Laura Vazquez : prix Goncourt de la poésie en 2023 pour l'ensemble de son œuvre, ainsi que le prix Décembre 2025 pour son roman Les Forces. J’ai écouté le podcast de Laura Vazquez, diffusé sur les ondes de France Culture, en pensant que j’allais entendre une écrivaine parler de son travail. En réalité, j’ai entendu quelqu’un essayer de mettre des mots sur ce qui, justement, échappe souvent aux mots : l’origine d’un texte.
D’où viennent les romans ? De l’imagination ? Des souvenirs ? Des blessures ? Ou de cette matière obscure que Laura Vazquez appelle le « charbon » ?
En refermant ce podcast, je me suis demandé ce qui avait été, pour moi, ce « charbon ».
Qu’est-ce qui, depuis des années, me pousse à inventer des personnages et à raconter des histoires ? Ce qui me pousse à écrire n'est d'abord ni la phrase, ni même la recherche d'une forme. C'est l'histoire. Une histoire qui arrive, qui s'impose, qui demande à être racontée. La forme vient ensuite. Elle ne sera pas négligée, mais elle vient dans un second temps, comme un vêtement que l'on choisit pour qu'elle puisse exister au mieux.
Dire que l'histoire compte plus que la forme serait pourtant incomplet. Une belle histoire a besoin d'une voix pour être portée. Mais, pour moi, le point de départ reste toujours cette envie presque enfantine : savoir ce qui va arriver, et donner envie au lecteur de le découvrir à son tour. Mon envie de raconter des histoires trouve peut-être son origine beaucoup plus loin, dans ma petite enfance.
Nourrir le goût du récit
Entre mes quatre ans et mes six ans, il m'arrivait de dormir chez mes grands-parents. Mon lit était installé juste à côté du leur. Chaque soir, au moment du coucher, ma grand-mère venait s'asseoir au bord de mon lit et me lisait des passages du Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry.
J'attendais ces moments avec une impatience immense. Il y avait dans ces soirées quelque chose de profondément magique : la voix de ma grand-mère, la proximité de ce moment partagé, et l'entrée dans un monde où l'imaginaire, la poésie et l'émotion se mêlaient.
Elle me lisait cette histoire encore et encore, et je ne m'en lassais pas.
Avec le recul, je me demande si ces instants n'ont pas participé, sans que je le sache alors, à faire naître en moi ce goût des récits. Le Petit Prince occupe aujourd'hui une place particulière dans ma bibliothèque intérieure. Plus qu'un livre, il est lié à un souvenir, à une sensation d'émerveillement qui m'accompagne toujours. Mon petit morceau de charbon, rien qu’à moi.
Où se loge la magie d'un récit ?
Quelques années plus tard, entre mes huit et mes dix ans, une autre expérience a sans doute contribué à nourrir ce goût du récit. Pendant une partie de mes étés, je fréquentais un centre aéré. Les journées étaient remplies de jeux, de rires et de moments partagés avec mes copains. Mais il y avait un instant que j'attendais plus que tous les autres : la fin de la journée.
Avant de repartir, nous nous installions dans un champ, réunis autour d'un moniteur qui nous racontait les aventures de Flèche Bleue, mystérieux serpent naïf et intrépide. Je me souviens de cette attente, de cette attention totale que je portais à son récit. J’étais subjugué, transporté dans un monde parallèle…
J’étais Flèche Bleue. C'était à la fois le moment du départ, celui où il fallait quitter les copains et mettre fin à une journée que j'aurais aimé prolonger, mais c'était aussi le moment le plus fascinant : celui de la suite des aventures de ce facétieux reptile.
Ce qui me captivait, ce n'était pas seulement l'histoire elle-même. C'était la manière dont elle nous était racontée : le choix des mots, le rythme des phrases, les silences, les intonations du moniteur. Je découvrais, sans vraiment le savoir, le pouvoir d'une voix qui donne vie au mot. Ces moments ont compté. Ils m'ont appris qu'une histoire n'existe pas seulement par son propos, mais aussi par la façon dont elle est transmise. C'est la magie du récit.
L'écriture est peut-être cela aussi : une conversation que l'on poursuit avec l'enfant qu'on a été.
À partir de ces souvenirs, quelque chose s'est installé en moi. Mon charbon était là, ma petite flamme bleue commençait à brûler.
Je me souviens notamment de mon année de sixième, au collège. J'ai commencé à écrire des rédactions qui dépassaient largement les consignes données. Quelques lignes devenaient de nombreuses pages doubles, puis des histoires entières. Des petits romans en miniature.
Sans le savoir, je venais de découvrir ce qui allait devenir un fil conducteur de ma vie : le plaisir d'inventer des personnages et de les accompagner dans des histoires. Finalement, l'écriture est peut-être cela aussi : une conversation que l'on poursuit avec l'enfant qu'on a été.
Bien écrire : un critère académique ou une évaluation purement personnelle
Au fil des années, à travers les différents textes que j'ai écrits, une autre étape importante est apparue : le rapport aux mots, et plus particulièrement à la phrase. Je ne cherche pas nécessairement à « bien écrire ». D'ailleurs, je ne sais pas vraiment ce que signifie « bien écrire ». En revanche, je sais reconnaître, ou plutôt ressentir, lorsqu'une phrase n'est pas encore celle qu’elle devrait être. Il m'est arrivé de passer plus d'une semaine sur une seule phrase. Parfois, après plusieurs jours de recherche, je finissais par abandonner, non pas parce que j'étais satisfait, mais parce que je sentais que je n’étais pas encore arrivé au bon endroit.
Alors je laissais la phrase reposer, souvent pendant des semaines ou des mois, avant d'y revenir.
Donner à la phrase sa nécessité
Ce que je cherche est difficile à expliquer. Peut-être une sonorité, un rythme, un équilibre entre les mots. Quelque chose qui relève davantage du ressenti que de la réflexion consciente. Je suis même incapable de définir précisément les critères qui me guident. Je sais simplement que, lorsque la phrase n'est pas juste, une forme d'insatisfaction demeure.
Alors je retourne à la mine, je travaille mon charbon, je creuse, je cherche. Non pas pour plaire, mais pour atteindre cette forme de justesse qui, à mes yeux, donne à la phrase sa nécessité. Ensuite, bien sûr, chaque lecteur est libre d'aimer ou de ne pas aimer. La réception d'un texte appartient à chacun. Mais, avant de le confier aux autres, il faut que l'auteur puisse lui-même trouver cette petite étincelle qui lui dit « Oui, cette fois, c'est bien! ».
Alors, quel est ce fameux « charbon » dont parle Laura Vazquez, celui qui serait au cœur du processus créatif ? Je crois qu'il n'existe pas de réponse unique. Chaque écrivain porte en lui une matière différente, nourrie par ses souvenirs, ses émotions, ses rencontres, ses obsessions parfois.
Écrire, finalement, c'est peut-être entretenir cette flamme. Aller chercher dans les profondeurs ce qui demande à être raconté, puis travailler la matière jusqu'à ce qu'elle puisse devenir un récit partagé avec d'autres. Le charbon de départ est intime. Mais la lumière qu'il produit, elle, appartient aussi aux lecteurs.
Patrick Walter DARD.
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Le plaisir d'écrire repose sur le désir de créer un monde, un univers dans lequel on tient un rôle central : celui du héros, du voyeur, d'un démiurge, un petit Dieu. Écrire est un plaisir rare, délicat, intense, et d'ailleurs, je n'ai jamais compris ceux qui disent connaître le symptôme de la page blanche, car par définition, si on a rien à dire, on n écrit pas. En même temps il faut reconnaître qu' écrire, c'est aussi vouloir partager ses rêves et qu'il est triste de savoir, comme c'est le cas pour 99 % des auteurs, qu'ils ne seront jamais lus, tant il y a de médias, d'indifférence et de précipitations... Et que ceux qui sont édités, lus, ne sont ni meilleurs, ni pires...
Dura lex, sed lex...