Interview
Le 02 mar 2026

Les classiques : Céline et moi

La transmission d'une culture, d'un auteur; elle se fait parfois par ceux qu'on aime, plus qu'on ne le croit. C'est un relai, un secret. Mon oncle Emile, Céline et moi.
Céline : souffrances et délectationsCéline : souffrances et délectations

« C’est vous, sur la photo ? Lui, on dirait Céline, l’écrivain. » Vous pourriez me dire comme ça. « Vous paraissez une très jeune fille, là. » Vous cherchez des dates, vous fouillez vos souvenirs, vous faites des liens, des suppositions.  Voyons, il est mort début années soixante, vous pouviez avoir dans les…Et là, à ce moment-là, je vous parle de l’oncle Emile. Ce n’est pas qu’elle ait été particulièrement intéressante sa vie, à l’oncle Emile, j’en conviens tout à fait. Mais, je ne peux pas parler de Céline sans parler d’Emile. Ah ! c’est qu’il en avait dans le ciboulot, quand même, celui-là !

Découvrir Céline par un maudit, lui aussi. « Nom de Dieu, lis-moi ça ! »

Maudit, il l’était. La famille vous comprenez. Elle avait usé toute sa patience. C’était pourtant un excellent pâtissier, de ceux qui ont été compagnons, qui ont fait la route. Mais à avoir toujours la tête dans les livres, la clope au bec et la main sur la bouteille, ça n’aide pas à tenir son commerce. La tante, à force d’être obligée d’aller pleurer à droite à gauche pour pouvoir payer les factures, elle l’avait pris en grippe. C’était pas une ambiance de rêve, loin de là. Et puis, y avait tous les autres. Ceux qui réclamaient des comptes. Les débiteurs. Les biens pensants, les ceux qui travaillent au lieu de rêvasser. Ceux qui lisent, oui monsieur, mais l’utile. Les journaux, les guides touristiques, parfois l’almanach Vermot pour se détendre le dimanche. Pas des romans, ça non, toutes ces histoires inventées, c’est juste bon à vous monter le bourrichon.

C’est pas qu’il était très agréable à regarder, ça non. Ongles jaunes, haleine chargée, moi, pourtant, j’aimais sa compagnie. « Du pinard, qu’il disait. Va m’chercher un peu de pinard, ma fille, va. Et passe par la porte de derrière, ça regarde pas la tante. » Il me jetait quelques francs sur le marbre. Ajoutait une pièce ou deux : « Tout bien pesé, t’as qu’à prendre un paquet de gris et des feuilles en plus. »

« Nom de Dieu, lis-moi ça ! » un jour il m’a dit, son doigt jaune posé sur un haut de page. Je le revois, debout dans son laboratoire. Une mince pellicule de farine recouvrant tout, et aussi ses livres, qu’on aurait dit qu’il avait neigé. D’un revers de manche, il a essuyé la page de couverture et m’a tendu le bouquin. « Voyage au bout de la nuit ». Louis Ferdinand Céline, l’auteur. Ça alors, mais c’est le portrait de l’oncle ! Y avait rien à redire là-dessus, c’étaient les mêmes.

Relis moi ça : « C’est des hommes et seulement d’eux qu’il faut avoir peur, toujours ».

J’avais dans les quatorze ans à l’époque. Pas plus. Et pendant qu’il montait sa chantilly, j’ai lu. Il m’a dit : « Lis-moi ça. Fort bon sang, qu’avec ce putain de batteur j’entends rien. » Il montait sa chantilly, clope au bec. Moi je montais le ton. « Quand on n’a pas d’imagination, mourir c’est peu de chose, quand on en a, mourir c’est trop. Voilà mon avis. Jamais je n’avais compris tant de choses à la fois ». « T’as vu qu’il m’a dit, ce type-là, pour te parler, il écrit. Il fait ça comme une ordonnance. Relis-le-moi ma fille, pour pas que ça m’échappe. » Alors j’ai relu. Plusieurs fois. Son corps dégingandé appuyé contre le marbre blanc de sa table de travail. Il oubliait sa chantilly. Il répétait chaque phrase après moi, en fermant les yeux, pour être « en dedans » qu’il disait. « On croirait que tu es à la messe », je lui ai dit en riant. Pour faire diversion à ma gêne, pour étourdir ma pudeur de le voir ainsi retourné. Il s’est envoyé une rasade. L’humour, lui, il savait pas. Il riait jamais, l’oncle Emile. Jamais. Il s’en tapait de la rigolade. Il disait qu’il y en avait plein la vie des trucs qui font qu’on a plus envie d’se marrer. Et puis que pour tenir, heureusement, y a les livres…et le picrate. « C’est pas des livres qu’il faut se méfier, c’est des hommes. Regarde, c’est le Ferdinand qui le dit, là. » Il lisait : « C’est des hommes et seulement d’eux qu’il faut avoir peur, toujours ».

Ça a duré tant et plus cette histoire de lecture du Destouche. C’était pas du gâteau. Ça vous remuait les tripes cette littérature ! Et puis après, on restait comme échoués au bord d’une rive gluante dont on ne pouvait se détacher. Abrutis de mots, nous en voulions encore. Nous cherchions, nous cherchions, mais nous ne savions quoi au juste. Et pourtant, nous étions bien. C’est que je le trouvais quand même bien pessimiste ce zigoto-là. Mais ce qui comptait, c’était de bien lire. De bien m’entendre le lui lire. Il disait l’oncle Emile : « Bien lire c’est quand on a la politesse de prendre la pelle à tarte. Tu les as vu ceux qui ne demandent même pas à la tante combien y doivent, déjà, le gâteau est englouti. Ça déguste même pas quelque chose de délicat, que j’ai dû me lever tôt pour le leur faire, qu’encore il faisait nuit … Lui aussi, le Céline, il a trimé avec ses piles de papiers partout et toutes ses épingles à linge à retenir ses idées. Avec ses insupportables migraines, vu qu’il s’était quand même fait charcuter la cabosse en quatorze. Une balle. »

Céline, c'est une médecine ,"ton traitement"

 « Mort à crédit », c’est venu après. Après le voyage. Juste ces deux-là, de livres. Le voyage et puis la mort à crédit. Il ne m’a jamais parlé des autres. Jamais.Flaubert, lui, il gueulait ce qu’il venait d’écrire. Il voulait voir l’effet qu’ça faisait, si ça tombait comme il se l’exigeait à lui-même qui aurait été un autre. Il voulait voir quelque chose qui s’entend. Céline lui, il aurait voulu que le lecteur lise tout fort ses textes. Pour que ça lui rentre bien dans le ciboulot. Pour que ça lui charcute mieux la conscience. C’est qu’il était docteur. Même si la pilule est dure à avaler, la charogne ! ça fait mal mais c’est pour ton bien, c’est son traitement. Tu sens comme il va au nerf ? Il te mène à bout et puis hop, ça s’arrête. Ça va pas au bout. Ça se dénoue pas, il passe à autre chose, il t’en met une autre dose. C’est son génie, te laisser tout seul. Ce salaud de Ferdinand. C’est pour t’obliger à raisonner. Il t’en fait baver pour que tes idées, elles sortent de toi et que tu les voies. Que tu pourrais les toucher, même. Que tu réalises que c’est pas bien joli-joli, les hommes.

L'effet Céline : il s'écorchait la cervelle pour faire des vagues jusque dans la mienne.

Et là, pan, un coup de poing sur la table. Un nuage blanc de farine. « Donnes-ça, je vais t’en lire un peu, va. » A son tour, il lisait pour moi. Il s’écorchait la cervelle et ça faisait des vagues jusque dans la mienne.

Les meringues ne se faisaient pas, les entremets étaient ratés et la boutique se maintenait sur le bord vertigineux d’une faillite annoncée. La tante s’apitoyait. Elle venait voir, les lèvres pincées. Untel attend ses babas, unetelle sa pièce montée. Elle disait. Une vraie rabat-joie. La petite est encore là ? Elle a pas fait ses devoirs ?  Elle n’était pas suffisamment fine pour percevoir que son salaud d’Emile me donnait à voir un trésor. Et que ce trésor, il me l’offrait dans l’arrière-boutique. Et que, merde, je naissais !

« Lis, lis. Il me disait. T’occupe pas d’elle. » Puis il se mettait à danser. Ses longues jambes efflanquées d’alcoolique dans son pantalon règlementaire dix fois trop grand. Motif pieds de poule bleu-blanc. La tante claquait la porte. « Tu es fou ! » C’est ce qu’elle lui disait, dans un souffle, un léger sifflement, tout le temps, tu es fou.

Cela devient comme une danse. A toi maintenant, danse ma fille. Danse sur les mots de Ferdinand

« Tu vois, quand on le lit tout haut il y a une espèce de mouvement des mots. Il y a des courbes, de la fluidité. Cela devient comme une danse. A toi maintenant, danse ma fille. Danse sur les mots de Ferdinand. Ça tient au corps hein ? ou j’y comprends rien. » Comme j’aimais danser, je dansais. Par sa voix rauque, bouffée par l’alcool et le tabac, Céline passait par mon corps. Quelle grâce, nom de Dieu, quelle grâce. Sa femme, il parait qu’elle était danseuse. Les petits rats dansaient toute la journée au-dessus de sa tête pendant qu’il écrivait. Y a de la musique dans ses mots.

Peu à peu, sans y prendre garde, Emile est devenu mon Céline à moi. Nous avons dû faire une overdose, car je ne me souviens plus comment ça c’est fini, cette histoire-là. Peut-être est-ce parce qu’il est allé une longue période à l’hôpital ? Tout ce que je sais c’est que quand je l’ai revu, il était tout éteint. Il était dans un champs tout vert. Il semblait très concentré à regarder le sol. De temps à autre, il cueillait quelque chose. Oncle ! j’ai fait. Il m’a tendu le bouquet. C’était des trèfles à quatre feuilles. Il m’a dit, j’ai rien d’autre.

 La boutique avait été vendue pour payer les dettes. Il était assis au coin d’une table, dans un logement où il n’y avait plus ni neige, ni livre, ni litron, ni cendrier. « La fouineuse est partie faire ses ménages mais elle peut surgir comme un diable qui sort de sa boite. » Il a jeté un bref regard sur la rue puis il a entrouvert son veston. Un livre ! De son index tout pâle, il a martelé un long moment le nom de l’auteur, sans rien dire, puis il a refermé sa veste. Il m’a fait un clin d’œil complice. Le dernier.
Céline, j’allais le mettre en veille. Il a sommeillé pas mal d’années sans que je le réveille.

J’éprouvais une joie intense et pure. Ça avait une de ces gueules !

C’était en 1968. Nous avions fait l'amour. C’était gai et léger. Il m 'a dit : « Tiens lis ça » et il m’a lancé un bouquin. Puis il est parti faire sa garde. Je suis restée seule dans le petit box étroit, sur le lit étroit de fer blanc. Les murs immenses, le plafond tout là-haut de l’hôtel-Dieu, à Lyon. Tiens, lis ça. Bon dieu, Emile, c’est toi ? C’était le tome un de la pléiade, Céline.
Je me suis mise en standby, un certain temps. Je l’ai lu, parfois tout haut. J’ai pris le temps de savourer en coupant des parts bien régulières avec la pelle à tarte. J’ai recherché des passages que ma mémoire me restituait. Fidèle. J’éprouvais une joie intense et pure. Ça avait une de ces gueules !

A tant regarder l’homme, finalement, soi-même, on s’abime dans la désolation.

J’ai aussi lu les fameux pamphlets antisémites qu’une amie s’était procuré sous le manteau, vu qu’ils ne sont plus édités depuis la guerre. Il m’en a fallu du temps. J’étais écœurée. Je ne voulais pas, j’ai lu quand même, mais pas tout fort, ça c’était trop me demander. Quelle saloperie quand même. Je n’arrivais pas à croire que c’était ce fantastique écrivain qui éructait de telles immondices. Et puis Emile s’y mêlait et s’y démêlait. Tentait de se dégager de là. La digestion a été longue et difficile. Les larmes, fréquentes.

J’étais une toute jeune femme mais j’en avais déjà pas mal rencontré des paumés, des pas beaux, des ceux qui puent. Des ceux qui s’endorment la bouche au goulot. Je l’avais déjà senti la mort, et je savais l’odeur du sang, de la douleur et de la misère.  C’est quelque chose qui s’apprend très vite finalement, bien mieux que le bonheur, que la joie d’être en vie et que ça suffit. Je découvrais pourquoi j’avais choisi mon chemin et qu’Emile, il en était. Je ressentais pour lui une immense gratitude. Je lui parlais tout haut mais il ne me manquait pas. La littérature sait faire des choses tellement surprenantes.

En 2015, des myriades de pauvres gens ont échoué sur nos rivages. La guerre en Syrie les poussait sur notre ile. Je venais tout juste de mettre « Voyage au bout de la nuit » dans mon Kindle. Une envie subite de le relire. Nous avons dû faire face à quelque chose d’effrayant, d’inimaginable. Et voilà que Céline me parlait à nouveau. Question misère humaine, cela tombait à pic. Y en avait tant à la fois. Des flopés, des vagues, un tsunami.

A tant regarder l’homme, finalement, soi-même, on s’abime dans la désolation. Le verbe parvient parfois à la sortir de soi, à la coucher sur une feuille de papier. Céline y a mis tout son génie.

                                                                                                           Chathymi

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Publié le 06 Mars 2026

Bravo pour cet article qui prend des risques! Parmi les exercices d'écriture, le pastiche est des plus difficiles. Plein de pièges: l'imitation, la facilité, le raccourci... Dans le cas de Céline, ses dialogues et son narratif sont comme deux mains différentes. N'y voyez rien de plus qu'une invitation amicale et encourageante à remettre l'ouvrage sur le métier.

Publié le 05 Mars 2026

Je suis d'accord avec un autre commentaire, pour moi le Voyage est un chef d'œuvre, une révolution de la langue, un choc. Ce qui suit est souvent de l'auto parodie, vite devenue illisible, un délire paranoïaque vite ennuyeux, avec certes quelques bons moments (et il faut l'avouer un titre exceptionnel, Mort à crédit). Comme Ellroy dans un autre genre, Céline a trouvé quelque chose d'extraordinaire puis l'a gâché. Dommage.

Publié le 04 Mars 2026

Je suis une admiratrice de Céline ; j'aime son style, son originalité et son courage intellectuel. L'actualité prouve que ses propos étaient fondés. @Sylvie de Tauriac

Publié le 03 Mars 2026

Superbe texte, célinien en diable, bravo et chapeau bas à l'oncle Emile !
On a tout dit tout écrit sur Céline, bonhomme exécrable, abominable, écrivain de génie à nul autre comparable : impossible de faire la balance entre les deux, j'avoue qu'à présent je dois me faire violence pour replonger dans son oeuvre.

Publié le 03 Mars 2026

Très joli texte, bravo.

Voyage au bout de la nuit , c’est le chef d’œuvre, probablement indépassable. Une langue qui saigne, syncopée, haletante, miraculeusement vivante. Bardamu traverse la guerre, l’Afrique coloniale, l’Amérique industrielle, la banlieue misérable ; et à chaque étape, le monde se révèle dans sa brutalité nue. C’est noir, c’est désespéré, d’une lucidité foudroyante. Une humanité cabossée, une compassion rageuse, une musique inouïe qui transforme la boue en or littéraire.

À l’inverse, Mort à crédit est une chute interminable. Là où le Voyage frappait juste, Mort à crédit s’enlise. L’excès de digressions, la complaisance dans la laideur et la saturation stylistique finissent par étouffer l’émotion. La verve devient vacarme, la noirceur tourne à la caricature. On admire encore la prouesse, mais l’élan s’est brisé. Désolé, mais j’ai haï l’asphyxie de Mort à crédit.

Publié le 02 Mars 2026

Très beau texte !
Céline est un auteur paradoxal : un des meilleurs et un salaud antisémite absolu : difficile de trouver un rapport "distancé " à son oeuvre !

Publié le 02 Mars 2026