Interview
Le 19 mar 2019

Se mettre en danger comme lecteur ou comme auteur à tour de rôle

J’aime être prise au dépourvu quand j’ouvre un livre, happée, saisie, emportée par l’histoire ou par la musique personnelle de l’auteur. Le message peut être brutal, violent, peu importe, l’essentiel est qu’il rencontre en moi des failles ou des espoirs communs. Victoire Sentenac s'explique sur les risques encourus par les lecteurs mais aussi par les auteurs.
Lire et écrire : une mise en danger ?Lire et écrire : une mise en danger ?

J’aime être prise au dépourvu quand j’ouvre un livre, happée, saisie, emportée par l’histoire ou par la musique personnelle de l’auteur. Le message peut être brutal, violent, peu importe, l’essentiel est qu’il rencontre en moi des failles ou des espoirs communs.

Les arts littéraires sont une forme puissante d’expression de soi

Les arts littéraires sont une forme puissante d’expression de soi. A ce titre, un écrit, quel qu’il soit, reflète celui qui le crée. Derrière chaque mot se retrouve l’auteur, et sa façon d’être au monde. Ecrire un livre, moi qui ne suis pourtant pas musicienne, c’est comme écrire une partition dont l’harmonie en imprègne chaque ligne et donne le ton, la cohérence du texte. C’est cette fameuse musique que les lecteurs vont aimer, ou pas. 

Lire et reconnaître parfois le reflet de ses doutes et de ses douleurs intimes

En tant qu’écrivain, si mes fantômes croisent ceux de mes lecteurs, et s’ils s’y reconnaissent pour partie, la rencontre a bien lieu, et l’objectif est atteint. Une jeune femme m’a contactée un jour, bouleversée, pensant que j’avais écrit « son » histoire, et voulait savoir comment tout cela finirait pour elle… Comme si j’avais le pouvoir d’influencer son parcours de vie ! A un moment donné, nos histoires se sont effectivement croisées, elle a reconnu dans mes écrits le reflet de ses doutes, et probablement de ses douleurs intimes, qui pourtant lui appartiennent bien. S’est-elle pour autant sentie mise en danger ? Je ne le crois pas, et au fond je ne suis pas sûre de le vouloir…

On écrit aussi pour éveiller les consciences, c’est une mise en danger parfois inconsciente

Si rien ne survient, si les sensibilités ne s’accordent pas, la rencontre ne se produit pas. Il m’arrive de rester totalement insensible devant le tableau d’un grand maître qui pourtant en enchantera d’autres. Ce n’est pas grave, je passe mon chemin, et je trouve l’artiste qui saura susciter mon désir, me faire frissonner, réfléchir autrement, bousculer mon point de vue. Une des plus grandes vertus de l’art, quelle que soit sa forme, n’est-elle pas au moins d’éveiller les consciences ? En cela je retiens et j’accepte la mise en danger… Parce qu’elle me force à évoluer, me rend curieuse, et parfois re-convoque effectivement certains fantômes oubliés. C’est l’altérité, et la confrontation de nos humanités qui provoquent la rencontre, ainsi que l’émergence de sensations parfois troublantes, dérangeantes, mais nécessaires. Le renvoi à l’histoire et à la sensibilité de chacun est un cheminement si personnel, unique, comment parler au plus grand nombre en écrivant ? En étant soi, résolument. 

Lire pour souffrir, ce n’est pas l’objet de ma quête, même si je le conçois

Je ne suis pas sûre pour autant qu’un livre doive absolument « remuer des plaies » dixit Emile Cioran. Ce terme renvoie pour moi à trop de douleur, et de complaisance dans le malheur. Ce n’est pas l’objet de ma quête, ni en tant que lectrice, ni en tant qu’auteure, et dans ma vie personnelle je lutte pour regarder le monde à travers un prisme qui ne soit ni trop gris, ni trop noir. Si se faire mal permet d’avancer, de temps en temps, pourquoi pas. Mais vraiment occasionnellement alors. J’ai conscience cependant qu’il s’agit là d’un point de vue personnel, et que d’aucuns trouvent probablement un exutoire salutaire à leurs maux dans les mots de ceux qui souffrent autant, voire même plus qu’eux. 

Ecrire pour remuer les plaies, c’est un risque non maîtrisé 

Mais quoi qu’il en soit, le livre est d’abord un danger pour celui qui l’écrit. Cette mise en lumière phénoménale de soi est une prise de risque colossale, si l’on y réfléchit bien ! On s’offre, littéralement, avec toutes ses zones d’ombre et de lumière, à la critique collective, à ses proches, et au risque de n’être pas compris, ni entendu. A celui également d’être renvoyé dans la plus grande des solitudes, celle de l’auteur non lu ! 

 « Créer, c'est vivre deux fois » selon Albert Camus dans Le mythe de Sisyphe (1942), oui, cent fois oui ! Et prendre le risque absolu de partager tout cela. 

 

Victoire Sentenac 

18 CommentairesAjouter un commentaire

Coluche : " je me suis longtemps tu, parce que je croyais que je m'appelais silence."

Publié le 25 Mars 2019

@lamish vos mots sont précieux... j'ai traversé une période de doute récemment, pas très confortable. Et vous me confortez dans la seule voie possible pour moi, alors ... merci Michèle, tout simplement :-)

Publié le 24 Mars 2019

@Victoire Sentenac, il est vrai que le genre romance pâtit d'une connotation péjorative qui n'est malheureusement pas sans fondements. Nombre de romans réunissent à eux seuls tous les clichés du genre. Pourtant, pour vous avoir lue, je peux affirmer que ce n'est pas le cas du vôtre. Lors de mes premiers pas ici, j'ai fait deux erreurs : classer tout d'abord mon roman dans le genre érotique, puis dans le genre romance. Ces deux options m'ont valu d'être cataloguée arbitrairement. C'est finalement sur les conseils de mon ami Bossy que j'ai opté pour le genre psychologique, option que je n'aurais jamais envisagée sans lui. Mais en fin de compte, l'engouement réel de vos lecteurs pour votre œuvre doit rester le plus important à vos yeux. Pas plus tard qu’hier, en lisant « Cottage des dunes » de Jean-Cadoux, je me suis fait la réflexion que, sans ce fil conducteur de l’histoire d’amour entre Henriette et Marius, ce beau témoignage aurait été plus ingrat à lire. Réflexion qui rejoint celle que je m’étais faite en lisant le magnifique témoignage de mon ami Kroussar et bien d'autres encore… Pour ma part, j’y vois la preuve que lucidité et beaux sentiments ne sont pas incompatibles, voire qu’ils peuvent servir l’œuvre et son message. Alors oui, gardez vos convictions et continuez à écrire comme il vous plaît de le faire pour le plus grand plaisir de votre lectorat. Bon week-end, Victoire. Amicalement, Michèle

Publié le 24 Mars 2019

@lamish Chère Michèle, je suis convaincue aussi qu'il est de bon ton dans les milieux littéraires d'exposer sa souffrance, ou celle des autres... il suffit de jeter un oeil sur le catalogue des maisons d'éditions ayant pignon sur rue pour s'en convaincre! De même que le qualificatif "romance", trop connoté sentiments blabla... fait fuir les comités de lecture (clin d'oeil à MBS d'ailleurs)
J'aimerais comme vous continuer à croire que lucidité et positivisme sont compatibles, mais j'en suis de moins en moins persuadée. Peu importe, je continuerai à écrire comme j'aime le faire! Bien amicalement, Victoire

Publié le 23 Mars 2019

J'avoue être un peu lassée par cette nouvelle mode qui veut que l'on débatte plus des raisons qui animent auteurs et lecteurs dans leur démarche que des œuvres elles-mêmes. A moins d'être maso, il me semble qu'écrire est une passion qui suppose que l'on prenne plaisir à le faire ou que l'on ressente un besoin impérieux de faire entendre sa voix dans un monde perturbé. Pour le lecteur, c'est pareil, à la différence qu'il validera ou non l'œuvre selon ses goûts. Parfois c'est le choc, parfois l'indifférence, parfois l'osmose. Dans les milieux littéraires, tel un indice de l’état de conscience, l’état de souffrance de l’artiste a toujours rallié de nombreux suffrages. L'humour, lorsqu'il est bon, permet d'échapper à ce jugement arbitraire, mais doit-on en déduire pour autant que lucidité et positivisme sont totalement incompatibles ? Je persiste à ne pas le croire. Merci pour cette tribune, Victoire. Amicalement, Michèle

Publié le 23 Mars 2019

@Hubert LETIERS « à chacun son plaisir et ses plaies » voilà une phrase que je reprends au vol ! Bien d’accord avec vous, et c’est joliment exprimé ;-)

@lucie pergola vous avez raison, ouvrons les fenêtres, et respirons un air plus léger, les livres servent aussi à cela...

Publié le 20 Mars 2019

Bonjour @Catarina Viti, c’est tout à fait ça, on est tous un peu secoués par ce thème qui vient nous chercher dans nos recoins intimes, ceux dont on n’aurait pas forcément envie de parler, mais puisqu’on braque la lumière dessus, alors on s’y colle ;-) je suis d’accord avec vous en tous cas sur la mesure du danger, ou plutôt sa démesure, donc. Les tribunes déjà parues sur ce sujet m’ont semblé aller plutôt dans le sens de Cioran, et cela m’a interpellée car j’avais déjà écrit la mienne, exprimant au contraire mes doutes sur le fait qu’un livre doive forcément remuer des plaies… heureusement que non ! Mais j’ai sûrement trop mesuré mes propos, car le message ne semble pas si évident. Merci à vous Catarina, c’est toujours un plaisir de vous lire :-)

Publié le 20 Mars 2019

Chère @Thalia Remmil, merci pour vos paroles douces et toujours si bienveillantes… oui, la nature humaine est complexe, et nous cherchons tous ici à exprimer ce qui déborde, nous dépasse, et nous transcende aussi, sûrement ! Avec plus ou moins de légèreté, selon nos humeurs et nos possibilités du moment. Je suis comme vous, écrire contribue à mon bien-être. Parfois les mots dorment en moi, silencieux, mais je sais qu’ils sont là, comme des bulles qui remontent à la surface en attendant d’éclore, et quand ils arrivent, souvent tous en même temps, c’est le feu d’artifice !

Publié le 20 Mars 2019

Qu’elle soit ou non cathartique, tant pour l’auteur que le lecteur, l’écriture n’incarne-t-elle pas tout simplement la notion-même de Liberté ?
Pour l’auteur, celle d’écrire une histoire au gré de ses propres ressentis.
Pour le lecteur, celle de l’apprécier suivant ses critères et son état d’esprit du moment.
À chacun son plaisir et ses plaies.
Mais il y a dans cet article un point sur lequel je rejoins complètement @Victoire Sentenac. En tant que lecteur, quand je me plonge dans un livre, j’aime être pris au dépourvu. Pour moi, rien n’est en effet plus décevant dans un roman que d’y trouver ce à quoi on s’attend.

Publié le 20 Mars 2019

Bonjour Victoire. Le moins que l'on puisse dire c'est que cette tribune remue. On ne sait pas franchement quoi, mais elle remue. Invitée par mBS, je me suis également collée à l'exercice et si le nom de Cioran m'a enthousiasmée, sa citation m'a plongée dans des abîmes de réflexions (dont je suis ressortie fissa, je vous rassure). Je me demande si ce qui nous impacte tant n'est pas la démesure de Cioran. On évoque ici des plaies, des dangers en parlant de livres. Et peut-être tout cela est un peu excessif ou seulement déplacé. Je crois qu'effectivement certains livres résonnent avec des plaies (je citais "Si c'est un homme" de Primo Levi sous l'article de @Kiran Syrova). Certains livres mettent leurs auteurs en danger et je pense à Roberto Saviano l'auteur de Gomorra qui vit sous protection policière depuis des années. Salman Rushdie, etc. Certains autres livres ont mis et mettent encore leurs lecteurs en danger pour ne citer que la Bible. Bref, la liste est longue. Très longue. Mais ce qui est demandé aux auteurs de cette tribune n'est pas de faire le panorama de la question ni de disserter sur la citation de Cioran mais de témoigner de l'impact éventuel de cette réflexion dans leur pratique de lecteur et/ou d'auteur. Dès lors, la notion de danger semble bien infime à côté de la sauvagerie des persécutions que connurent et connaissent certains auteurs. Il ne s'agit que du danger de se brouiller avec certaines personnes -ce qui n'exclue pas de grandes douleurs-, du danger de voir son ego égratigné par quelques commentaires. Quant aux plaies remuées, elles restent du domaine de l'intime, elles relèvent de notre histoire personnelle et du chemin que tout un chacun se doit de parcourir pour pouvoir dire qu'il est passé ici dans l'enveloppe d'un être humain. Merci, Victoire, pour ce partage et à bientôt pour de nouvelles aventures :-))

Publié le 20 Mars 2019

Merci @Victoire Sentenac pour ce partage enrichissant, empli d'émotions et d'amour. Écrire peut être un acte douloureux autant que liberateur, acte de résilience ou tout simplement un plaisir. Oui beaucoup d'écrits restent dans l'ombre pendant que d'autres rencontrent la lumière. Et certains oeuvres d'art trouvent le succès après la mort de leur createur. Créer est une prise de risque, écrire, se dévoiler, un peu, beaucoup, passionnément est une prise de risque, vivre est une prise de risque ! Écrire et ne pas être lu pourrait être une défaite... ne pas écrire serait pour moi un manque à gagner énorme sur mon bien-être. Chacun s'entoure de ses besoins. Quelquefois ça va très mal dans nos têtes ! D'autres fois, c'est le nirvana. Nous sommes des humains non ? La nature humaine est aussi complexe que toute forme d'art peut l'être. Ce n'est pas pour rien que l'art thérapie existe et fonctionne. Merci Victoire pour votre sensibilité et votre très belle écriture. Thalia

Publié le 20 Mars 2019

@Mélanie Talcott effectivement je n'avais pas compris la métaphore et je vous remercie pour cette précision, qui du coup prend sens pour moi... des vies remarquables restées dans l'ombre, autant que des oeuvres et des auteurs méconnus, il y en a pléthore c'est sûr...
Quand à la prise de risque, c'est mon côté hypersensible qui a parlé, on ne se refait pas ;-)
Amicalement, Victoire

Publié le 19 Mars 2019

@Victoire Sentenac
J'ai bien lu, c'est la moindre des choses lorsqu'on fait un commentaire, votre article dont j'apprécie la sensibilité et l'honnêteté. J'ai surtout réagi au dernier paragraphe quant à la "prise de risque colossale" qui me semble un peu excessive et à la solitude de l'auteur "non lu". Les cimetières sont bourrés de "vies non lues" (des vies absolument remarquables et auxquelles nul n'a néanmoins prêté attention de leur vivant) est une métaphore en réponse à cette évocation de celle l'auteur sans lecteur.

Publié le 19 Mars 2019

@Mélanie Talcott peut-être devriez-vous relire cet article, car à aucun moment je ne mentionne de "torture nombriliste de l'écriture" ou quoi que ce soit qui y ressemble... bien au contraire, j'ai une vision extrêmement positive de l'écriture, et ne vous en déplaise, écrire est un acte où l'on se met en avant! Accepter cette mise en lumière est une prise de risque, je le maintiens. L'impudeur serait peut-être justement de ne pas le reconnaître, ne serait-ce que par respect pour ses lecteurs. Et, pardonnez-moi, mais je ne vois pas non plus ce que viennent faire les cimetières là-dedans... Nous parlons de l'auteur, de l'acte d'écrire et de partager ses écrits, pas de la misère humaine qui envahit le monde, il y a toujours plus malheureux que soi évidemment!

Publié le 19 Mars 2019

Il faut arrêter avec la torture nombriliste de l'écriture. Un peu impudique, non ? Même si l'innocence littéraire est une vue de l'esprit, c'est avant tout un acte généreux et pour qu'il le soit effectivement, il faut savoir s'oublier. Comme dans la vie. Écrire, c'est peut-être avant tout cesser d'être écrivain. Et la plus grande des solitudes n'est pas d'être "non lu". Les cimetières sont bourrés de "vies non lues".

Publié le 19 Mars 2019

@leonard zelt je vous rassure tout va bien! :-) votre commentaire m'a fait rire... c'est vrai qu'on pourrait se poser la question, et je vous rejoins d'ailleurs en mentionnant que "lire pour souffrir n'est pas l'objet de ma quête".... Le point concordant de la rencontre avec le lecteur reste pour moi la naissance d'une émotion, quelle qu'elle soit, positive ou non, douloureuse ou joyeuse, ou même seulement esthétique, pourquoi pas?

Publié le 19 Mars 2019

Bonjour, c'est un thème distribué aux auteurs sélectionnés au Prix Concours sur une citation de Cioran .

Publié le 19 Mars 2019

Il se passe décidément une drôle de chose, ces derniers temps, sur mBS. Etrangement, dans maintes rubriques, on ne parle plus de la littérature que comme instrument de torture. Ecrire et lire ne sont plus en aucun cas un plaisir, mais une source de souffrances toujours recommencées, une douloureuse et délrante pénitence ou une thérapie qui, au lieu de nous guérir, ne ferait que multiplier nos maux et débriderait nos cicatrices pour réexposer les chairs à vif à la brûlure du soleil. Aussi, je me pose une question, une simple question que je vous renvoie, car j'aimerais bien savoir ce qu'il en est, par intérêt purement psycho-sociologique : vous êtes sûrs, tous autant que vous êtes, que ça va bien dans votre tête ?

Publié le 19 Mars 2019