Actualité
Le 14 avr 2022

Livres politiques : qui les écrit ? Qui les lit et pourquoi ? (actualisé)

La sortie d’un livre politique s’inscrit souvent dans une actualité fugitive. C'est une pause pour remettre les choses au point. Parfois, ce sont des récits historiques ou culturels de haut niveau ; de Gaulle et Mitterrand l'illustrent. Souvent, ce sont des livres pour légitimer ou réparer l'image propre des hommes politiques, dégradée par le combat public. En outre, et de plus en plus, c'est un moyen de dérouler un programme pour convaincre les électeurs.
Livres politiques : philosophie, littérature ou marketing électoralLivres politiques : philosophie, littérature ou marketing électoral

Écrire un livre politique, c'est souvent un passage obligé pour un Homme d'Etat

Écrire un livre politique, c'est souvent un passage obligé pour de nombreux Hommes d'Etat et une grande prise de risques en terme commercial. Au possible camouflet d’une mévente, s’ajoute l’échec d’un message que les (é)lecteurs ne veulent pas entendre.

Christine Boutin s’en souvient amèrement. Avec 58 exemplaires vendus pour son ouvrage : "Qu'est-ce que le Parti chrétien-démocrate ?"
Elle n’a pas choisi un sujet porteur et n’incarnait visiblement pas l'auteure idéale pour le véhiculer... Palme d'or "Catégorie : sieste des libraires"
A sa décharge, elle n'est pas la seule : Chantal Jouanno, Manuel Valls, Claude Bartolone ont eux aussi essuyé des échecs cuisants, à la limite du camouflet.

Les présidents sont eux plutôt épargnés par le laminoir des lecteurs. "Chaque pas doit être un but", de Jacques Chirac (ed. NiL Éditions) s'est vendu à 300.000 exemplaires. Un bon résultat. Nicolas Sarkozy, ancien président également, s'en sort bien aussi avec l'ouvrage "Témoignages(ed. XO éditions)" : plus de 260.00 exemplaires vendus.

Qui écrit les livres politiques ?

Ces livres relèvent le plus souvent du combat, du discours et non de la littérature et de la qualité de l'écriture.
La lutte politique se déroulerait-elle désormais par ouvrages interposés ? On peut penser que non, ces ouvrages sont au mieux des manières de partager des visions et des conceptions de Société, au pire de développer des égos déjà bien dimensionnés. (L'un n'empêchant pas l'autre.)

La déception du public vient de ce que ces livres sont rarement écrits par ceux qui les signent. C’est exceptionnellement le cas. Si Jaurès, Clemenceau ou de Gaulle marquent l'histoire de la littérature avec leurs opus, ce sont souvent des livres écrits dans des périodes de pauses de retraite ou d'exil. Sarkosy a claironné longtemps le fait qu'il était un "vrai" auteur, petit coup de pied à ses camarades de jeux.

Aujourd'hui remarqué pour sa qualité d’écriture, Bruno Lemaire émerge dans le soin qu'il apporte à ses ouvrages.
Il faut du temps et de la disponibilité pour écrire un livre, même s'il est politique et médiocre.

Pourquoi écrire un livre politique ?

Le livre est un vecteur du discours politique. Il permet de créer un espace pour cristalliser les idées, synthétiser, résumer et juger. Sans être interrompu.

La rédaction de Mémoires est un plaidoyer pour soi-même. Elles relèvent souvent de l’émotion et de la réhabilitation. Elles ont certes une valeur historique, mais une valeur qu’il s’agit de verifier et coupler avec d’autres sources, plus distanciées, plus objectives (Entretiens, archives, etc.). 
L’auteur se donne toujours le bon rôle : il ré-explique ses programmes en les agrémentant de réflexions personnelles, d'anecdotes qui prouvent qu'ils sont aussi "Monsieur tout le monde".
 Même leurs échecs sont valorisants. Freinés dans leurs élans par des milieux politiques conservateurs, des (é)lecteurs contradictoires, des hauts fonctionnaires immobiles, une lourde bureaucratie, des adversaires déloyaux, un contexte économique négatif.

Ecrire un livre politique, c’est se légitimer, et s’accuser de quelques maux (mineurs) …visant à prendre une juste place dans l'échiquier de la Société, à la fois parfaite et humaine. Il faut un peu d'imperfection quand on est parfait. 

Les livres politiques disent comment des individus engagés dans des formes d’idéologie tentent de construire une image crédible, légitime, d’exister aux yeux de leurs électeurs. Ils permettent à leur auteur de montrer en quoi il est indispensable en tant qu’individu dans un parti qui joue un rôle dans un champ politique large.
Que ce soit un bilan ou un projet, on écrit pour paraître en phase avec les pensées dominantes de la Société. Légitimité politique et sociale.

"Ensemble" pour Nicolas Sarkozy (...), "Maintenant" pour Ségolène Royal (livre-entretien avec Marie-Françoise Colombani) et "Projet d’espoir" pour François Bayrou (...) sont des ouvrages témoins de la fonction d’un livre politique.

Elections présidentielles et littérature

La sortie d’un livre pour parler de soi et de son programme est dorénavant une étape obligée pour tout(e) candidat(e).  Le déclin des partis politiques et l’affaiblissement de l'intérêt des Français pour la chose publique leur fait penser qu'ils ne sont plus représentés par le système actuel. Cela encourage la production de livres. La conséquence : une personnalisation de l’offre politique par les livres. 

La preuve la plus probante : La France n’a pas dit son dernier mot utilisé comme un outil de campagne par Éric Zemmour. Non comptabilisé comme un temps de campagne, le livre devient un moyen pour lui de se promouvoir et de donner lieu à des signatures en nombre. Une manière nouvelle (critiquée) d'être sur le terrain pour une pré-campagne efficace...

Mais celui ci n’est pas le seul à s’afficher en librairie. Emmanuel Macron rassemble un ensemble de textes et de discours pour son ouvrage : France. Plus distancié, il rappelle ici quelques mythes français, la force des lieux renommés, la culture et les exploitent pour projeter le pays dans une pérennité moderne prenant en compte les contraintes de la mondialisation.

Enfin Mélanchon sort un livre programme ou un programme sous forme de livre L'avenir en commun. Il y traite des sujets qui lui importent, source de son insoumission.  
Vivre libres et citoyens, s'adapter au système de la nature, unir pour bien vivre, humaniser les personnes et la société, et enfin, ordonner le monde. Des fondations philosophiques pour un programme bien concret.

Citons pour ne fâcher personne Valérie Pécresse avec Le temps est venu, Anne Hidalgo avec Une femme FrançaiseFaire face de Yannick Jadot et Pour que vive la France de Marine Lepen...

Les campagnes présidentielles auxquelles nous assistons sont largement placées sous le signe du livre. Entre pensée philosophique, littérature (pour certains) et marketing politique, les réseaux sociaux ne sont paradoxalement pas les seuls à guider les décisions du peuple.

 

Y-a-t'il un style littéraire dominant pour les livres politiques ?

Le « je » y joue un rôle central. L'auteur est à la fois celui qui pense et qui parle, mais aussi celui qui agit ou qui agira. 
Sa syntaxe se doit d’être pure et directe plutôt que littéraire. Un langage dépouillé et limpide pour dire des vérités élémentaires et fondamentales, qui lui confère un regard complet et omniscient.

Mais le plus souvent, la maitrise du style est abandonnée aux "Nègres" qui, généralement, mal payés, doivent travailler dans des délais serrés. Donc avec une motivation très mesurée et le soin et l'attention correspondant à leurs salaires.

"Si vous aimez la littérature, ne lisez pas de livres politiques" dit Bruno Lemaire.
On comprend pourquoi.

 

 

 

 

 

@Christian Vial
Eh bien racontez nous ces anecdotes avec un peu de distance et d'humour. Nous aimons les témoignages insolites :-) Nous les publierons.

Publié le 02 Mai 2022

J’ai lu beaucoup de livres politiques durant ma jeunesse, j’en étais boulimique… De leurs titres pour la plupart je me souviens comme « Ma part de vérité », « La paille et le grain », « Le coup d’État permanent (assez actuel) »… Bon, ces trois titres pour agacer un peu avec le jeune homme de gauche que je fus jusqu’en 1995… En lisant une biographie de Jacques Chaban-Delmas, j’ai appris que Chaban était un petit bois fréquenté par un jeune résistant nommé Delmas… J’ai lu presque tous les romans historiques de Max Gallo et il m’est arrivé une « aventure » peu commune, j’ai passé une journée complète assis à côté de lui, coude à coude, j’étais très jeune, timide, je ne me souviens pas lui avoir décroché un mot. J’ai deux autres anecdotes avec d’autres personnages politiques de premier plan, mais c’est si gros, que même moi je ne le croirais pas… Voilà, je ne savais pas trop quoi vous écrire en commentaire, alors je vous ai écrit ce que vous venez de lire.

Publié le 21 Avril 2022

@Catarina Viti
Certes mais Zemmour n'avait pas encore commis son livre. Rien ne se remplace, tout se transforme... (Il faut lire "actualisé", c'est ce que nous conseille Google:-))

Publié le 14 Avril 2022

mBS, bonjour. J'ai frisé la fibrillation auriculaire en découvrant qu'à l'insu de ma pleine conscience j'avais commenté un article avant de l'avoir lu, et cela en compagnie de feu mon poto Hubert.
Heureusement, j'avais de la Cordarone en stock. Et je m'en suis administré une rasade au risque de faire péter mes thyroïdes.
M'enfin..... prévenez, Diantre !
Hier (13 avril 2022), une excellente émission sur France Culture évoquait (Alexandre Gefen / fabula.org) le devenir de la politique en littérature, ou de la "littérature politique". Pour conclure : les acteurs politiques qui se prêtent à ce jeu ont plus d'audience en twittant une bonne vanne. Parfois, la vanne fait décoller le livre. L'inverse, jamais.
Nous vivons une époque formidable.

Publié le 14 Avril 2022

Testament, récit historique, mémoire, passage obligé pour un Homme d'Etat, @Hubert LETIERS, @Kroussar, @Catarina Viti ont parfaitement développé leur point de vue. J'aborderai donc le sujet sous un autre angle pour en arriver au récit dont la publication a nourri tout à la fois l'Histoire, l'imaginaire et la nostalgie : le Mémorial de Sainte-Hélène.
Des « Mémoires » ont été écrits depuis l’Antiquité, comme l’illustre l’emblématique « Commentaires sur la Guerre des Gaules » de Jules César.
Puis le genre s’est établi au Moyen Âge avec Geoffroi de Villehardouin (récit de la 4ème croisade, de la conquête de Constantinople), Jean de Joinville (vie de Saint-Louis), Philippe de Commynes (Écrire ce que j’ai su et connu des faits du roi Louis Onzième), développé à la fin de la Renaissance essentiellement en France jusqu’à l’âge classique avec La Rochefoucauld et le Cardinal de Retz (Mémoires).
Il s’est maintenu jusqu’à aujourd’hui avec les mémoires d'hommes d'Etat et leaders politiques : Churchill, De Gaulle, Giscard d'Estaing, Mitterrand, Chirac, Sarkosy et François Hollande.
Le genre des mémoires est proche de l'autobiographie qui associe écriture de soi et récit de vie, mais il s'en distingue en mettant l’accent sur le contexte historique de la vie de l’auteur et sur ses actes plus que sur l’histoire de sa personnalité et sa vie intérieure. Les mémoires relèvent donc de l’histoire et de l’historiographie ; la qualité littéraire de certains de ces textes les a fait reconnaître comme appartenant à la littérature, chefs-d’œuvre littéraires, tels « Mémoires d'outre-tombe de Chateaubriand ».
Mais peu d'ouvrages "témoignages de l'Histoire d'une époque" auront eu autant de succès que le « Mémorial de Sainte-Hélène ».
Bien que paru seulement en 1823, écrit par le conseiller d'Etat Emmanuel de Las Cases qui accompagna Napoléon dans son exil en 1815 et qu'il dut quitter seize mois plus tard, expulsé par les Anglais, le Mémorial de Sainte-Hélène a eu le succès que l'on sait et un impact tout particulier en devenant une source essentielle de l'historiographie napoléonienne.
Fondé sur ses conversations réelles ou supposées avec l'Empereur, il a contribué à forger la légende, même s'il apparut assez vite que ce récit était parfois trop beau pour être tout à fait vrai.
Pour en juger, il aurait fallu disposer du manuscrit original, rédigé à Sainte-Hélène presque sous la dictée de Napoléon. Or les Anglais l'avaient confisqué en expulsant Las Cases.
Les quatre historiens de la Fondation Napoléon qui le publient aujourd'hui l'ont retrouvé récemment à la British Library, où il sommeillait incognito depuis deux cents ans. Thierry Lentz, Peter Hicks, François Houdecek et Chantal Prévot ont établi, présenté et annoté cette édition, en indiquant au long du texte en quoi il diffère de la version imprimée du Mémorial de Sainte-Hélène.
Cette aventure éditoriale apporte un éclairage précieux et souvent inattendu sur ce que l'Empereur a vraiment dit, et que Las Cases avait enrichi et enjolivé. Ainsi la voix de Napoléon se fait plus proche et plus authentique.
Excellente initiative de monBestSeller que de publier cette tribune. MC

Publié le 16 Juin 2019

Quelques mots empruntés à Nicolas Machiavel pour illustrer les commentaires de nos amis @Hubert LETIERS & @Kroussar.
A propos du recul et du temps nécessaires pour rédiger une oeuvre de qualité (comme "Le Prince") :
« quant à mon ouvrage, s'ils [les Médicis] prenaient la peine de le lire, ils verraient que je n'ai employé ni à dormir ni à jouer les quinze années que j'ai consacrées à l'étude des affaires de l'État »
A propos du style :
« Vous ne trouverez dans cet ouvrage, ni un style brillant et pompeux, ni aucun de ces ornements dont les auteurs cherchent à embellir leurs écrits. Si cette œuvre vous est agréable, ce sera uniquement par la gravité et la matière du sujet. »
A propos de l'implication :
« Le soir venu, […] je pénètre dans le sanctuaire antique des grands hommes de l'antiquité […]. Je ne crains pas de m'entretenir avec eux, et de leur demander compte de leurs actions. Ils me répondent avec bonté ; et pendant quatre heures j'échappe à tout ennui, j'oublie tous mes chagrins, je ne crains plus la pauvreté, et la mort ne saurait m'épouvanter ; je me transporte en eux tout entier. Et comme le Dante a dit : Il n'y a point de science si l'on ne retient ce qu'on a entendu, j'ai noté tout ce qui dans leurs conversations, m'a paru de quelque importance, j'en ai composé un opuscule de Principatibus, dans lequel j'aborde autant que je puis toutes les profondeurs de mon sujet, recherchant quelle est l'essence des principautés, de combien de sortes il en existe, comment on les acquiert, comment on les maintient, et pourquoi on les perd. »
Merci à mBS pour cet article.

Publié le 05 Juin 2019

@Hubert LETIERS
Article intéressant !
Mais, c'est surtout le commentaire d'Hubert qui, plein de sagesse, mérite attention. Il nous rappelle que peu d’ouvrages politiques méritent vraiment le détour, et qui résultent trop souvent d'un irrépressible besoin de s’acheter ou se racheter une conscience à la fois éthique et esthétique. D'ailleurs, les titres de leurs opus sont très révélateurs : "La France pour la vie" de Nicolas Sarkozy; "Faire" de François Fillon, "Pour un État fort" d’Alain Juppé; "Sursaut français" de Jean-François Copé;...
/n
Alors pourquoi se mettent-ils tous à écrire ? Qu’ont-ils à nous dire, quels sont leurs messages, et surtout, puisqu’ils écrivent, les lit-on davantage qu’on ne les écoute ? Ce qui est certain, c’est que les essais politiques, ou à dimension politique, ne sont finalement que des moyens comme d'autres de récupérer, de se retailler ou de conquérir un électorat ancien ou nouveau. Avec l'unique objectif de convaincre le bon peuple que l’homme (ou la femme) providentiel est arrivé. Circulez ! il n'y a rien à voir !, disait Coluche...
Amicalement.

Publié le 05 Juin 2019