
« Une sainte horreur des mouches ! », ainsi notre mère exprimait-elle sa détestation pour l’espèce entière des diptères. Sainte — Horreur. Nous avons toujours ignoré (nous aurions dû la questionner, mais sait-on quand on est enfant que les jours sont comptés ?) d’où lui venait cette phobie. Un froissement d’élytres, un vol capturé du coin de l’œil, ou, pire que tout : la silhouette noire de son ennemi Belzébuth cavalant sur un meuble, ou s’y prélassant avec une décontraction frisant l’impudence, suffisait à transformer son humeur, à faire de la femme placide qu’elle était en principe une sorte de furie.
Elle souffrait ainsi dès les premières chaleurs et jusqu’aux portes de l’hiver.
Afin de calmer ses tourments, des moustiquaires (ou plutôt des mouchetiquaires) avaient été installées partout où cela était possible, mais les satanées bestioles trouvaient toujours un passage secret, et invariablement…
Avec mon frère Hugo, nous avions inventé toutes sortes de parades pour soulager notre adorable mère. Mais rien n’y faisait, ni nos efforts, ni les siens, ni les mouchetiquaires, ni les décoctions de plantes, ni les aérosols qui n’étaient efficaces que le temps bref de leur dissolution dans l’air. Nous passions cinq bons mois de l’année une tapette à la main, dans l’attente d’une solution miraculeuse. Hugo avait bien découvert, dans l’encyclopédie Universalis, la possibilité d’une excommunication des mouches. Saint-Bernard avait excommunié les mouches qui avaient envahi la chapelle de l’abbaye de Soigny en 1121. Aussitôt qu’il avait jeté l’anathème, les mouches étaient tombées foudroyées. Mais nulle part n’était mentionnée la formule, nous n’étions d’ailleurs pas Saint-Bernard, et proposer à notre mère une solution de saint catholique eut été l’offenser.
Et le miracle advint.
Contre les mouches,
et pour trois mois,
plaquette Vapona !
La nouvelle pub avait envahi radios et postes télé. Les situations, des plus gênantes aux plus grotesques, étaient toutes résolues par une plaquette aux allures de tablette de chocolat unie, ambrée-dorée, au doux parfum aromatique, qu’il suffisait de suspendre pour qu’enfin l’été soit un été et non une énième invasion d’insectes coprophages et nécrophages, prompts à se reproduire à raison de mille œufs par femelle, c’est-à-dire autant de potentiels asticots prêts à devenir diptères à leur tour en moins d’un jour.
Cette année, la fête des Mères était le premier dimanche de juin, et nous n’avons pas hésité un seul instant : nos économies y passèrent ; le droguiste fut bien étonné d’écouler en une seule fois son petit stock.
Notre mère nous serra fort dans ses bras, elle en eut même des larmes. Jamais un cadeau ne lui avait autant fait plaisir. Et ce fut une joie collective que d’installer dans chaque pièce de l’appartement, bien en vue, bien au centre, la plupart du temps accrochées aux luminaires, notre collection de plaquettes Vapona. Il ne fallut pas longtemps pour que l’odeur douce et aromatique envahisse l’atmosphère.
Au bout de quelques heures, nous pouvions constater que plus une seule mouche profanait notre espace, Belzébuth avait été vaincu.
Notre père, militaire, en mission à cette époque, ne rentra que la semaine suivante, et seulement pour le week-end. Il s’arrêta, interdit, à peine parvenu dans le hall de l’appartement. C’est l’odeur qui l’avait alerté. La scène qui s’ensuivit fut homérique. Notre père ne trouva pas de mots assez durs pour incendier notre pauvre mère qui fondit en larmes. Il semblait dément, et secouait sa femme en lui demandant ce qu’elle avait dans la tête, et si elle avait décidé de nous faire tous crever pour satisfaire sa phobie. Un instant plus tard, il avait enfilé des gants, placé un foulard en guise de masque, avait ouvert à la volée toutes les fenêtres, et tendant le bras, arrachait une à une nos précieuses plaquettes qu’il jetait au fur et à mesure dans un sac poubelle. Quand il eut fini, il se débarrassa de la même manière de son masque improvisé et de ses gants. « C’est du propre ! », conclut-il en nous foudroyant du regard. « Allez, dehors ! », fit-il en conclusion. Nous partîmes, la mort dans l’âme, pour une longue promenade suivie d’un repas au restaurant. « Vous étiez en train de vous empoisonner », nous expliqua-t-il une fois son calme retrouvé. « Cette odeur dans l’appartement, c’est celle du dichlorvos. Une substance toxique, malheureux ! Vous n’imaginez pas tout le mal que peut faire ce produit. C’est quasiment une arme de guerre ! »
La seule chose que nous savions, nous, c’est que la plaquette Vapona rendait maman heureuse.
Il n’avait fallu que quelques heures à l’ennemi juré de notre mère pour reprendre possession de notre territoire. Notre père repartit le lendemain pour un mois complet. Dès que sa voiture fut assez loin, Hugo partit comme une flèche jusqu’au local poubelle.
Léonie Cohen

Vous avez écrit un livre : un roman, un essai, des poèmes… Il traine dans un tiroir.
Publiez-le sans frais, partagez-le, faites le lire et profitez des avis et des commentaires de lecteurs objectifs…
@Léonie Cohen
Texte très drôle et bien écrit.
Votre père pas très clément pour le produit. Visiblement ne connaissait pas une véritable arme de guerre à la forme d’un bazooka plus nocive pour les humains que pour les mouches. Mais elle sentait bien celle-là : FlyTox ! (qu’on prononçait Flitox).
eMost
@Léonie Cohen Votre père était déjà bien informé ! Quand on lit que "l'exposition au dichlorvos a des effets neurotoxiques tels que transpiration, vomissements, diarrhée, somnolence, maux de tête et, à des concentrations élevées, convulsions et coma", ça donne à réfléchir ;-)...
Merci pour cette nouvelle mignonne, drôle, et bien écrite au demeurant.
Amicalement,
Michèle
Ah les mouches toute une histoire !!