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Le 17 mai 2021

Écriture de soi : écriture de l’intime ?

Quelle est la part de fiction dans une autobiographie ? quelle est la part de soi dans une fiction ? Annett Whisper nous guide sur les chemins sinueux de notre propre identité dans la littérature. En introduisant la notion de "l'intime", elle suggère qu'on ne parle jamais mieux de soi-même qu'en parlant des autres.

L’écriture de soi a le vent en poupe : autobiographies, témoignages, correspondances, mais aussi, et surtout, journaux intimes fleurissent sur les étals et, encore plus, sur la toile. Le journal intime de notre enfance, petit cahier séyès ou carnet délicieusement cadenassé, a pris bien d’autres formes : blogs, billets d’humeur, « story » sur Instagram, podcasts, ebooks (plusieurs « journaux de confinement » ont émergé sur les plateformes d’autoédition, par exemple) … 

Des formes nouvelles, donc – faisant de plus en plus appel au son et à l’image – pour un genre littéraire qui, lui, n’a rien de nouveau. En effet, l’écriture de soi a, pour ainsi dire, toujours existé, mais a longtemps été perçue de manière péjorative. On n’écrit pas sur soi. C’est pompeux. C’est égocentrique. Et ce n’est pas de la littérature. Voilà, entre autres, ce que l’on pouvait entendre. Aujourd’hui, au contraire, elle a trouvé son public et on ne compte plus les publications post-mortem de journaux et correspondances de célébrités. C’est un fait : de nos jours, le « je » fait vendre.

Cependant, on remarque que lorsqu’on parle de l’écriture de l’intime, l’amalgame est souvent fait avec l’écriture de soi. On est d’ailleurs bien en mal de définir ce qu’est « l’intime » dans la littérature aujourd’hui et on l’associe souvent à un genre littéraire (autobiographie, journal) ou à une posture narrative (la première personne du singulier) au lieu de le conceptualiser.

Or, suffit-il de raconter sa vie à la première personne pour toucher à l’intime ? Le « je » n’a jamais été aussi présent dans tout ce que nous lisons. En librairie, beaucoup de romans sont estampillés d’un bandeau « Histoire vraie » comme une valeur ajoutée. Tout cela vise évidemment à aider le lecteur à se sentir concerné et à ce que la magie de la personnification opère… Soit. Mais un témoignage de vie ne nous renvoie pas nécessairement à l’intime.

J’en arrive donc à l’idée qui sous-tend cet article : qu’est-ce qui nous permet de toucher à l’intime ? Cette question peut se poser dans les deux sens : du point de vue du lecteur mais aussi de celui de l’auteur. Notre expérience de lecteur étant très subjective, il apparaît difficile d’apporter une réponse. Par contre, il me semble que l’on n’écrit jamais mieux sur soi – et sur ce qu’il y a de plus intime en soi – que lorsqu’on pense que l’on n’est pas en train de parler de soi, justement. 

Nos personnages sont, bien sûr, un excellent « transfert » et permettent une forme d’ « extériorité » à nous-mêmes. Ce dépassement de soi, à travers le personnage, serait un moyen de s’oublier, étape indispensable,  peut-être, pour essayer de toucher à l’essentiel. De plus, le recours à la fiction, même mêlée d’éléments autobiographiques, paraît paradoxalement nécessaire pour atteindre une forme de vérité. Les œuvres d’Annie Ernaux et de Delphine de Vigan, par exemple, illustrent bien cette idée, il me semble. Elles parviennent,  par leurs choix narratifs et stylistiques, à une forme de dépassement de leur expérience personnelle. L’auteur s’oublie derrière l’acte de création pour nous proposer une autre expérience : celle de l’intime.

Annett Whisper

 

 

 

 

15 CommentairesAjouter un commentaire

Merci pour cet article. Pour ma part j'ai toujours écrit à la première personne, que ce soit sur des blogs ou dans mon roman, en pensant que ça n'intéresserait personne. Jai été surprise de voir qu'en effet en écrivant sur soi, en partageant son intimité, on peut arriver à toucher un certain nombre de personnes.

Publié le 31 Mai 2021

@Papou Bezard : Merci à vous pour votre lecture et pour cette suggestion. La Russie est à l'honneur, décidément! En petite curieuse que je suis, j'ai été voir de quoi parlait ce livre : visiblement, cela raconte une journée dans un Goulag. L'auteur aurait conçu le projet du roman alors qu'il était réellement détenu... Ce texte aurait fait l'effet d'une bombe à l'époque. Merci pour cette référence : j'imagine que cette lecture ne nous laisse pas indemne...

Publié le 25 Mai 2021

@Marina Leridon : Merci Marina pour votre retour. Ainsi, votre amie, qui vous lit, vous fait part qu'elle vous "retrouve" dans vos écrits : nos proches sont, en effet, souvent plus perspicaces que nous-mêmes qui, en écrivant, avons le nez dans le guidon! Et cela peut nous conduire à une certaine inquiétude : que va-ton découvrir de moi? Quelle facette vais-je dévoiler à mon insu? Après avoir écrit ça, je ne pourrai plus regarder mes proches en face, c'est sûr... Toutes ces interrogations m'ont amenée à écrire un autre article (partagé sur mBS également) sur cette question : est-ce une bonne idée de faire lire ses écrits à ses proches? Mais je vois que vous êtes également sensible à cette question et vous remercie pour votre lecture de ce second article.

Publié le 25 Mai 2021

@Annett Whisper
Merci pour cet article très intéressant et tellement vrai. Modeste écrivaine débutante, je ne pensais pas parler de moi dans mes livres. Pourtant, je ressens des bouts de moi qui ressortent discrètement à chaque fois. Une de mes amies qui me fait l'honneur d'aimer mes livres et nouvelles, me dit à chaque fois qu'elle m'y retrouve, que cela me ressemble… Comment écrire sans y mettre un peu (ou beaucoup) de nous-même ? Ce sont bien notre moi, notre vie, notre expérience qui nourrissent nos écrits. Ecrire la vie d'autres êtres nous délivre de la pudeur d'écrire sur nous-même.

Publié le 25 Mai 2021

@Annett Whisper, bonjour et bravo pour votre article qui titille pas mal d'auteurs et non des moindres. Evitons le "je", le "moi", c'est très très mauvais. Puisque certains évoquent les écrivains russes, je ne résiste pas à citer Alexandre Soljénitsyne et " Une journée d'Ivan Denissovitch", en exemple, illustrant l'autobiographie intime par excellence. A bientôt pour un petit retour amical.

Publié le 25 Mai 2021

@Thalia Remmil : Merci pour l'intérêt que vous portez à cet article, c'est un réel plaisir pour moi de lire votre retour. Je vous rejoins tout à fait quant à l'idée qu'il est finalement peu aisé de parler de soi lors de l'écriture d'un récit de vie par exemple, où l'écriture de soi est — de fait — le principe même et la raison d'être de l'oeuvre. Je ne m'y suis d'ailleurs jamais risquée, je l'avoue. Je ressens (mais là, c'est un ressenti qui m'est propre, pas du tout un jugement de valeur plus général sur la démarche en question) une forme d'"obscénité", un profond malaise et, surtout, la crainte que cela sonne faux. On peut redouter la mise en scène volontaire de soi-même et que son "soi-personnage" nous semble bien plus creux qu'on ne l'imaginait. Bien plus creux qu'un personnage qu'on a créé de A à Z... Tout cela pour en revenir à ce que vous disiez très justement : il est certainement très difficile d'écrire volontairement sur soi, tout en gardant une forme d'authenticité, de justesse. Et d'espérer, ainsi, livrer quelque chose d'intime.

Publié le 23 Mai 2021

@Christian Vial : J'ai récemment tenté de ranger un peu mes livres (à quoi bon me leurrer? Ils finissent encore et toujours dans un joyeux capharnaüm dans lequel moi seule me retrouve...) et suis retombée sur un roman russe, justement, que j'avais beaucoup aimé (et que j'ai relu avec plaisir) : "Premier amour" d'Ivan Tourgueniev. Un agréable moment de lecture qui me laisse penser que ça peut valoir le coup d'ouvrir à nouveau cet énorme pavé qui prend la poussière depuis des lustres : le fameux "Crime et Châtiment". Je vous dirai si j'ai eu ce courage... Quant à "Anna Karénine", je pensais l'avoir, parmi tous mes vieux Pockets jaunis... mais non! Depuis le temps que j'en entends parler, j'aimerais bien me faire ma propre idée... PS : Merci pour le lien : c'est une mine, en effet! Mais au risque de vous sembler terriblement démodée, je ne possède pas de liseuse...

Publié le 23 Mai 2021

Merci @Annet Whisper pour ce partage dans lequel je me retrouve entièrement. Autant l'écriture du soi - bien souvent inconsciente -, au travers de nos romans, est chose relativement simple vu que l'on a justement pas le sentiment de parler de soi, autant elle est complexe lorsque l'on écrit un récit de vie qui nous raconte et nous engage dans la révélation de l'intime.
L'intime, les secrets, les tabous, toutes ces choses qui nous ont "pénétrés" depuis l'enfance, nous ont poursuivis, ont fait de nous un individu à part et pourtant semblable, et là je vous rejoins, je vous cite : "on n’écrit jamais mieux sur soi – et sur ce qu’il y a de plus intime en soi – que lorsqu’on pense que l’on n’est pas en train de parler de soi, justement."
Ecrire sur soi en écrivant comme si on écrivait au nom de l'autre, cet autre qui va se reconnaître dans notre histoire, c'est une jolie façon de délivrer l'intime.

Publié le 23 Mai 2021

Oh la la ! @Annett WHISPER, vous m’auriez demandé pour Tolstoï, je vous aurais immédiatement répondu, Anna Karénine ! Pour Dostoïevski c’est plus difficile, j’ai plus de préférés avec lui, en fait tous… « L’idiot », je l’ai lu deux fois. Ensuite « Crime et Châtiment », ou encore « Les frères Karamazov ». Et aussi « Les nuits blanches », je l’ai adoré celui-ci… Vous trouverez ici beaucoup d’écrivains russes, une mine : https://bibliotheque-russe-et-slave.com/index1.html
La Russie m’obsède… j’en ai écrit mon premier roman, je le réécris actuellement…

Publié le 23 Mai 2021

Merci @Christian Vial, au contraire, pour cette digression sur cet auteur : voilà un moment déjà que je me dis qu'il faudrait que le relise, à la lumière des années passées... Vous qui semblez familier de Dostoïevski, quel est votre roman préféré de cet auteur?

Publié le 23 Mai 2021

Oui, @Annett WHISPER, et quel meilleur exemple que Dostoïevski ; sans sa vie, il n’aurait pas écrit « Souvenirs de la maison des morts », ni aussi bien et aussi forts ses autres romans… Un écrivain à part, troublant… son âme vit dans ses mots, c’est là toute sa force… Je me suis un peu écarté du sujet, ma manie…

Publié le 23 Mai 2021

Merci @Christian Vial, @Jean Benjamin Jouteur et @pierre p pour votre lecture et pour vos réactions à l'article. C'est, en effet, surprenant de voir de quelle manière une part de soi s'invite dans nos romans, parfois très inconsciemment : c'est le "malgré moi" que décrivent joliment @Jean Benjamin Jouteur et @pierre p (expression que j'ai relevée dans vos deux ressentis). Et, pour rejoindre @Christian Vial, il me semble que cette part de soi, quand elle est distillée avec art, est sans doute l'âme des grandes oeuvres. Pour finir, puisque le "soi" s'immisce dans nos écrits même quand il n'y est pas invité, peut être peut-on voir la création littéraire comme l'occasion d'une rencontre avec... soi-même, justement. A condition de savoir lire entre nos propres lignes... Le temps est sans doute nécessaire pour cette prise de recul sur notre texte. Cette rencontre de soi est bien illustrée par ce propos de Jean-Pierre Richard, il me semble ("Littérature et sensation") : "(...) la création littéraire apparaît désormais comme une expérience, ou même une pratique de soi, comme un exercice d'appréhension et de genèse au cours duquel un écrivain tente d'à la fois se saisir et se construire."

Publié le 23 Mai 2021

Écrire sans rien mettre de soi dans un roman serait un récit sans âme, sans « couleur »…

Publié le 23 Mai 2021

@Annett Whisper Merci pour cet article qui pose de vraies questions. Je pense qu’un grand nombre d’auteurs place une part de lui-même dans ses ouvrages. Lorsque, dans mon autobiographie, appellation que j’ai complétée, par pudeur sans doute, par le terme « romancé », je raconte « Yohann », bizarrement je n’ai pas l’impression de me raconter, mais plutôt de témoigner de l’histoire d’un garçon (qui me ressemble certes beaucoup) et qui traversa une époque déjà lointaine pour certains. Pourtant, la part d’imaginaire n’est venue que compenser les détails, noms, lieux et dialogues que quarante ans après, j’avais oublié. Afin de prendre du recul, naïvement, j’ai changé mon prénom, j’ai appelé mon personnage Yohann qui n’est en fait que la traduction de Jean, mon vrai prénom. En fait, plus que les anecdotes, « aventures » ou rencontres relatées, c’est dans le cheminement intérieur que je retrouve le plus celui que j’étais… Alors que j’écrivais, et surtout lorsque je me relisais, les rêves, les envies, les espoirs, les doutes et les questionnements, toutes ces choses qui disparaissent en partie avec l’âge, ont ressurgi, malgré moi. A soixante ans, je me suis reposé ces même questions, constatant que je n’avais pas trouvé vraiment de réponse. Si, à mon son sens, écrire sur soi n’a rien d’égocentrique, il y a sans doute une grande part thérapeutique, un peu comme, lorsque l’on se confie au sein d’un groupe de parole, sauf que de ce cas précis, le groupe de parole est devenu groupe de lecteurs. Ce qui revient un peu au même dans le sens où chacun est en mesure de profiter du témoignage du narrateur afin de pouvoir rebondir sur lui-même.

Publié le 22 Mai 2021

Je me suis aperçu qu'au travers de mon dernier roman, j'avais malgré moi parlé de mon intime, mon moi, alors que je partais sur une histoire qui n'a vraiment pas grand chose à voir avec moi. C'est vraiment étrange comme notre inconscient s'invite parfois dans nos oeuvres.

Publié le 19 Mai 2021