Interview
Du 18 mar 2022
au 18 mar 2022

Double Jeu – L'homme aux deux drapeaux

Savoir retourner sa veste, être toujours du bon côté, jouer double jeu avec les autres mais aussi avec soi même. En temps de guerre, ce peut être utile. En temps de paix, c'est l'heure des comptes. L'homme aux deux drapeaux, une brillante nouvelle pour l'appel à l'écriture monBestSeller par Kailijinn
L'homme aux deux drapeaux, la nouvelle de  Kailijinn pour l'appel à l'écriture monBestSellerL'homme aux deux drapeaux, la nouvelle de Kailijinn pour l'appel à l'écriture monBestSeller

Avril 1945, une ferme à quelques dizaines de kilomètres à l'Est d'Hanovre en Allemagne

 

            Sous la grisaille, elles étaient une dizaine de femmes plus ou moins jeunes à retourner la terre à l'aide de binettes, fourrant dans des paniers les cailloux et les rares betteraves ayant échappé à la vigilance des récolteurs de l'hiver dernier. Alors que le soleil devait être au zénith quelque part derrière la couche nuageuse, Irma était à genoux depuis le lever du jour, ses mains poisseuses recouvertes d'une terre grasse et collante. Elle se redressa et détendit ses jambes qui lui faisaient atrocement mal après toutes ces heures dans cette position. Il faut dire que cela faisait maintenant plus de trois semaines qu'elle trimait dans les champs appartenant à la ferme Naüssen. C'est le père de la famille qui dirigeait cette ferme ; un homme au visage carré, au regard dur et aux mains tellement larges et épaisses qu'on aurait dit deux grandes pelles au bout de ses bras. Lorsque Irma s'aperçut qu'il la regardait justement d'un œil sévère à quelques mètres de là, elle se remit aussitôt au travail par peur d'une punition qu'elle avait jusqu'à maintenant réussi à éviter.

            Cependant, quelques secondes seulement après, un grondement lointain attira son attention ainsi que celle de l'ensemble des femmes et du fermier qui se tournèrent vers l'autoroute passant à une centaine de mètres du champ où ils se trouvaient. Au loin, ils aperçurent avec étonnement des chars d'assaut avancer lentement vers l'Est. Quelques instants plus tard, ils purent voir les drapeaux flottant au dessus. A seize ans, Irma n'y connaissait pas grand-chose en politique ou en géographie mais lorsqu'elle distingua les bandes blanches et rouges et les étoiles sur fond bleu, elle sut tout de suite qu'il s'agissait des américains. Ce drapeau, on lui avait toujours appris que c'était celui de l'ennemi, celui qu'il fallait mépriser et sur lequel il fallait cracher. Pour elle, cela ne voulait pas dire grand-chose. Tout ce qui comptait c'était de survivre en travaillant chez les fermiers qui voulaient bien d'elle et, un jour peut-être, retrouver sa mère et sa sœur qui vivaient loin d'elle, en Prusse.

            Cependant, ce fut une surprise pour elle lorsqu'elle vit le fermier courir vers les chars en brandissant un drapeau blanc sorti de sa poche. Enfin, un drapeau, plutôt un linge et plutôt gris clair que blanc. Mais, vu qu'il est impossible de trouver un drapeau américain, anglais ou français de ce côté-ci du Rhin, c'est ce qui se rapproche le plus d'un soutien aux forces alliées. Cela dut paraître pour les soldats comme un signe de bienvenue, un symbole de la libération qu'ils apportaient à ces habitants opprimés par le régime nazi. Cela surprit d'autant plus Irma qu'une heure plus tôt, c'est un tout autre drapeau que le père Naüssen brandissait lorsque des véhicules de guerre allemands étaient passés à toute vitesse : un drapeau rouge avec un grand cercle blanc au centre garni d'une croix gammée. Ce même drapeau, elle le voyait dépasser légèrement de la poche du fermier à cet instant.

            Au départ choquée car cela contrevenait à tout ce qu'on lui avait appris lors de ses semaines passées dans la Ligue des Jeunes Filles Allemandes, Irma fut ensuite terrorisée à l'idée que les soldats s'arrêtent et qu'ils découvrent ce deuxième drapeau dans la poche du fermier. Nul doute qu'ils l'auraient fusillé sur le champ et peut-être qu'ils l'auraient considérée, elle, comme complice et fusillée avec. Puis, à mesure que les chars passaient devant eux, elle vit les soldats leur faire des signes et continuer leur avancée comme s'ils n'existaient pas, comme s'ils faisaient partie du décor. Finalement, se dit Irma, cet homme ne faisait ni plus ni moins que la plupart des gens, il tentait de tirer parti des événements qui se déroulent autour d'eux pour survivre et espérer vivre leur vie comme avant.

 

@Cécile Quétier
Bonjour.merci pour votre commentaire.en effet cette simple anecdote nous questionne sur notre courage et ce que nous aurions fait à la place de ces gens à cette periode sans pour autant justifier ou excuser toutes formes de collaboration.
Belle journée !

Publié le 13 Mai 2022

@Kailijinn - Bravo pour ce texte qui interpelle. Que ferions-nous à la place du fermier ? Impossible, à mon avis, de prévoir l'attitude que nous adopterions. La peur ou l'instinct de survie peuvent nous dicter des actions que nous n'imaginerions jamais commettre en temps "normal".

Publié le 12 Mai 2022

@Serge Viala
Merci beaucoup pour ce compliment !

Publié le 28 Avril 2022

@Kaiijinn
"Mourir pour des idées, d'accord mais de mort lente", chantait Brassens. Ton texte est très pertinent et incite à la réflexion au delà de l'anecdote. Bien écrit et bien condensé dans les limites imposées.
Serge

Publié le 23 Avril 2022

@ Jean-Louis Ermine
et merci pour ce commentaire.

Publié le 20 Avril 2022

merci pour ce texte.

Publié le 10 Avril 2022

@Maureen Hann
Merci pour ce commentaire !
C'est une anecdote importante pour moi car il s'agit d'une histoire que ma grand-mère allemande (Irma) nous a souvent racontés.
Je la partage donc avec d'autant plus de plaisir...

Publié le 09 Avril 2022

@Kailijinn
Un double jeu que personne ne peut juger puisqu'il s'agit de sauver sa propre vie. Bien des gens ont du faire des choix à cette époque, et pas des moindres.
Un texte bien écrit, facile à lire. Merci pour le partage.
Amicalement
Maureen

Publié le 05 Avril 2022