Il ya des livres qui nous accompagnent toute une vieEt puis il y a les autres. Les livres qu’on garde avec soi. Ceux dont on se souvient des années plus tard, parfois d’une scène, d’une phrase, d’un personnage, d’une sensation. On ne se rappelle pas toujours toute l’intrigue. Mais on sait qu’ils nous ont accompagnés plus loin que les autres.
Alors, qu’ont-ils en commun ?
Un livre qui atteint quelque chose de sensible en nous
Un livre qu’on n’oublie pas cherche souvent, simplement à être juste. Juste dans une émotion, dans une situation, dans une voix.
Parfois, il suffit d’une phrase très simple pour que quelque chose se mette à résonner. Un personnage qui dit ce qu’on ne savait pas formuler. Une scène familiale qui pourrait être votre famille. Une hésitation, un silence, une gêne. Ce sont souvent ces détails-là qui restent.
On pense à certains romans de Modiano, par exemple : il se passe peu de choses, mais il reste une atmosphère, un flou, une nostalgie qui s’accrochent à nous.
Ce n’est pas l’effet spectaculaire qui marque, c’est la justesse du climat.
Un livre qui installe une présence
Certains livres nous laissent une impression de présence. On a l’impression d’avoir vraiment passé du temps avec quelqu’un. Un personnage, bien sûr, mais parfois aussi une manière de voir le monde.
L’Étranger de Camus, par exemple. On n’oublie pas Meursault. Sa distance, sa façon de répondre à côté, son étrangeté tranquille.
On guette ses réactions. Comment va-t-il nous surprendre ? Est-il idiot ou au dessus des hommes ? Le personnage reste, qu'on l'aime ou pas.
Un bon livre, parfois, c’est simplement ça : quelqu’un qui continue de marcher à côté de nous, longtemps après la lecture.
Un livre qui ouvre une perspective
Les livres qu’on retient longtemps sont souvent ceux qui ouvrent une brèche dans notre manière habituelle de penser. Ils ne donnent pas toujours une réponse. Ils posent une question dérangeante ou qu'on n'a jamais résolu.
Les Misérables ne se réduit pas à une fresque romanesque ; il laisse aussi une impression très forte de souffrances, de misère, de justice, de bonté, de faute, de rédemption. Il nous éduque malgré nous sur des valeurs que nous ferons nôtres ...ou pas.
On peut avoir lu le roman, on n’en sort pas tout à fait de la même manière.Notre conception des valeurs peut se construire, se modifier.
Et quand la lecture vous surprend, c'est inattendu et d'autant plus efficace.
Le bon livre ne fait pas la morale. Il complexifie nos perceptions. Et c’est parfois pour cela qu’il reste.
Un livre dont la voix nous parle
On oublie parfois l’histoire exacte, mais on garde une voix. Une façon de raconter. Une manière de regarder les choses. C’est souvent là que se joue la différence.
La plupart des auteurs ne se contentent pas de raconter quelque chose : ils installent une présence dans la langue.
Quand on lit Annie Ernaux, par exemple, on reconnaît cette écriture nette, précise qui donne une force particulière au souvenir et au réel.
Elle fait de ses anecdotes et de ses constats des généralités poétiques, économiques, sociologiques, humoristiques.
Quand on lit Irène Némirovsky, on sent une finesse de regard, une capacité à saisir les rapports humains, à suggérer sans appuyer.
Sagan saisit la sensualité de chaque geste, de chaque regard. Chaque dialogue vibre d'une ambiguïté comme si le langage était une feinte
La voix, c’est ce qui fait qu’un livre ne ressemble à aucun autre, même si le sujet paraît banal.
Un livre dont une scène, une image ou une phrase reste
Parfois, on n’oublie pas tout un livre à cause d’un seul moment. Une fin. Un départ. Un geste. Une phrase. Une image.
La madeleine de Proust, évidemment, même si l’exemple est devenu presque usé. Mais il dit bien quelque chose : une sensation minuscule peut devenir immense. Une tasse de thé, une odeur, une lumière, et soudain l'enfance revient.
Dans un autre registre, il y a des livres qu’on garde parce qu’ils ont une scène irréductible. Quelque chose qui ne s’explique pas complètement, mais qui nous poursuit. C’est souvent très concret. Une voiture qui s’éloigne. Une porte qui se ferme. Une description.
J'ai lu "Londres" cet été un inédit de Céline, paru il ya deux ans et j'ai noté cette phrase:
"C'est plus frais, plus fragile que tout le reste du monde, la campagne anglaise au printemps. Les jonquilles sauvages,
si crues et pimpantes que le parc entier ricane et que l'hiver surpris, voyeur, chatouilleur, reste accroché".
ça me parle
Ces livres qui nous trouvent au bon moment
Il faut le dire aussi : un livre n’est pas seulement grand ou petit, fort ou faible. Il arrive aussi au bon moment.
Un même texte peut laisser indifférent à vingt ans et bouleverser à quarante. Ou l’inverse. Ce n’est pas uniquement une question de qualité. C’est une question de rencontre.
On relit parfois un livre longtemps après l’avoir découvert, et on comprend qu’il n’avait pas changé ; c’est nous qui avions changé. Cela arrive souvent avec les livres qu’on n’oublie pas : ils deviennent plus vastes avec le temps.
En somme, on a tous une raison de ne pas oublier certains livres car ils ont chacun leur secret. Le plus souvent, Ils ne nous demandent pas de les admirer. Ils nous demandent de rester un instant avec eux. Et, parfois, c’est assez pour qu’ils s’installent avec nous pour toujours.
Christophe Lucius
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Un livre que l'on ne parvient pas à lire
Bonjour
Je voudrais rappeler que les livres sont des objets immatériels, ils ne peuvent avoir d’eux-mêmes des liaisons entre eux. Ce sont les lecteurs par l’intermédiaire de leurs esprits qui engendrent les liaisons. En fonction des circonstances, des époques, ces lésions peuvent être créées artificiellement. On peut faire des liaisons entre des livres lorsqu’ils sont issus du même auteur, d’une même philosophie à une époque donnée.
L’autre aspect de la question consiste en des livres que l’on n’oublie pas. J’interprète cette phrase en tant qu’ouvrages qui nous marquent favorablement. Effectivement, on pourrait ne pas oublier un livre exécrable parce qu’il nous a tellement déplu.
Le cas particulier des livres de religion ou d’idéologie
Beaucoup, même s’ils ne l’ont pas lu intégralement, vont apprécier un livre religieux sans jamais l’oublier tout au long de leur vie. Idem pour des livres en rapport avec une idéologie telle que le manifeste du parti communiste.
Dans l’affaire Saint fiacre, Simenon décrit un enfant qui est attaché à un missel. Lorsqu’il sera grand, combien même il serait un incroyant, il sera toujours rattaché à ce livre de son enfance. Ici intervient une certaine forme de formatage de l’esprit plus que la valeur du livre lui-même, puisque généralement on ne le lit jamais.
Cas particulier des années 50 et 60
Lorsque l’on regarde des documentaires, des films d’époque, on est surpris par la présence d’une bibliothèque de couleur marron et massive, remplie de livres. Ceci représentait le genre de bibliothèques que l’on se faisait acheminer en grande pompe, sous l’œil jaloux des voisins dans les fenêtres, dans un camion, par des malabars qui oublient leurs lumbagos le temps d’une livraison.
Cette bibliothèque est emplie, chez le simple citoyen, par des livres de Dostoïevski, Tolstoï. À côté, les symphonies de Beethoven. Pour les plus érudits, l'ouvre papier, qui, on le sait, n’a pas été conçu par Jean-Paul Sartre.
Les gens passaient quelque moment heureux, autour d’un petit cognac, méditant sur des auteurs qu’ils n’ont jamais lus.
Le plus surprenant est que, plusieurs années après, ces gens vont se remémorer ces livres, rappelons-le, qu’ils n’ont jamais ouverts.
Ce que je voudrais dire est que, dans l’attachement aux livres, le fait qu’on se rappelle de certains, existe plusieurs éléments, plusieurs facteurs, tels que l’autosuggestion, l’autohypnose, ou bien des influences par leur répétition.
Me concernant, je suis passé par plusieurs périodes. Enfant, je me suis identifié à des livres particuliers. Je les ai tous oubliés. À un moment de ma vie, je ne jurai que par le petit prince. Je pensais qu’il accompagnerait toute ma vie. La page est définitivement tournée.
J’ai longtemps cru que la peste de Camus représentait le livre de mon existence. Cependant, je n’ai jamais adhéré ni au mythe de Sisyphe ni à l’étranger. Lorsque j’ai relu la peste quelques années après, j’ai été surpris par l’indigence tant de l’écriture que de la pensée de cet auteur. Je me suis rendu compte que, si j’avais adhéré à ce livre c’était à cause de cette multitude de photos d’Albert Camus. Camus, c’est fini comme une ville italienne.
Il existe effectivement quelques livres dont je me sers plus que dont je me rappelle. Les misérables de Victor Hugo m’a servi de support pour une analyse pour l’un de mes essais sur la méchanceté humaine. Je me réfère à Gogol pour décrire certaines situations actuelles. Je ne possède, malgré tout, aucun engouement pour ces deux auteurs ou pour leurs œuvres.
Paradoxalement, en ce moment, je suis enchanté par un ouvrage court que j'ai lu ici même. Ce livre est intitulé, L'éblouissante lumière, de @AmandineD'AILLEURS.
C’est réellement un chef-d’œuvre qui m’a largement touché tant par sa force de l’écriture, que par cette douceur qui s’y rattache. J’espère ne pas émouvoir l’auteure par ces mots. Je le répète, il est rare que je fasse l’éloge d’une publication de cette manière.
Pour finir, me concernant particulièrement, les livres sont avant tout une rencontre à un moment donné, puis je passe à autre chose.
Oui ce sont des livres qui vous transforment : Le voyage au bout de la nuit, par exemple.
Je partage pleinement votre point de vue : la valeur d’un livre ne se mesure pas seulement à ce qu’il est, mais aussi à la qualité de sa rencontre, toujours singulière, avec celui qui le lit. Un même ouvrage peut bouleverser l’un, laisser l’autre indifférent, et nous atteindre différemment selon l’âge, les circonstances, les préoccupations ou, tout simplement, l’état d’esprit dans lequel nous l’ouvrons. Nous ne lisons jamais tout à fait le même livre, parce que nous ne sommes jamais tout à fait le même lecteur.
Et notre regard n’est pas immuable. D’autres écrivains, d’autres lecteurs, parfois même des cinéastes, peuvent nous conduire à reconsidérer une œuvre que nous avions mal comprise ou trop vite jugée. C’est ce qui m’est arrivé avec Pottsville, 1280 habitants, de Jim Thompson : œuvre que j’ai longtemps admirée, mais que le regard de Bertrand Tavernier m’a fait redécouvrir et apprécier davantage encore. À l’inverse, la vision que François Ozon a proposée de L’Étranger m’a laissé… sans voix, mais pas nécessairement dans le sens où il aurait pu l’espérer !
Et il y a aussi ces livres qui semblent résister au cinéma. Curieusement, ou peut-être justement parce que leur force réside ailleurs, Voyage au bout de la nuit n’a, à ce jour, jamais connu d’adaptation cinématographique. Comme si la voix de Bardamu, son rythme, ses fulgurances et ses digressions étaient si intimement liés à la langue qu’il fallait peut-être, pour une fois, laisser le livre demeurer seul face à son lecteur.
Au fond, c’est peut-être cela, la littérature : une rencontre dont on ne maîtrise jamais complètement ni le lieu, ni l’heure, ni les effets.
@tous les présents qui passent...
Est-ce que ce monde est sérieux ?
https://www.paroles.cc/chanson,la-corrida,12912
Merci pour votre réflexion qui me donne envie de faire plusieurs commentaires. Mais pas ici, car certains médiocres et frustrés cachés derrière l'anonymat y volent trop bas et pourraient me cogner la tête. Encore merci.
Voici une gentille proposition qui me rappelle les dissertations de mon bac, mais sans le stress. Il existe une différence entre un livre qu’une personne n’oublie pas et celui qu’elle ne devrait pas oublier. Celui que l’élite impose par hypnose. Que l’on finit par intégrer dans son esprit et qu’on pense ne pas avoir oublié.
Il y a également une différence entre un livre qui marque personnellement et celui dont on dit qu’il est marquant de son époque. Là encore, marquant, parce que certains ont décidé que c’était ainsi. Le mimétisme, la répétition fait que l’on intègre dans son inconscient un livre malgré soi. Justement, le fait de proposer des livres soutenus de commentaires pour marquer leurs importances, fausse tout. L’on pourrait ajuster sa réponse en fonction d’eux.
De l’ensemble des livres que vous proposez, je n'en retiens aucun. Si, effectivement, à une époque de ma vie j’ai pu lire Victor Hugo, mais c’était dans une version allégée et annotée. Autrement, je ne vois pas l’intérêt de lire les descriptions interminables de bataille.
Concernant Proust, je n’ai nullement l’âme martyre. Concernant Camus, pareillement à mes contemporains, j’ai été sous l’influence soporifique d’une hypnose collective. Je me suis réveillé en lisant l’étranger.
Pour Annie Ernaud, j’ai bien eu quelques passages de sa littérature. Je ne retiens d’elle que le fait que c’était une belle femme dans sa jeunesse. Elle me rappelle, sans que je sache pour quelles raisons, Catherine Ribeiro.
Si j’ai bien été traversé à certaines périodes de ma vie par quelques livres, ensuite, je les ai oubliés pour passer à autre chose que la lecture.
Mais, j’ai bon espoir. Je peux toujours me faire frigorifier, comme le fit ce bon vieux docteur Raymond Martinot pour son épouse. Je me réveille en 2014 pour lire les livres de la librairie des futures. Il y a bien sûr le risque que les lecteurs deviennent cannibales, et que je me réveille au fond d’une marmite.
Très intéressant ! Merci beaucoup pour ces réflexions.
Certains livres ont marqué mon existence, notamment les lectures de ma jeunesse : Les roman de Jack London et de Stevenson, la comtesse de Ségur. Puis les grands auteurs russes m'ont fait aimer ce pays immense. Plus tard, la philosophie a donné des réponses à des questions et j'ai découvert Marc Aurèle, Nietzsche. Un livre de philosophie ne vous quitte plus, car il est la preuve que les époques changent, mais que les hommes ne changent pas. @Sylvie de Tauriac
Bravo, M Lucius ! Comme vous avez raison ! Mille fois - et c'est peu dire ! Il est des livres... des livres... ah là là !
Pour moi, l'ouvrage incontournable, celui qui a marqué d'une encre indélébile mon existence tout entière, c'est "Pourquoi j'ai mangé mon père", que j'ai lu, il y a quelques années, dans une édition en braille, non parce que je suis mal-voyant mais parce que c'est celle que j'avais volée, profitant honteusement de son handicap, à un aveugle.
Eh bien, j'ose dire ici que c'est un livre... un livre... ah là là !... qui a bouleversé ma vie comme si l'avalanche de la littérature gastronomique avait balayé d'un coup d'un seul mon existence insalubre, quoique parfaitement hygiénique. En effet, après lecture de ce monument digne de figurer dans toutes les bibliothèques du Maine-et-Loire (et peut-être aussi de Mayotte), j'ai cessé d'être végan et, regrettant de n'avoir pas réglé mon oedipe par la dévoration de mon paternel, je me suis vautré dans la manducation forcenée de pieds de porcs à la Sainte-Menehould - je ne vous dis que ça.
Merci donc, M. Roy Lewis. Vous fûtes pour moi comme l'apparition d'une Vierge culinaire au firmament indigeste de mon hérésie véganiste.