Actualité
Le 28 mai 2019

Livres politiques : pour qui, pourquoi ?

La sortie d’un livre politique s’inscrit souvent dans une actualité fugitive. Elle consiste pour des auteurs, hommes politiques à faire une pause : un mini-testament pour remettre les choses au point. Parfois, ce sont des récits historiques ou culturels de haut niveau ; Degaulle et Mitterrand l'illustrent. Mais le plus souvent, ce sont des livres pour légitimer ou réparer leur image propre, dégradée par le combat public, dans des contextes d'idéologies confuses.
Littérature, communication ou désinformation ?Littérature, communication ou désinformation ?

Écrire un livre politique, c'est souvent un passage obligé pour un Homme d'Etat

Écrire un livre politique, c'est souvent un passage obligé pour de nombreux Hommes d'Etat et une grande prise de risques en terme commercial. Au possible camouflet d’une mévente, s’ajoute l’échec d’un message que les (é)lecteurs ne veulent pas entendre.

Christine Boutin s’en souvient amèrement. Avec 58 exemplaires vendus pour son ouvrage : "Qu'est-ce que le Parti chrétien-démocrate ?"
Elle n’a pas choisi un sujet porteur et n’incarnait visiblement pas l'auteure idéale pour le véhiculer... Palme d'or "Catégorie : sieste des libraires"
A sa décharge, elle n'est pas la seule : Chantal Jouanno, Manuel Valls, Claude Bartolone ont eux aussi essuyé des échecs cuisants, à la limite du camouflet.

Les présidents sont eux plutôt épargnés par le laminoir des lecteurs. "Chaque pas doit être un but", de Jacques Chirac (ed. NiL Éditions) s'est vendu à 300.000 exemplaires. Un bon résultat. Nicolas Sarkozy, ancien président également, s'en sort bien aussi avec l'ouvrage "Témoignages(ed. XO éditions)" : plus de 260.00 exemplaires vendus.

Qui écrit les livres politiques ?

Ces livres relèvent du combat, du discours et non de la littérature et de la qualité de l'écriture.
La lutte politique se déroulerait-elle désormais par ouvrages interposés ? On peut penser que non, ces ouvrages sont au mieux des manières de partager des visions et des conceptions de Société, au pire de développer des égos déjà bien dimensionnés. (L'un n'empêchant pas l'autre.)

La deception du public vient de ce que ces livres sont rarement écrits par ceux qui les signent. C’est exceptionnellement le cas. Si Jaurès, Clemenceau ou de Gaulle marquent l'histoire de la littérature avec leurs opus, ce sont souvent des livres écrits dans des périodes de pauses de retraite ou d'exil. Sarkosy a claironné longtemps le fait qu'il était un "vrai" auteur, petit coup de pied à ses camarades de jeux.

Aujourd'hui remarqué pour sa qualité d’écriture, Bruno Lemaire émerge dans le soin qu'il apporte à ses ouvrages.
Il faut du temps et de la disponibilité pour écrire un livre, même s'il est politique et médiocre.

Pourquoi écrire un livre politique ?

Le livre est un vecteur du discours politique. Il permet de créer un espace pour cristaliser les idées, synthétiser, résumer et juger. Sans être interrompu.

La rédaction de Mémoires est un plaidoyer pour soi-même. Elles relèvent souvent de l’émotion et de la réhabilitation. Elles ont certes une valeur historique, mais une valeur qu’il s’agit de verifier et coupler avec d’autres sources, plus distanciées, plus objectives (Entretiens, archives, etc.). 
L’auteur se donne toujours le bon rôle : il réexplique ses programmes en les agrémentant de reflexions personnelles, d'anecdotes qui prouvent qu'ils sont aussi "Monsieur tout le monde".
 Même leurs échecs sont valorisants. Freînés dans leurs élans par des milieux politiques conservateurs, des (é)lecteurs contradictoires, des hauts fonctionnaires immobiles, une lourde bureaucratie, des adversaires déloyaux, un contexte economique négatif.

Ecrire un livre politique, c’est se legitimer, et s’accuser de quelques maux (mineurs) …visant à prendre une juste place dans l'échiquier de la Société, à la fois parfaite et humaine. Il faut un peu d'imperfection quand on est parfait. 

Les livres politiques disent comment des individus engagés dans des formes d’idéologie tentent de construire une image credible, légitime, d’exister aux yeux de leurs électeurs. Ils permettent à leur auteur de montrer en quoi il est indispensable en tant qu’individu dans un parti qui joue un rôle dans un champ politique large.
Que ce soit un bilan ou un projet, on écrit pour paraître en phase avec les pensées dominantes de la Société. Légitimité politique et sociale.

"Ensemble" pour Nicolas Sarkozy (...), "Maintenant" pour Ségolène Royal (livre-entretien avec Marie-Françoise Colombani) et "Projet d’espoir" pour François Bayrou (...) sont des ouvrages témoins de la fonction d’un livre politique.

Y-a-t'il un style littéraire dominant pour les livres politiques ?

Le « je » y joue un rôle central. L'auteur est à la fois celui qui pense et qui parle, mais aussi celui qui agit ou qui agira. 
Sa syntaxe se doit d’être pure et directe plutôt que littéraire. Un langage dépouillé et limpide pour dire des vérités élementaires et fondamentales, qui lui confère un regard complet et omniscient.

Mais le plus souvent, la mâitrise du style est abandonnée aux "Nègres" qui, généralement, mal payés, doivent travailler dans des délais serrés. Donc avec une motivation très mesurée et le soin et l'attention correspondant à leurs salaires.

"Si vous aimez la littérature, ne lisez pas de livres politiques" dit Bruno Lemaire. On comprend pourquoi.

Anne Hidalgo se confronte à cet exercice à la rentrée 2019 avec son nouveau livre « Respirer ». 
Gageons que ses sbires vont s’agiter, les parisiens aussi.

 

 

 

 

Testament, récit historique, mémoire, passage obligé pour un Homme d'Etat, @Hubert LETIERS, @Kroussar, @Catarina Viti ont parfaitement développé leur point de vue. J'aborderai donc le sujet sous un autre angle pour en arriver au récit dont la publication a nourri tout à la fois l'Histoire, l'imaginaire et la nostalgie : le Mémorial de Sainte-Hélène.
Des « Mémoires » ont été écrits depuis l’Antiquité, comme l’illustre l’emblématique « Commentaires sur la Guerre des Gaules » de Jules César.
Puis le genre s’est établi au Moyen Âge avec Geoffroi de Villehardouin (récit de la 4ème croisade, de la conquête de Constantinople), Jean de Joinville (vie de Saint-Louis), Philippe de Commynes (Écrire ce que j’ai su et connu des faits du roi Louis Onzième), développé à la fin de la Renaissance essentiellement en France jusqu’à l’âge classique avec La Rochefoucauld et le Cardinal de Retz (Mémoires).
Il s’est maintenu jusqu’à aujourd’hui avec les mémoires d'hommes d'Etat et leaders politiques : Churchill, De Gaulle, Giscard d'Estaing, Mitterrand, Chirac, Sarkosy et François Hollande.
Le genre des mémoires est proche de l'autobiographie qui associe écriture de soi et récit de vie, mais il s'en distingue en mettant l’accent sur le contexte historique de la vie de l’auteur et sur ses actes plus que sur l’histoire de sa personnalité et sa vie intérieure. Les mémoires relèvent donc de l’histoire et de l’historiographie ; la qualité littéraire de certains de ces textes les a fait reconnaître comme appartenant à la littérature, chefs-d’œuvre littéraires, tels « Mémoires d'outre-tombe de Chateaubriand ».
Mais peu d'ouvrages "témoignages de l'Histoire d'une époque" auront eu autant de succès que le « Mémorial de Sainte-Hélène ».
Bien que paru seulement en 1823, écrit par le conseiller d'Etat Emmanuel de Las Cases qui accompagna Napoléon dans son exil en 1815 et qu'il dut quitter seize mois plus tard, expulsé par les Anglais, le Mémorial de Sainte-Hélène a eu le succès que l'on sait et un impact tout particulier en devenant une source essentielle de l'historiographie napoléonienne.
Fondé sur ses conversations réelles ou supposées avec l'Empereur, il a contribué à forger la légende, même s'il apparut assez vite que ce récit était parfois trop beau pour être tout à fait vrai.
Pour en juger, il aurait fallu disposer du manuscrit original, rédigé à Sainte-Hélène presque sous la dictée de Napoléon. Or les Anglais l'avaient confisqué en expulsant Las Cases.
Les quatre historiens de la Fondation Napoléon qui le publient aujourd'hui l'ont retrouvé récemment à la British Library, où il sommeillait incognito depuis deux cents ans. Thierry Lentz, Peter Hicks, François Houdecek et Chantal Prévot ont établi, présenté et annoté cette édition, en indiquant au long du texte en quoi il diffère de la version imprimée du Mémorial de Sainte-Hélène.
Cette aventure éditoriale apporte un éclairage précieux et souvent inattendu sur ce que l'Empereur a vraiment dit, et que Las Cases avait enrichi et enjolivé. Ainsi la voix de Napoléon se fait plus proche et plus authentique.
Excellente initiative de monBestSeller que de publier cette tribune. MC

Publié le 16 Juin 2019

Quelques mots empruntés à Nicolas Machiavel pour illustrer les commentaires de nos amis @Hubert LETIERS & @Kroussar.
A propos du recul et du temps nécessaires pour rédiger une oeuvre de qualité (comme "Le Prince") :
« quant à mon ouvrage, s'ils [les Médicis] prenaient la peine de le lire, ils verraient que je n'ai employé ni à dormir ni à jouer les quinze années que j'ai consacrées à l'étude des affaires de l'État »
A propos du style :
« Vous ne trouverez dans cet ouvrage, ni un style brillant et pompeux, ni aucun de ces ornements dont les auteurs cherchent à embellir leurs écrits. Si cette œuvre vous est agréable, ce sera uniquement par la gravité et la matière du sujet. »
A propos de l'implication :
« Le soir venu, […] je pénètre dans le sanctuaire antique des grands hommes de l'antiquité […]. Je ne crains pas de m'entretenir avec eux, et de leur demander compte de leurs actions. Ils me répondent avec bonté ; et pendant quatre heures j'échappe à tout ennui, j'oublie tous mes chagrins, je ne crains plus la pauvreté, et la mort ne saurait m'épouvanter ; je me transporte en eux tout entier. Et comme le Dante a dit : Il n'y a point de science si l'on ne retient ce qu'on a entendu, j'ai noté tout ce qui dans leurs conversations, m'a paru de quelque importance, j'en ai composé un opuscule de Principatibus, dans lequel j'aborde autant que je puis toutes les profondeurs de mon sujet, recherchant quelle est l'essence des principautés, de combien de sortes il en existe, comment on les acquiert, comment on les maintient, et pourquoi on les perd. »
Merci à mBS pour cet article.

Publié le 05 Juin 2019

@Hubert LETIERS
Article intéressant !
Mais, c'est surtout le commentaire d'Hubert qui, plein de sagesse, mérite attention. Il nous rappelle que peu d’ouvrages politiques méritent vraiment le détour, et qui résultent trop souvent d'un irrépressible besoin de s’acheter ou se racheter une conscience à la fois éthique et esthétique. D'ailleurs, les titres de leurs opus sont très révélateurs : "La France pour la vie" de Nicolas Sarkozy; "Faire" de François Fillon, "Pour un État fort" d’Alain Juppé; "Sursaut français" de Jean-François Copé;...
/n
Alors pourquoi se mettent-ils tous à écrire ? Qu’ont-ils à nous dire, quels sont leurs messages, et surtout, puisqu’ils écrivent, les lit-on davantage qu’on ne les écoute ? Ce qui est certain, c’est que les essais politiques, ou à dimension politique, ne sont finalement que des moyens comme d'autres de récupérer, de se retailler ou de conquérir un électorat ancien ou nouveau. Avec l'unique objectif de convaincre le bon peuple que l’homme (ou la femme) providentiel est arrivé. Circulez ! il n'y a rien à voir !, disait Coluche...
Amicalement.

Publié le 05 Juin 2019

Article assez révélateur de ce qui, selon moi, pousse beaucoup (trop) de nos politiques à écrire : un irrépressible besoin de s’acheter ou se racheter une conscience à la fois éthique et esthétique.
Leur coupon d’entrée pour une improbable postérité.
Effectivement, hormis Jaurès, Clémenceau et De Gaulle, auxquels peut-être aurait-il fallu rajouter Talleyrand et Richelieu, peu d’ouvrages de nos politiques méritent vraiment le détour, tant au plan littéraire que « politiquement biographique ».
J’en ai ouvert beaucoup et terminé très peu.
Une fois leurs contenus purgés des métaphores déguisées en slogans, des préceptes inapplicables, des alibis idéologiques, des fausses confessions, des fréquentes transgressions historiques, des couplets de philosophie électoraliste, des bilans subjectifs, etc… il en reste souvent peu de choses.
Quant à expliquer pourquoi les engagements d’hier et les hypothèses de résultats n’ont pu être tenus, ça, les experts et politologues de tous poils nous en gavent déjà très bien.
Je ne sais plus quel écrivain a un jour dit qu’un auteur ne devrait jamais écrire un livre pour défendre une cause dès lors qu’il s'agit de la sienne. Concernant les politiques, (au moins ceux de la cinquième République), il n’avait sans doute pas tort.
Mais, peut-être Anne Hidalgo parviendra-t-elle à dépoussiérer tout cela dans un ouvrage aux accents d’oxygénothérapie…
Merci pour cet article.

Publié le 04 Juin 2019