Interview
Le 23 aoû 2025

Portrait de femme

L’œil dans la tombe veille, implacable, sur Caïn. Il n’est pas seulement le témoin du crime, mais le reflet de la faute. Sa lumière noire poursuit l’homme et dans ce cas précis la femme au-delà du temps. C’est l’image d’une conscience éternelle. C'est ce que vit Julie aujourd'hui dans le Musée des Beaux-Arts d’Angers
Parce que je le vaux bienParce que je le vaux bien

Julie finissait par regretter sa visite au Musée des Beaux-Arts d’Angers.
Elle adorait l’art, et au grand désespoir de ses parents, malgré ses brillants résultats, elle avait refusé de faire médecine et était entrée aux Beaux- Arts de Paris.
De plus, le musée climatisé lui permettait d’échapper à la canicule, tout en ayant le prétexte avouable de l’amour de l’art.
Donc elle aimait l’art mais ...

Mais pas cela !
Julie aimait les impressionnistes, Klee, Kandinsky, le Bauhaus et elle soupirait de voir toutes ces crucifixions, ces vierges à l’enfant, tout ce qui tuait la création !!
je réagis comme une Parisienne !Julie avait toujours vécu à la campagne, loin de tout musée, et son récent snobisme l’amusait.
Après tout, il y avait aussi ce surprenant portrait d’Agnès Sorel, avec un remarquable travail sur les différentes nuances de blanc et de rose, du visage, du cou et de la robe de la première favorite.
Mais c’était maigre, surtout pour Julie qui, sous la double incitation de la chaleur et de l’ennui, se sentait gagnée par la folie.

Elle surprit le regard du gardien, un homme entre deux âges, qui, lui aussi, semblait s’ennuyer ferme sur sa chaise. La glace protectrice du tableau reflétait les yeux du gardien, fascinés par la jupe fort courte et les interminables jambes de la belle blonde.
Julie adorait susciter le désir, elle appréciait les tendres marques de désir et elle décida de s’amuser un peu. Elle fit innocemment tomber son portable et prit tout son temps, pour le ramasser se redresser.
Gagné ! Quand Julie croisa le regard du gardien, il était écarlate et à deux doigts de l’apoplexie. Non seulement le décolleté de Julie était aussi généreux que sa poitrine, mais, prétextant les fortes chaleurs, elle avait remisé le soutien-gorge.

Les hommes appréciaient, les mégères moins.
Julie désarmait les critiques en reprenant le slogan : “ Parce que je le vaux bien “ !

Elle passa dans la pièce suivante, ravie de sa farce. On pouvait certes lui reprocher son manque de générosité envers ce vieil homme mais l’oisiveté est la mère de tous les vices. Et encore, il n’avait vu que le haut ! Elle improvisa un bref haïku qui la fit sourire :

La chaleur excuse
la robe fort courte mais où est la culotte

Soudain son sourire se figea : on la regardait intensément. Et ce n’était pas un homme, mais une femme ou plutôt un portrait de femme !
Mais c’était elle qui devait regarder le tableau et certainement pas cette femme qui devait ainsi la toiser !

Décontenancée elle s’approcha et lut : Allégorie de la Simulation, Lorenzo Lippi. Julie prit son portable et écrivit :

Une jeune femme, belle, très belle, vous regarde.
Elle a le teint pâle, les lèvres fines, un intense regard avec de grands yeux noirs qui vous fixent, ni haineux, ni indifférents, distants ?
Dans sa main droite, un masque de théâtre, dans sa main gauche, une grenade, étrange fruit qu'elle semble vous offrir.
On ne sait si elle se moque de vous, si elle vous manipule, ou, si elle donne l'essence du don qui serait pure dissimulation.
Mais cette description ne mit pas fin à son malaise ; Julie décida de mettre le portrait à distance, de l’étudier.
Le visage lumineux et clair de la jeune fille s’opposait à l’obscur du fond noir.
Le centre du tableau n’était ni le masque, ni la grenade, ni le visage de la jeune femme, mais le foulard blanc qui recouvrait la robe bleue.
La robe bleue, c’était la robe de la vierge, et le foulard blanc dans le tableau la voilait et la dévoilait.
C’était, sans doute, cela qui la troublait : le contraste entre les symboles virginaux et cette dissimulation, voire ce vice.

Julie se dit qu’elle devait regretter d’avoir mis ce pauvre homme si mal à l’aise : une éducation catholique ne s’efface pas d’un trait. Et puis elle n’assumait guère son penchant pour ce vieux bonhomme avachi.

Ma pauvre fille, tu ne vas pas aller loin avec ta psycho à deux sous.

Qui venait de parler ?
Personne, elle était seule ?
Le tableau persifla : “ moi aussi, je le vaux bien “ !

Julie regarda le portrait et elle poussa un cri : la belle brune venait de lui parler, et personne d’autre !

Médusé le gardien vit la blondinette sortir en courant du musée, comme si elle avait le diable à ses trousses ...

Phillechat

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13 CommentairesAjouter un commentaire

@Tougma Cédric Pascal
Je vous remercie pour votre lecture.
Un bon niveau de langue était en adéquation avec la publicité "chic" mise en abyme dans cette nouvelle.

Publié le 28 Août 2025

Le language est assez soutenu quand même. Bravo

Publié le 28 Août 2025

@A.P. Gounon
Je vous remercie pour votre lecture.
Il peut se passer des choses étranges quand on croit trop dans la publicité et que l'on veut échapper à la canicule !

Publié le 25 Août 2025

Phillechat 4. Bonjour Phillechat ( J'adore votre pseudonyme).
Ce superbe tableau vous a inspiré une amusante anecdote et un charmant haïku. Bravo et merci. Anne

Publié le 24 Août 2025

@Sylvie de Tauriac
Oui la peinture peut être extraordinairement riche et expressive.
J'ai pris plaisir à partager avec vous mon admiration pour ce chef-d'oeuvre !

Publié le 24 Août 2025

@Vanessa Michel
Je suis heureux d'avoir pu partager avec vous cette nouvelle fantastique et caniculaire.
Oui, je n'ai pas su résister à la tentation d'inclure un haïku coquin dans mon histoire.
Fort heureusement ce brave gardien ne l'a pas entendu : ce pauvre homme ne s'en serait pas remis !

Publié le 24 Août 2025

@Zoé Florent
Je vous remercie pour ce lien. Je le confirme : ce tableau est fascinant !

Publié le 24 Août 2025

Je ne connaissais pas ce tableau, mais il est vrai qu'une peinture peut être encore plus expressive que la réalité. Le peintre est comme l'écrivain, il donne l'impression que son art est facile, alors qu'il est le fruit d'un énorme travail. Merci pour la nouvelle. @Sylvie de Tauriac

Publié le 24 Août 2025

Je suis très heureux d'avoir réalisé cette publicité pour l'Allégorie de la simulation car " elle le vaut bien " !

Publié le 24 Août 2025

@Phillechat 4 Voici une analyse poussée de ce portrait fascinant : https://tiersinclus.fr/lorenzo-lippi-allegorie-de-la-simulation-ou-non-autre-logique-autre-comprehension-de-ce-chef-doeuvre/
Elle devrait vous intéresser...
Merci encore et bonne soirée, cher Philippe,
Michèle

Publié le 23 Août 2025

@Zoé Florent
Chère Michèle je vous remercie pour votre commentaire enthousiaste.
J'ai pris un immense plaisir à partager cette histoire et à faire découvrir ce magnifique tableau.
Je me suis amusé à faire revivre une Julie moderne qui garde la candeur et la spontanéité de l'héroïne de la Nouvelle Héloïse.
Toutefois, il ne faut pas rester sur cette première impression car la demoiselle a plus d'un tour dans son sac !

Publié le 23 Août 2025

@Phillechat Superbe idée, superbe tableau et superbe cruche des temps modernes... Voilà un cocktail épicé et détonnant ;-) !
Merci pour cette contribution drôle et imaginative (et son haïku), cher Philippe, et bon week-end ! Amicalement,
Michèle

Publié le 23 Août 2025

Je vous remercie d'avoir mis en avant cette nouvelle fantastique qui décrit l'improbable rencontre entre Julie et l'allégorie.
Vouloir échapper à la canicule en se réfugiant dans un musée peut se révéler fort déstabilisant !
Je vous conseille de prendre le temps de méditer sur le tableau de Lippi : un chef-d'oeuvre méconnu.
https://musees.angers.fr/collections/incontournables/incontournable/42-allegorie-de-la-simulation-lorenzo-lippi-1606-1685/index.html

Publié le 23 Août 2025