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Le 18 aoû 2020

Autistique !

Difficile d'être un bébé, plus dur encore pour les adultes. Autistique ! un texte de Jean Benjamin Jouteur pour l'appel à l'écriture monBestSeller sur le thème "Un été presque parfait".
Semaine 21, rien ne va plusSemaine 21, rien ne va plus

Aujourd’hui encore, je perçois l’écho de sa voix. Elle dit : « D’après le gynécologue, ils viendront au monde en plein cœur de l’été, sans doute le 1er août ». Elle semblait si heureuse, si épanouie. Elle ignorait bien sûr que l’un de nous l’écoutait. J’ai calculé : août moins neuf mois égale novembre. Ils m’ont conçu en plein cœur de l’automne. Je serai l’enfant né du brouillard et de la pluie, celui qui assombrira les beaux jours… S’ils savaient, ils cesseraient de me cajoler de leur beau discours d’amour.

Ils renonceraient.

Déjà, à l’état de fœtus, j’étais conscient de ma différence. Flottant dans le bouillonnement du ventre maternel, je percevais les sons, je subissais les odeurs. Je m’ennuyais. Cette monotonie prénatale fut sans doute à l’origine de ma première expérience de dissolution. J’ai tué mon frère, ou plus précisément, je l’ai fait disparaître dans les brumes de mon âme. Il était là, tout près de moi, je le sentais, nous partagions le même œuf. Je l’ai regardé, si petit, si fragile, j’ai capturé son image puis j’ai fermé les yeux. Un peu à mon insu, dans les méandres de mon imaginaire, j’ai laissé monter cette brume verte qui avait la couleur pâle du jade. Tel un brouillard matinal stagnant sur la plaine, comblant les creux, cimentant les arbres, partout en moi cette vapeur était présente. On eût dit qu’elle occupait les moindres anfractuosités de mon inconscient. Rapidement, le nuage fut suffisamment épais pour masquer les contours de mon jumeau. Alors, j’invoquais le souffle orageux. Au gré du vent divin, la brume a disparu, emportant mon frère. J’ai ouvert les yeux, j’ai compté les battements de cœur, les miens, ceux de ma mère… J’étais seul. Poursuivant son reflet onirique, l’existence même de mon double fœtal s’était évanouie. Quelques jours plus tard, j’ai entendu le cri de mes parents, j’ai discerné leurs pleurs. Un homme, que mon géniteur appelait « docteur » a déclaré d’une voix persuadée :

— C’est impossible ! Un fœtus ne peut disparaître ainsi du sein maternel. C’est une aberration médicale ! »

Intérieurement je riais de cette amusante plaisanterie. Puis je compris ce qu’il venait de dire : j’étais une anormalité, une erreur, une anomalie. Je sentis une onde de peur m’envahir. Ce pouvoir insensé que je détenais avait pour seul objectif de détruire l’humanité au jour de ma naissance. J’étais l’antéchrist !

Au cours des quatre-vingt-treize jours qui précédèrent mon extraction, je construisis un mur autour de moi. À mon avènement, je devins prisonnier d’une forteresse mentale destinée à protéger les vivants. Étendu dans mon berceau, j’appréhendais les sons, je devinais les mouvements, mais je ne les voyais pas, eux, les vivants. J’ignorais ce qu’ils étaient, il m’était impossible de les imaginer, je ne pouvais les anéantir. Entre eux et moi se dressaient les remparts de mon imprenable citadelle. Ils ont frappé, ils ont cogné, ils ont tout essayé. Mon bastion de confinement tenait bon. Ils furent légion à tenir le siège de mon isolement.

Puis vint le jour de mes huit ans. Le 1er août, en plein cœur de l’été. Une femme à la voix douce et aux gestes tendres m’a parlé. Sa voix était beaucoup trop proche. Je n’ai pas vu poindre le danger. J’ignore comment elle est rentrée. La muraille soudainement s’est écroulée. J’ai vu mon père, ma mère. J’ai pleuré pour la première fois de ma vie. Ils m’ont embrassé. C’était si aimant, si sucré. Pour prolonger cet instant, j’ai fermé les yeux. Ils étaient là, dans mon esprit, tous ! Mes parents, le docteur, l’infirmière, ces gens de la rue, ces citadins tous semblables, cette population mondiale que, jusqu’alors, j’avais ignorée. L’humanité ! Ce ciel bleu gavé de soleil, ce plein été. C’est alors que la brume est montée. Bien plus profonde que celle qui avait emporté mon frère, bien plus soutenue, bien plus puissante, d’une inquiétante couleur de malachite. J’ai hurlé, j’ai crié !

— Courez ! Laissez-moi, éloignez-vous de moi !

J’ai soufflé pour dissiper le nuage. Il a tout emporté. Que le ciel est beau, que la mer est bleue. Nous sommes le deuxième jour du mois d’août. Je suis là, vivant libéré. Seul sur une terre désertique, sans muraille pour me protéger.

J’ai peur.

 

Jean Benjamin Jouteur

16 CommentairesAjouter un commentaire

Un grand merci @Krist Chem pour ce retour élogieux qui me touche.

Publié le 17 Septembre 2020

@Jean Benjamin Jouteur Ce texte m'a happé du début à la fin, je n'ai pas pu me défaire des lignes. C'était sublime.

Publié le 17 Septembre 2020

@Kroussar Je vous comprends totalement… ayant travaillé, que se soit en tant que thérapeute ou en tant que comédien spécialisé dans la prévention et le social, avec toutes sortes de personnes différentes, avec tout ce que ce mot peut contenir de richesses et de partages, j’ai recueilli moult témoignages qui, si ils m’ont inspirés parfois, m’ont surtout profondément touchés et émus. La plupart de mes bouquins sont autant de prétextes pour parler de ces différences. Comme je l’ai indiqué, cette nouvelle « autistique ! » m’a été inspirée par une jeune maman qui, dans mon cabinet, déclarait voir parfois l’antechrist dans le regard très bleu et étonnamment fixe de son fils. Elle en rêvait la nuit. C’est ce cauchemar que j’ai voulu transcrire en imaginant ce monologue. Quoi qu’il en soit, je me réjouis que ce malentendu entre nous soit dissipé. Merci pour vos deux messages qui ont permis toutes ces explications.

Publié le 19 Août 2020

@Jean Benjamin Jouteur
J'ai bien compris vous vouliez vous projeter dans le fantastique. Surtout, ne déviez pas de cet objectif, et n'en faites pas des antéchrists.
/n
Vous savez, il existe plein de témoignages sur la petite enfance des autistes, et des aspies. Nombreux sont aussi les témoignages des psychothérapeutes qui ont consacré leur vie à ce sujet. Et il s'en passe des choses de la naissance jusqu'à l'âge de huit ans. Des choses que vous ne pouvez pas connaître si vous n'êtes pas dans la tête de l'enfant. Et puis, si votre biographie est juste, vous êtes plutôt un artiste ! Non ?
/n
Moi-même, j'ai écrit un témoignage sur ma petite enfance d'aspie que je ne publierai pas ici, c'est une chose tellement douloureuse, qui ne se partage que dans notre communauté.

Cordialement et bonne journée

Publié le 19 Août 2020

@Josef Reyskeed Merci Josef pour ce retour. Que s’est-il passé durant ces huit ans ? Sans doute plein de choses ! Vous me donnez l’envie d’écrire un roman autour de cette nouvelle. Si je le fais, vous en serez le parrain ! A bientôt !

Publié le 19 Août 2020

Que s'est il passé durant ces huit ans ? Les enfants, pour ceux qui ont perdu la connexion avec le leur intérieur, peuvent être anxiogènes, par les peurs qu'ils fabriquent (en attendant d'être rassurés), elles rappellent les nôtres. Leur créativité est quasi illimitée, les barrières du conditionnement et du conformisme ne sont pas encore installées. Merci pour votre très joli texte qui pourrait être...l'embryon...d'une histoire :-) A suivre ?

Publié le 19 Août 2020

@Jean Benjamin Jouteur
OK, compris.

Publié le 19 Août 2020

@Céline Bernard Merci Céline pour ce retour. Je vais affuter ma plume, promis !

Publié le 19 Août 2020

Merci @lamish, d'avoir su ressentir la sensibilité contenue dans ce texte. Il 'agit bien d'une peur dont je parle, une peur qu'il savoir faut prendre on compte pour parvenir à l'apaiser.

Publié le 19 Août 2020

@Kroussar Celine Bernard a dit le mot juste : « Cauchemar » . Voilà pourquoi j’ai jugé utile de préciser l’origine de ce texte, en rédigeant un petit commentaire de présentation. Ce court présente le cauchemar d’une mère devant son fils. En d’autres terme, il s’agit d’une fiction et non d’une étude traitant du trouble autistique et avançant une hypothèse. Pour avoir très souvent travaillé (et travaillant encore) avec des personnes atteintes de ce trouble (ou autres troubles comme HP par exemple, je connais bien le sujet et ne compare en aucune façon ces personnes à l’antéchrist. Enfin, toutes mes excuses si je vous ai blessé… Prenez ce texte simplement pour ce qu’il est : Une nouvelle fantastique.

Publié le 19 Août 2020

@lamish
???

Publié le 19 Août 2020

@Kroussar ???

Publié le 19 Août 2020

Un cauchemar qui me rappelle certains de mes rêves ...atelier point que j'avais peur de m'endormir... Si l'auteur aiguise sa plume de thriller, je ne donne pas cher de la peau du lecteur ;-)

Publié le 19 Août 2020

On ne peut pas évoquer, ni comparer "Permission de naître", qui est un formidable roman, à cette nouvelle quelque peu dévalorisante pour les Autistes.
/n
Ils ne sentent pas des montres, qui tuent leur frère, ou les font disparaître, et encore moins ne se reconnaissent comme des anomalies, anormalités, erreurs... tel le laisse supposer l'auteur.
/n
Je revois encore le médecin dire à ma mère : votre fils est légèrement handicapé, limite trisomique… Il n’avait même pas pris la peine de m’isoler. La sentence tomba comme un couperet, Ce fut comme une gifle, pire qu'un coup de poing en pleine gueule, c'était il y a 68 ans.
/n
Jamais je me suis perçu comme une anomalie, comme une erreur, mais comme un être différent. Ce sont ceux qui nous regardent qui nous perçoivent comme tels. Et cela est bien regrettable.
/n
Je ne censure pas, mais il est difficile de lire des choses invraisemblables pour ceux qui, même légèrement, sont atteints d'autisme... Et nous sommes nombreux à avoir un très haut potentiel (THP comme on dit maintenant).

Publié le 19 Août 2020

Merci pour ce texte sensible qui m'a évoqué "permission de naître", de Thalia Remmil, puisque, dans un registre différent, elle donne également la parole à un foetus. Une autre belle plume que je vous invite à découvrir, si vous en avez le temps ;-). Bonne soirée. Michèle

Publié le 19 Août 2020

Juste une petite précision concernant ce texte. L'auteur que je suis et le thérapeute que je suis également, se sont un peu rencontrés pour écrire cette nouvelle. Elle m’a été inspirée par la rencontre dans mon cabinet d’une maman et de son jeune garçon de 8 ans atteint d’un TSA (troubles du spectre de l’autisme). Ce jour-là, la jeune maman m’a confié ses peurs et ses cauchemars concernant son enfant. Il n’en fallait pas plus pour que l’auteur prenne le relais. Je dois bien admettre que la peur, voire la panique de cette maman de 19 ans à peine, était boulversant !

Publié le 18 Août 2020