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Du 03 déc 2021
au 03 déc 2021

Parce que c’était lui, parce que c’était moi.

Si on me presse de dire pourquoi je l’aimais, je sens que cela ne peut s’exprimer. Parce que c’était lui, parce que c’était moi. (Michel de Montaigne – Essais). La contribution de Michael Sherwood à l'appel à l'écriture sur le thème de la rencontre.
L'amitié de deux adolescents pour l'appel à l'écriture "Rencontre"L'amitié de deux adolescents pour l'appel à l'écriture "Rencontre"

Patrick, c'était mon ami du lycée. Mon ami de cœur. Le hasard nous avait fait nous asseoir l’un à côté de l’autre à la même table, au premier cours du premier matin de la rentrée des classes de 1ère. Je ne me souviens d’ailleurs pas quel était ce cours. Les premières paroles, quelques sourires et regards échangés suffirent à sceller notre amitié. Dès la récréation nous ne nous quittions plus. J’avais enfin trouvé un ami ! C’était un coup de foudre spontané comme il en naît dans le cœur des adolescents. C'était le destin !

Mais comment reconnaît-on un ami ? Qu’a-t-il de plus qu’un camarade ? Je pense qu’il y a ce sentiment réciproque de RE-connaissance : on se trouve avec son double ou le miroir de soi, certes déformé, mais qu’on ne peut quitter sous peine de se sentir amputé. Un ami comble un sentiment de grand vide dans votre âme.

 Nous nous sommes suivis jusqu’en Terminale. Nous étions tout l'un pour l'autre. N'allez pas penser que nous étions homos, même si parfois je doutais. Un grand type mal élevé de la classe traitait Patrick de pédé, à cause de sa petite taille, ses cheveux blonds, ses yeux bleus, son petit air fragile et efféminé. Cela se passait aux cours de biologie en 1ère, quand le prof était amené à surveiller d’autres tables au moment où nous faisions des dissections. Patrick et moi ne nous laissions pas faire, j'agonisais alors le gars d’injures en anglais pour défendre Patrick ! Et c’était efficace. Il n’avait pas les mots pour répliquer !

 Ce que je ne vous ai pas dit, c’est que Patrick était anglais, il parlait anglais tous les jours à la maison avec sa mère. Nous avions réussi tous deux à nous faire dispenser d’EPS : nous passions ainsi les heures d’EPS à observer nos camarades depuis une hauteur qui dominait le stade : nous refaisions tous deux en anglais le monde. Nous cultivions notre jardin secret.

En classe de Terminale nous formions un petit groupe de six, trois paires de camarades, bien soudés : Patrick et moi, Petermann et Thomire, Caradec et Laban. En réalité les deux autres paires étaient plus camarades que véritablement amis, mais on s'entendait tous bien pour affronter le monde et étudier, avec le Bac en point de mire ! Je me souviens que Thomire avait été hospitalisé à la Clinique de Saint Germain-en-Laye pour une opération de l’appendicite. Nous étions tous allés le voir avec des petits cadeaux. Patrick lui avait apporté des fleurs ! Pour des garçons, on était sentimental. Nous étions dans un lycée de garçons. La mixité dans les lycées est venue plus tard. C’était important pour nous d'avoir des camarades pour se serrer les coudes. Et on n’imagine pas qu’on puisse perdre ses amis un jour.

Nous étions à la fin de l’année.  Vinrent les épreuves du Bac. Deux jours d’épreuves écrites, suivis d’un après-midi d’oral. De nous six, Patrick fut le seul à rater son bac ! Je fus reçu avec mention assez bien. Le soir de la proclamation des résultats, fut le soir de jubilation le plus intense de ma vie... même l'échec de Patrick ne suffit pas à éteindre ma joie. Je flottais sur un petit nuage. 

J'en suis redescendu en septembre suivant, après les vacances, quand je me suis retrouvé seul en Fac des Sciences, à Paris. Une longue traversée du désert. Patrick, lui, dût redoubler sa Terminale au lycée. Les aléas de la vie nous avaient séparés pour un temps.

Mais mon histoire avec Patrick ne devait pas s’arrêter là. Après cette année de sciences chaotiques à Paris, je me réorientai en Fac des Lettres à Nanterre – en licence d’Anglais, où Patrick s’était justement inscrit ! Qui prétendra encore que l’anglais est la langue des sciences, de la technologie, de l’information ? N’ont-ils pas aussi en Angleterre leurs poètes, leurs grands écrivains ? C’était pour moi en tout cas le langage de l’amitié et plus tard – mais ce n’était plus Patrick – le langage de l’AMOUR.

Qu’est devenu mon ami Patrick ? Nous avons encore fait trois années de Fac ensemble, mais déjà les fils de notre amitié se relâchaient, je m’intéressais maintenant aux filles – à UNE fille ! Patrick, lui, finit par préférer les garçons. Nos chemins devaient diverger là. C’était le destin !

 

12 CommentairesAjouter un commentaire

Merci pour votre sincère appréciation @Jenie
Oui, vous avez raison, c'est le destin qui prédomine.
"Au cou de tout homme est attaché son destin".
MS

Publié le 07 Janvier 2022

@Michael Sherwood
Quelle belle histoire d'amitié! C'est très émouvant.
Dommage que la fin se termine ainsi, j'aime bien les histoires qui durent. Enfin, c'est le destin...
Magnifique histoire.

Publié le 07 Janvier 2022

@Marie Morvan
Merci pour avoir précisé d'où était extraite cette phrase célèbre de Montaigne.
MS

Publié le 14 Décembre 2021

@Michel CANAL
Un grand merci pour votre commentaire et appréciation du texte.
MS

Publié le 14 Décembre 2021

@Isabelle CREPY
Ah, bravo ! Vous avez réussi à placer 4 noms et 4 oeuvres en 8 lignes de texte !
Pour info la photo a été choisie par monBestSeller que je remercie au passage.
MS

Publié le 14 Décembre 2021

@Damian Jade
J’ai réfléchi longuement à ce que vous aviez dit dans votre commentaire. Je pense qu’il y a peu de différence entre l’amitié et l’amour, surtout si se mêle la passion : on ne pense qu’à une chose, rencontrer, se retrouver ensemble avec l’autre. Ce sentiment amical/amoureux n’est pas éthéré, sans sexe (genre), il naît du physique de la personne, de sa voix, son caractère, son comportement. Tout en lui/elle nous plaît, nous attire. En même temps il vous apporte quelque chose de complémentaire.
D’autre part il m’est difficile d’envisager que le cœur puisse se diviser entre deux passions d’une telle intensité, d’où une sorte de fatalité que la seconde rencontre (UNE fille, citée à la fin) éclipse progressivement la première amitié passionnelle. Aucun des deux n’a souffert de cette séparation qui correspondait à une étape naturelle de la vie : fin de la grande adolescence, entrée dans l’âge adulte. Chacun a suivi le destin qui lui était assigné.
MS

Publié le 13 Décembre 2021

Cher @Michael Sherwood, tout d'abord c'est votre nom qui m'a interpellée. Mais je connais ce nom me suis je dit. Sherwood c 'est un sacré nom d'écrivain! Je ne sais pas s'il est réel ou fictif mais qu'importe. Ensuite la photo, très bien choisie aussi. Elle m'a rappelé les films de Gus Van Sant et en particulier River Phoenix et Keanu Reeves dans My own private Idaho. Et je découvre un texte tout en sensibilité, qu'il soit fictif ou non peu importe. J'ai beaucoup aimé votre texte emprunt de nostalgie et d'émotion. Il m'a rappelé Maurice de Edward Morgan Forster, A Single man d'un certain Christopher Isherwood même si ces deux garçons ne s'aiment pas d'amour mais d'amitié. Ah voilà, Isherwood/Sherwood, la boucle est bouclée. Au plaisir de vous découvrir dans un autre texte.

Publié le 12 Décembre 2021

@Ernesto Férié
Non, je ne pouvais pas mettre tout ça, j'ai déjà dû couper pas mal sur mon texte initial sur Patrick ! Je suis dans mes écrits un fil d'Ariane que je suis seul à connaître. Le personnage de Anne-Marie emprunte beaucoup à Elle dans "Le Passage de Lefkoşa", sous une forme idéalisée.
Si j'ai le courage, je publierai un jour un roman autobiographique.
MS

Publié le 08 Décembre 2021

@Ernesto Férié
En effet, il y a inévitablement ce côté nostalgie qui se mêle au récit, mais en filigrane se pose la question primordiale du hasard, de la chance ou du destin : si je prends pour point de départ Patrick, sans lui je ne me serais pas orienté vers l’anglais, sans l’anglais je n’aurais pas rencontré mon amie suivante. Si elle ne m’avait pas abandonné pour un autre, je ne serais pas parti m’exiler en Afrique, je n’aurais pas appris le swahili, etc., l’histoire est encore longue, je cherche juste à souligner l’enchaînement des rencontres qui m’ont permis à chaque fois de progresser et devenir ce que je suis devenu.
Alternativement, je pense que si je m’étais marié avec Elle, j’aurais eu moins d’ambition, moins d’esprit de revanche sur la vie, je ne me serais pas expatrié, j’aurais fait moins d’efforts, vécu moins d’expériences, j’aurais certainement eu une petite vie médiocre à ses côtés. Il y a aussi des malheurs qui se transforment en chance…
MS

Publié le 08 Décembre 2021

Extrait de « Lettre à la Boétie » de Michel de Montaigne, qui ne s’est jamais remis de sa mort !
La lecture de son oeuvre magistrale et hautement prophétique : « Discours de la Servitude Volontaire », devrait être le guide spirituel de chaque être qui se veut « humain ». A lire et comprendre avant de bêler au sein du troupeau affolé et apeuré !

Publié le 05 Décembre 2021

@Michael Sherwood, une belle définition de l'amitié chez deux grands adolescents du secondaire pour répondre au thème d'écriture "Rencontres".
Vous expliquez bien, lorsque l'amitié est à ce point le double sans lequel on se sentirait amputé, qu'elle peut (à tort) flirter avec l'homosexualité.
Puis, vous l'expliquez bien aussi, vient l'âge où la sexualité s'affirme. Dans votre cas vers l'amour d'une fille, dans le cas de Patrick, vers les garçons.
J'ai beaucoup apprécié votre manière de développer cette rencontre et son évolution.

Publié le 04 Décembre 2021

@Michael Sherwood
Je reconnais en ce texte nombre d'histoires vécues.
L'amitié n'ayant pas d'orientation sexuelle, elle est autant précieuse entre garçons et filles, qu'entre personnes du même sexe ayant des préférences divergentes. Et là en est la preuve, une fois de plus.

Je note que vos "chemins devaient diverger là", comme une obligation. Je trouve cela dommage, car l'un pouvait aimer une fille et l'autre un garçon, cela n'aurait probablement pas nuit à l'amitié.

Publié le 03 Décembre 2021