Actualité
Le 02 Jan 2018

L'avenir de l’autoédition, ou l'ubérisation de l’édition littéraire.

Jacques Lafarge jette un regard sur le phénomène de l’autoédition. La comparaison avec la musique a souvent été faite, mais son analyse descend jusqu’aux mécanismes économiques, et à ce qu’ils pourraient impliquer. Similitudes et différences.
Ubérisation : du transport privé à la littératureUbérisation : du transport privé à la littérature

Le numérique change la donne dans tous les domaines, y compris dans le domaine artistique. Pour l’édition littéraire, cela se traduit en particulier par le développement de la vente en ligne, la diffusion sous forme dématérialisée (e-books) et une multiplication des sites d’auto-édition. Face à cette réalité le problème n’est pas de savoir si l’édition littéraire peut échapper à l’ubérisation mais d'anticiper les changements que cette ubérisation va lui imposer. 

A l’instar de l’édition, la musique à précédé le mouvement. Du disque microsillon à « Nouvelle Star »

L’édition musicale a été touchée par le tsunami du numérique bien avant l’édition littéraire. Les deux marchés fonctionnant de manière analogue, les évolutions que l’on observe dans la musique de variété peuvent nous aider à imaginer ce que l’on pourrait faire dans le domaine littéraire. Avant la numérisation, le rôle des éditeurs musicaux était pleinement justifié par la technicité et le coût de la fabrication des disques, et par les investissements nécessaires à leur diffusion. Les produits étaient alors vendus suffisamment chers pour assurer la rentabilité de l’éditeur, malgré, comme dans toute activité d’édition, une proportion très faible des projets éditoriaux à succès. En mettant la production des œuvres à la portée des auteurs eux-mêmes, la numérisation a provoqué à la fois une baisse des prix et une réduction des volumes de vente qui ont remis en cause le modèle économique du secteur. On a alors vu se développer les concours du type "Nouvelle star", par lesquels les éditeurs ont trouvé le moyen de restaurer leurs marges. D’abord, ils ont fait du processus de recherche et de sélection des artistes une opération rentable en elle-même grâce aux recettes publicitaires des émissions. Ensuite, ils ont sécurisé leurs investissements en sélectionnant à coup sûr des artistes qui "marcheront" puisqu'ils auront déjà été testés auprès du public. Enfin, ils ont étendu leur gamme de produits en exploitant leur sélection, d’une part au moyen de tournées « Nouvelle Star » (dont la promotion est également toute faite pendant la première phase), et d’autre part au moyen de l'édition individuelle « classique » des artistes qui plaisent le plus. Au passage, tout cela s’est accompagné de changements notables dans la profession, notamment dans les relations entre les éditeurs et les médias.

De l'édition à l'autoédition : du prix Goncourt au « Nouveau génie littéraire »

Des évolutions semblables sont en cours dans l’édition  littéraire : Amazon et la Fnac s’investissent dans l’auto-édition, Hachette s’associe avec un site web de diffusion et les concours de création littéraire fleurissent sur Internet. Le prix Concours créé par monBestSeller fait partie de ce mouvement et, comme dans l’édition musicale, on y voit effectivement les éditeurs venir s’impliquer auprès du diffuseur.  Toutefois, si l'on transposait complètement les principes de « Nouvelle star » cela donnerait des choses un peu différentes pour ce que l’on pourrait appeler l’élection du « Nouveau génie littéraire ». Un jury de professionnels sélectionnerait des écrivains au cours d’un processus suivi et alimenté par les lecteurs, la sélection se faisant par une succession d'épreuves de plus en plus exigeantes. Ainsi, les candidats ayant passé une première épreuve de maîtrise de la langue française écrite (orthographe et syntaxe), auraient, par exemple, à faire le commentaire d’un texte de la littérature classique. Les survivants de cette étape devraient ensuite rédiger une nouvelle, d’abord sur un thème imposé, puis sur un thème libre. À l’étape suivante, les auteurs des meilleurs scénarios de roman accéderaient à la demi-finale, les finalistes étant, eux, choisis sur un roman complet. Lors de la finale, le « Nouveau génie littéraire » serait désigné par un vote des lecteurs après une ultime interview de chaque auteur par un journaliste littéraire spécialisé, diffusée en vidéo en ligne.

Si les modes d'"uberisation" diffèrent entre musique et littérature, les effets du numérique sont irréversibles parce qu’ils vont dans le sens de la liberté.

Deux remarques en guise de conclusion :

Dans les émissions du type « Nouvelle Star », les promoteurs dispensent aux candidats une formation musicale et vocale, de façon à amener les meilleurs à un niveau technique compatible avec une commercialisation ultérieure. Actuellement, les éditeurs littéraires classiques ne fournissent des conseils éditoriaux qu'aux écrivains qu'ils publient, ce qui est contradictoire puisqu'ils les ont sélectionnés précisément parce qu’ils étaient déjà au niveau. Le concours du « Nouveau génie littéraire » devrait donc comprendre du coaching littéraire auprès des candidats pendant le concours pour amener les gagnants à un niveau « éditable ».
L’histoire ne dit pas comment rentabiliser le concours du « Nouveau génie littéraire ». Par analogie avec « Nouvelle Star », cela devrait se faire au moyen de recettes publicitaires pendant le processus de sélection, par un vote payant des lecteurs, et par une exploitation « multicanaux » des meilleurs écrivains de la sélection : livres, BD, scénarios de films ou de séries, textes de chansons, pièces de théâtre, etc...

Bienvenue dans l’édition littéraire du XXI° siècle.

Pas de nostalgie : les effets du numérique sont irréversibles parce qu’ils vont dans le sens de la liberté.

 

Jacques Lafarge

@Jacques Lafarge une émission de téléréalité pour trouver le meilleur écrivain a déjà été expérimentée en 2013 en Italie sous le nom de Masterpiece, talent scrittori...

Publié le 12 Janvier 2018

Bonjour @Jacques Lafarge. Les effets du numérique littéraire vont dans le sens de la liberté, d'où notre capacité de refuser ou d'apprécier. Il nous est toujours possible d'envoyer notre version papier à des éditeurs. Pour ma part, je n'aurai sans doute pas franchi le pas si le numérique n'existait pas. Rien que le fait de pouvoir publier, de partager, me donne l'envie d'écrire, ensuite il ne faut pas se prendre la tête ! Croire en soi et écouter les conseils car des erreurs tout le monde en commet. En tant qu'auteur, nous avons tous un style et un genre différent et nous n'aurons jamais l'approbation de tous les lecteurs. Quand aux émissions de télévision comme "Nouvelle star" entre autres, je ne pense pas que nous mettre en spectacle, nous livrer en pâture serait une bonne solution pour se faire connaitre, cela resterait superficiel. Pour finir, je compare souvent un auteur à un compositeur, nous ne voyons jamais d'émission de télévision qui révéle "Le meilleur compositeur" alors que sans auteurs ni compositeurs, il n'y aurait pas de film, de théatre, de musique et de danse . Il faut de tout pour faire un monde ! Tous mes meilleurs voeux. Bien amicalement. PS : Je rejoins @lamish dans son commentaire, redonnons aux jeunes le goût de lire, d'écrire, de faire des ateliers théâtre. Cristina

Publié le 09 Janvier 2018

Je crois discerner dans l'esquisse de l'émission visant à élire le « Nouveau génie littéraire » (ou le plus apte à faire du bien formaté comme le bon peuple en redemande) que le roman fait l'écrivain puisque la consécration finale exige d'en fournir un entier, l'étape précédente réclamant un synopsis détaillé. Outre que certains travaillent aussi bien (voire mieux) sans synopsis ni plan (rédigé), on doit faire remarquer que forcer un novelliste à pondre du roman, ce serait peut-être bien lui faire perdre son temps, et qu'écrire uniquement des nouvelles ne rend pas moins écrivain. Bon, pas du tout sûr que ça marche (heureusement?), je me souviens d'une certaine "Académie de Balzac" diffusée sur le ouèbe, dont on n'a plus jamais entendu parler. Il serait peut-être plus excitant pour le spectateur d'assister à une sorte de "Loft" avec que des écrivains dedans: comment ils travaillent, s'engueulent, se flanquent dans la piscine pour évoquer Roland Barthes, font voler la couette avec des dialogues bien serrés façon Duras ("Oui, dit-elle. Oui. Oui.")...

Publié le 04 Janvier 2018

@Jacques Lafarge Bonjour Jacques. Je suis surprise par l’absence de réactions à votre tribune. Les esprits sont peut-être encore embrumés par les fêtes de fin d’année ;). Suis-je vieux jeu (sûrement puisque maintenant, on dit has-been) ? je ne sais pas, mais je bloque sur les dérives du numérique. Au siècle dernier, d’Apollinaire, Aragon, Camus ou Céline, et j’en passe, qui aurait émergé par le biais d'un onzième art ? Onzième art qui, d'ores et déjà, est largement décrié en tant que tel. Il est également probable qu’aucun d’entre eux n’aurait accepté de se soumettre à un « Nouvelle star » de l’écrit, une standardisation de leur œuvre pour répondre à un plus grand nombre de lecteurs, lecteurs eux-mêmes sous influence médiatique... Le numérique, outre une évolution technique du support, a permis à tout auteur, confirmé ou non, d’informer le monde de sa production, via le Net. C’est heureux. Ce nouveau support a également permis de proposer des lectures à prix cassés, voire gratuites, comme c’est le cas ici. Bonne manne pour les lecteurs, mais dévalorisation indéniable du travail d’écriture. Il ne faut pas se voiler la face. Il me semble que l'engouement massif pour l'ubérisation de la littérature vient des auteurs, pas des lecteurs. Mais là ou il voient une chance, ils ne trouveront, en définitive et pour la plupart, que des espoirs déçus. Sans buzz (bientôt un 12ème art ?), sans l'appui de réseaux sociaux hyperactifs (achetés, le plus souvent, il faut le dire.), sans budget pour se référencer, les chances d’émerger via l’autoédition sont quasiment nulles. Et quand bien même le miracle se produirait, l'éphémère et la superficialité de l’engouement obligerait l’auteur à se battre au moyen d'armes de plus en plus lourdes pour ne pas sombrer dans les abymes de la toile. Cela ouvre la porte à tous les excès. Alors, à quand le roman à trois auteurs, succession d’une phrase de chaque ? Le loft des écrivains ? Le roman audiovisuel que l’auteur lirait en faisant un striptease ? Le numérique va dans le sens de la liberté, écrivez-vous… Alors liberté illusoire, jumelle de son concept sociétal. Liberté de se prêter à une véritable course à l'échalote qui ne révèle que le pire de nos personnes. De même qu’on ne peut pas changer le monde, mais changer la vision que l’on en a, j’ose espérer un épuisement dû à un phénomène de saturation, afin que le cinquième art, dont le onzième a d’ores et déjà bien flouté les contours, retrouve ses valeurs. Bonne année. Amicalement. Michèle / PS : les éditeurs coachent les écrivains qu’ils choisissent. Je ne parle pas des pseudo-éditeurs. Avant, le coach de tout écrivain en devenir s’appelle l’enseignement, il me semble. Que les jeunes qui rêvent d’écrire et d’être lus s’en souviennent, en cours de français ;), et qu’ils lisent, lisent, lisent…Qu'ils fassent ce que je leur dis, et pas ce que j'ai fait ;).

Publié le 04 Janvier 2018