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Le 20 fév 2018

Ecrire pour témoigner, espérer l'inésperé

Écrire pour qui ? Dans quel but ? Sait-on pourquoi l’on décide d’écrire ? Est-ce une façon de dialoguer avec soi-même et avec les autres ? Est-ce par souci de formuler ce que l’on sait et ce que l’on ne sait pas ? Est-ce une façon de rencontrer d’autres personnes, d’autres livres, d’autres idées ? N’est-ce pas aussi « être mené » sur un chemin où l’on ramasse sous le ciel ce que l’on peut, ce qui vous brûle dans le sang ? Est-ce pour offrir un bouquet de fleurs à un lecteur égaré, comme on l’est soi-même, hors du chemin déjà tracé du savoir qui est l’expérience même de l’écriture ? Est-ce pour apprendre le secret des mots ?
L'Histoire est liée à l'individualitéL'Histoire est liée à l'individualité
C'est un regard particulier sur l'écriture que nous livre Nadav. Pas un regard narcissique, une urgence plutôt. L'urgence du témoignage, historique surtout, l'urgence de consigner ce qui pourrait paraître incompréhensible dans la nature humaine, l'urgence de la comprendre à travers ses épreuves, pour mieux espérer, pour mieux lui pardonner.

 

« Qu’est-ce qu’un mot si ce n’est une histoire d’amour ? »

Au long des années, j’ai eu très souvent l’occasion de raconter de vive voix la vie de Sioma et de Tsipora, des rebelles du XXe siècle, enracinés dans la judaïté qui maintient « une inquiétude permanente, le refus de s’adapter aux réalités de son temps, la quête de la liberté, la perception de toute forme de statu quo, d’idolâtrie, de toute idée établie comme une prison étouffante ». Ils étaient nombreux ceux qui se montraient captivés par mon récit.

C’est que l’intime et le collectif s’y entrecroisent d’emblée : depuis Odessa où ils sont nés avant la Révolution russe jusqu’à la France occupée et libérée, leurs aventures successives se sont tramées au plus serré avec l’histoire d’un siècle hérissé de guerres, de pogroms et de camps de la mort. De bout en bout, l’amour qu’ils n’ont cessé de se vouer malgré les séparations imposées par l’Histoire s’est doublé d’une passion dévorante pour les utopies libératrices du XXe siècle, celles qui ont conduit tant d’hommes et de femmes à donner jusqu’à leur vie avant de se sentir définitivement trahis.

J’ai longtemps hésité avant de me décider d’écrire dans une langue qui n’est pas mienne « la belle histoire d’amour de Sioma et de Tsipora », pris dans les pires tourmentes collectives, poursuivant obstinément un combat opposé aux hommes qui disséminent avec leur intolérance, leur mépris et leur négation de l’Autre, les tueries dans le monde entier.

Ecrire pour arracher à l'oubli, le temps d'un livre...

C’est au regard du temps présent que j’ai éprouvé la nécessité, au-delà de leur histoire singulière, de rendre hommage aux centaines de milliers d’individus qui ont fait de lʼamour de la liberté le cœur de leur vie, au XXe siècle. Sait-on encore, ici et maintenant, pourquoi et au nom de quel idéal partagé, ces héros anonymes se sont précipités, de leur propre chef, dans le fleuve de l’histoire en crue, aux endroits mêmes où, déchaîné, il emportait tout sur son passage ? Il me paraît plus que jamais nécessaire de les arracher, le temps d’un livre à l’oubli où notre époque les relègue : raconter le désastre humain et politique d’un siècle barbare dont nous sommes les héritiers immédiats éclaire le désarroi de lʼépoque si différente qui est la nôtre, celle du consentement des hommes et des femmes persuadés qu'il n’existe aucune alternative à leur « servitude volontaire ».

Je me suis très vite pris au jeu de l’écriture, donnant à mon récit une ampleur considérable que je n’avais pas anticipée. Au rythme de mes recherches, la complexité des événements historiques s’est nouée à celle de mes personnages réels m’entraînant toujours plus avant. Dans le même temps, j’étais porté par l’espoir que mon récit inviterait ses lecteurs à une prise de conscience de la situation contemporaine au miroir de lʼHistoire et, qui sait, pourrait ranimer chez certains d’entre eux la force du refus de l’insoutenable.

Ecrire pour comprendre l’obéissance trop souvent aveugle des dirigés.

Puis globalement, j’en suis arrivé à penser que l’essentiel n’est pas la monstruosité des grands dirigeants des XXe et XXIe siècles, mais l’énigme de l’obéissance trop souvent aveugle des dirigés.  Alors que l’année 1958 est si importante dans mon récit, puisque c’est l’année des retrouvailles d’Alec avec Sioma, son père, durant laquelle Alec a pu l’écouter, discuter et apprendre à connaître ses maîtres, leur existence, le souffle de leurs paroles rebelles qui lui ont appris et du coup m’ont appris à vivre le monde de manière nouvelle et plus riche. C’est un texte à plusieurs voix où résonne les accents de l’amour, la volonté farouche de renverser l’insupportable (dictature des marchés, politiques d'austérité, inégalités sociales, catastrophes environnementales, crises démocratiques…), mais aussi l’intensité de la souffrance et pourtant l’espérance de l’inespéré chevillé au corps.

Ecrire pour susciter des rebelles

Comme je n’ai jamais appris à écrire en français, je me suis demandé, si j’étais vraiment obligé d’écrire ? Il y a déjà tellement de livres sur la Révolution russe, la Palestine, la Guerre d’Espagne, la Résistance et les éditeurs qui exigent « l’excellence ».
Ma réponse a été « je dois », alors j’ai construit ma vie ces dernières années selon cette nécessité. L’angoisse du texte commençait. « Est-il bon ? ». « Va-t-il servir ou desservir les Rebelles du XXe siècle ». « Permettra-t-il de comprendre, le passé, de dénoncer le présent... et de susciter des rebelles ?

C’est sans doute ce qui me poussa vers le choix de l’écrit et aussi pour qu’à travers leur histoire, je puisse rendre hommage à tous ceux qui comme eux avaient fait de l’amour de la liberté la grande affaire de leur vie. Ainsi, ils ne tomberaient pas définitivement dans l’oubli. Sait-on encore pourquoi ils sont morts, pourquoi ils ont tout sacrifié, femmes et enfants ? Personne, et encore moins, ceux aujourd’hui, pour lesquels ils se sont battus.

J’ai essayé de me mettre à l’affût de ce que leur monde pouvait nous dire. Je voulais dévoiler, cerner, donner à voir leur amour de la vie et leurs luttes pour la liberté en Russie, sous la révolution, en Palestine sous l’oppression coloniale anglaise, en Espagne parmi les premiers à se battre contre les nazis et les fascistes, en France sous l’occupation allemande. Je voulais retenir leur singularité, pour « pénétrer » au plus profond de leur époque, montrer comment la complexité de l’Histoire s’était nouée à celle de leur individualité réelle, comment à travers Sioma et Tsipora et leurs compagnons, prendre la mesure du désastre humain et politique du siècle qui allait préparer le désarroi du nôtre.

Ecrire pour faire comprendre

Je souhaitais répondre, dans une forme littéraire, aux préoccupations et aux espérances des lecteurs, leur apporter une compréhension du monde contemporain que nous avons hérité du 20e siècle, celui du consentement ou de « la servitude volontaire », un monde où les individus ne vivent pas leur propre vie. Ils vivent leur « fonction ». Et lorsque leur dernière fonction change, ils changent. C’est tout. Ils n’existent plus – ou si peu.

Dans le même esprit, j’essaie de montrer dans l’histoire des Rebelles du XXe siècle, ce que draine « une démocratie sécuritaire ». N’est-ce pas la peur, la haine et la force ?  Trois carburants utilisés, hier comme aujourd’hui, pour faire accepter à toute personne, non seulement « sa fonction » mais son asservissement aux intérêts qui lui sont étrangers. Je pense que, là aussi, toujours en étant dans le roman, je souhaitais montrer avec l’histoire de Sioma et de Tsipora la logique qui mène au refus des peuples à payer le prix qu’on leur demande pour leur « sécurité ».

Ecrire pour que le lecteur s'invente infiniment

Ce fut un combat quotidien, non sans angoisses, pour maîtriser les mots, les phrases, les situations, les personnages, les paysages, les dialogues, les sentiments, les beautés, les malheurs, les bonheurs, les variations imaginatives de l'ego, tout un ensemble que je souhaitais assez vaste pour que le lecteur puisse apprendre, à se questionner, à s'étonner, se connaître et connaître les autres, à s'inventer infiniment dans de nouvelles formes d'existence, de le porter au-delà de lui-même et qu’il puisse se dire « Je suis », c’est-à-dire : « Je suis un être totalement unique et pourtant, en moi réside l’ensemble de l’humanité »

Je pense que c’est là où se situe le rôle de l’écrivain : offrir le monde à autrui par l’écrit et la parole, c’est-à-dire entrer en relation avec l’autre, partager avec lui son plaisir, la signification que l’on donne aux choses, notre interprétation de la vie qui se construit. Lui apporter son histoire, son langage, sa liberté, ses mots exprimant les trois dimensions du temps : le passé, le présent et/ou le futur, c’est-à-dire la mémoire, la vie et l’espérance. Comme le disait Rainer Maria Rilke des écrivains : « ils sont les abeilles de l’invisible » et que vivre c’est pour chacun chercher le mot pour lequel il possède la clef…

 

Ils avaient « l’espérance de l’inespéré », alors que leur siècle renonça à tout ce que le 19e siècle avait annoncé pour laisser place à un monde cauchemardesque. Heureusement, en nous laissant des portes ouvertes, qu’il suffit de pousser pour laisser la place à l’espérance. 

@Nadav Oui, écrire pour accomplir son rôle de passeur. Ce rôle qui, au delà de nos vies ordinaires donne un sens à notre existence. Sens que nous avons tant de mal à trouver lorsque nous avons la chance de ne pas vivre en zone de conflit. "Les rebelles du XXème siècle" m'ont profondément touchée et je les ai reçus tel un merveilleux message d'espoir. Que vous l'ayez écrit sans aide et dans une langue qui n'est pas la vôtre, accentue votre mérite. J'espère de tout coeur qu'un éditeur aura envie de faire franchir les murs de Monbestseller à votre oeuvre, afin que votre message se propage et touche nos âmes endormies. Amicalement. Michèle

Publié le 26 Février 2018