quitter cette enveloppe mi — humaine, mi — ratte, dans laquelle j’étouffe.

 

Khal se redresse. De courts poils gris et soyeux recouvrent déjà une partie de son corps courbé. De ses petits yeux rouges, il contemple les ruines. Plus grand-chose à tirer de la cité agonisante. Quelques massives demeures ont en partie résisté. Elles tiennent encore, branlantes, abandonnées, lépreuses, poussiéreuses, fissurées, mais debout. Tout homme aurait eu le réflexe de s’y réfugier, pas Khal. Il cherche les égouts de la ville. Le territoire des rats ! Celui dans lequel seuls quelques chasseurs imprudents osent s’aventurer. On ne traque pas le rat dans son domaine. On le laisse vivre en paix. Maître Surmulot, s’il le désire, peut détruire le peu qu’il subsiste de l’humanité à présent condamnée. Il n’y a plus de naissance dans le camp des humanoïdes. Horriblement contaminés, les ultimes survivants résistent pour eux seuls, ils n’ont que faire de la continuation de l’espèce.

— Les égouts ! Si je pouvais trouver les égouts ! Il me serait facile de m’y cacher. Je dois fuir les hommes qui me traquent au nom de ma différence. Ils veulent me tuer. Pour eux, je suis un monstre. Il m’appelle l’homme rat, s’ils savaient comme je les méprise. Quand j’aurai rejoint mes cousins, quand ils seront devenus mes frères, quand ma transmigration sera achevée, j’exterminerai cette race maudite de bipèdes. Pour parvenir à mes fins, je dois sacrifier ce qui subsiste de mon corps. Pourquoi avoir peur ? Ce ne sera pas la mort, rien qu’une étape indispensable.

            Khal, se dissimulant dernière les décombres, parcourt le chaos. Parfois il interrompt sa progression, respirant l’air saturé d’odeurs fétides. Des charognes qui pourrissent, rien d’autre à se mettre sous les canines ! Il sent soudain un parfum familier, aimé… Comme une présence amicale. Il se retourne. Ils sont là ! Les rats. Combien sont-ils ? Cent, deux cents… Qu’importe, ils le regardent, ils n’attaquent pas. Ils l’attendent, lui ! Ils l’acceptent, Ils le veulent ! Les fourrures s’approchent frémissantes, l’entourent délicatement, le reniflent. Khal se couche à même le sol. Il caresse les douces toisons. Ils sont aussi gras qu’il est maigre. Ils mangent à leur faim, eux ! Ils ne s’embarrassent pas de stupides préjugés humains : toute charogne est bonne à croquer.

— Viens avec nous ! disent-ils

Khal hésite un instant, scrute une dernière fois ce monde qui n’est plus le sien puis murmure : « Je vous suis mes semblables »

La colonne de rongeurs déferle dans la rue encombrée de débris. Khal suit ses frères. Sur le trottoir éventré, il y a une crevasse profonde. Cascade grisâtre, les rats s’y engouffrent. Juste en dessous, c’est le royaume des égouts.

— Maintenant, si je saute, mon corps se transformera pense Khal

Il prend son élan. Les rats ont disparu, sans doute le guettent-ils en bas. L’homme métamorphosé se jette dans le vite. Il n’a plus peur. C’est la transmigration. Bientôt, ses crocs déchireront d’appétissantes charognes ! Il ne ressent aucune douleur lorsque dans un formidable choc, sa colonne vertébrale se brise.

Les deux hommes en haillons remontent silencieusement les égouts plongés dans les ténèbres. Ils portent chacun une torche dans la main gauche, une torche, une barre de fer dans la main gauche. Ils sont affamés. Celui qui marche en tête se retourne. Sur sa figure en putrescence, on devine déjà les stigmates de la mort.

— Regarde Freddy ! Le piège a fonctionné. C’est bien la première fois que l’une de ses maudites bestioles se fait avoir.

L’autre s’approche. De ses doigts crasseux, craquelés, d’où suinte un liquide épais et jaunâtre, il écarte les mâchoires d’acier d’entre lesquelles il saisit le cadavre de l’animal. Avec une moue gourmande, il le porte devant ses yeux, léchant avidement le sang qui s’échappe de la blessure.

— Efficaces ces tapettes. Il a eu la colonne vertébrale brisée.

— Ouais, répond l’autre, en attendant, pour une fois que l’on en chope un, on n’a pas de chance. Regarde-le. Il est bien moins gras que les autres. Il a fallu que l’on tombe sur un jeune affamé !

 

J’étais un homme : Ils ne m’ont pas reconnu !

 

 

 

                                                                                   

 

Merci @la miss 9 d’avoir reconnu l’un de mes métiers, je suis aussi un clown de théâtre et c’est un rôle que j’affectionne particulièrement. Disciple de Freud, vous vous égarez, à son patient le freudien ne propose qu’une seule théorie qui, d’après lui, est toujours la bonne. Également psychothérapeute de métier, je suis un disciple (et un ancien élève) de l’école de Palo Alto, qui à ses patients propose toujours plusieurs hypothèses. Ce dernier ayant pour première tâche de choisir l’une d’entre elles. Ce que, avec un courage que j’admire, vous avez fait. Mais, je le reconnais, cet échange épistolaire, pour moi en tout cas, n’est que prétexte à humour… Alors partons ensemble pour la grande rigolade, par les temps qui courent, elle semble bien nécessaire. Bonne soirée, miss neuvième du nom.

Publié le 01 Décembre 2020

Merci @Kroussar pour toutes ces précisions qui illustrent très bien mon propos, et pour ce nouveau titre qui me plaît bien : La métamorphose de Khal ! ça rappelle l'oeuvre d'Alphonse Boudard, même si ça n'a strictement rien à voir. Je scande avec vous : "Vive les rats !" et je rajoute par considération pour @la miss 9 : "Vivent les rats !"

Publié le 01 Décembre 2020

Merci @lamish pour votre commentaire et à très bientôt pour de nouvelles aventures !

Publié le 01 Décembre 2020

Non, rassurez-vous @la miss 9, je ne suis pas un génie et vous n’êtes pas une irrémédiable imbécile, tout au plus une enquiquineuse pathologique. Et d’ailleurs, vous avez raison, la coquille existe. Je me suis relu, plusieurs fois et, il est vrai qu’elle m’échappa.

« Errare humanum est, perseverare diabolicum »

Cela dit, comment classifier votre hargne à tout juger ?

La peur d’être jugée vous-même ? En vous attribuant l’autorité suprême du juge, vous chercheriez à vous sentir intouchable, tel un dieu prononçant les dernières sentences.

Par perfectionnisme ? Deux hypothèses : Soit vous le faites pour encourager les autres à s’améliorer, soit vous ne voyez jamais rien de bon, tant en ce qui vous concerne qu’en ce qui concerne ceux qui vous entourent ?

Par réaction aux jugements parentaux qui vous rendraient aussi critique à l’égard des autres, parce que vous l’êtes d’abord à votre propre égard, ce sentiment d’infériorité se trouverait alors dans les racines de votre enfance.

Enfin peut-être par manque d’amour de vous. Quand les parents mettent la barre trop haut et multiplient les reproches pour conditionner leur progéniture, l’enfant ne garde en mémoire que ces jugements négatifs, à savoir « qu’il a tort », « qu’il fait mal », « qu’il est mauvais »… Et surtout, qu’il ne mérite pas d’être aimé ». Ce manque d’amour pour lui se transforme alors en manque d’amour pour les autres. À son tour, il infligera à son entourage le même type de jugements que ceux qui l’ont fait souffrir.

Je vous laisse choisir la proposition qui vous semble le plus acceptable. Bien amicalement.

Publié le 01 Décembre 2020

Faut-il écrire « vive les rats » ou « vivent les rats » ?
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Règle : on peut écrire les deux. Cette forme est l’une des seules dans la langue française qui autorise les deux orthographes, c’est vous qui voyez en fonction de comment vous interprétez le « vive ». En effet, il y a ceux qui considèrent que « vive » est un verbe au subjonctif, et donc s’accorde avec son sujet. Dans ce cas-là, on écrira « vivent ». De l’autre côté, il y a ceux qui considèrent que « vive » est devenu une expression figée, et qu’il ne convient donc plus de l’accorder. Pendant longtemps, la première version prévalait puisqu'elle voulait en fait dire « que vivent » lorsqu'il s’agissait d’un sujet au pluriel. Cette expression était un souhait de longue existence, ce qui n’est pas forcément le cas aujourd’hui, il s’agit plus d’une simple acclamation. On peut donc faire une distinction entre les deux cas, s’il s’agit d’un souhait de longue existence ou d’une acclamation, mais personne ne vous tiendra rigueur d’avoir choisi une orthographe plutôt qu’une autre. SAUF LA MISS, évidemment. Donc cela confirme que la miss n'est plus une jeune fille et encore moins la vierge en folie qu'elle veuille nous faire croire... Mais une personne âgée qui applique de bonnes règles... assez anciennes.

Publié le 01 Décembre 2020

Votre imagination et votre plume collent bien à cette fiction post-apocalyptique. Images fortes et petit frisson garanti pour les amateurs du genre... sans oublier une chute digne de ce nom... Alors merci pour cette contribution originale, JBJ, et bonne fin de journée. Amicalement, Michèle

Publié le 01 Décembre 2020

@monBestSeller
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Le titre de cette nouvelle (ou tribune) me semble inapproprié. Métempsychose, dites-vous ?Cette doctrine selon laquelle une même âme peut animer successivement plusieurs corps (humains ou animaux), n'a rien à voir avec la métamorphose, qui est le changement d'un être en un autre, transformation totale d'un être au point qu'il n'est plus reconnaissable, ce qui est bien l'objet de cet appel à l'écriture et conforme à la conclusion de JBJ
Pour rappel : La métamorphose d'Odette en cygne dans « le Lac des cygnes ».

Publié le 01 Décembre 2020

@Jean Benjamin Jouteur
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Cher Jean Benjamin, cette vision apocalyptique de la race humaine me comble de bonheur... Après les chauves-souris de mon adorable fille, voici les rats !
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Le rat… Ce simple mot est fort de connotations, c’est un nuisible parmi les humains qui ne le sont pas plus que lui !
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Alors que les espèces animales sauvages se raréfient devant la pression de plus en plus forte de l’espèce humaine, les rats, plus anciens que nous sur Terre, prolifèrent au même rythme.
Ils occupent la Terre entière, sont aussi nombreux que les Hommes. Plus de 5 milliards de spécimens. Bientôt, chaque Homme a son rat.
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Quand l’Homme a affaire au rat, il lutte contre lui, il part en guerre, il éradique cet animal qui nous envahit, il se doit de le détruire. Et pourtant, à ne regarder que l’impact du rat sur la gestion de nos déchets, nous devrions y réfléchir à deux fois et ce d’autant plus à l’aire du recyclage et autre limitation de notre impact environnemental.
Rien qu’à Paris, la consommation de déchets consommés par les rats serait d’environ 800 tonnes par jour, soit 292 000 tonnes par an. Pour comparaison, cela équivaut à plus de deux incinérateurs pour un budget annuel de 188 millions d’euros. VIVE LES RATS !

Publié le 01 Décembre 2020