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Du 04 Jan 2021
au 04 Jan 2021

Tout est dans la transmission

La résignation, l'acceptation n'est pas toujours le meilleur moyen de se réconcilier avec soi même. Sortir de soi, ne pas se reconnaître peut être aussi une bonne manière de se retrouver...Une réponse de Laurence Debril à l'appel à l'écriture monBestSeller : Je ne me suis pas reconnue
Une énième allumette pour une énième cigaretteUne énième allumette pour une énième cigarette

Ce petit crétin de Colin était encore en retard. Garé devant l’école primaire de son petit-fils, Maurice alluma une cigarette avec la cendre rougeoyante de la précédente à peine finie, jeta rageusement d’une chiquenaude le mégot dans la rue par-dessus la fenêtre ouverte de son 4x4 Toyota, et diminua la température de la clim’ à 16 degrés. Dehors, il faisait au moins 34 degrés, alors avec sa vitre baissée pour pouvoir fumer tranquillement, s’il voulait espérer obtenir une chaleur supportable dans l’habitacle, il fallait bien cela. Ouf, un peu d’air.

Monsieur, vous êtes garé là depuis au moins 15 minutes, avec le moteur qui tourne, vous ne voudriez-vous pas éteindre le contact s’il vous plait ?

Mais de quoi elle se mêlait celle-là ?!

Avec cette chaleur, certainement pas, répondit-il en lui crachant les mots à la figure en même temps que sa fumée.

La jeune femme, sans doute une instit, le regarda avec de grands yeux incrédules et joliment innocents.

Mais enfin, Monsieur, la planète, vous…
J’ai 82 ans et un cancer de la lymphe en phase terminale, alors la planète ma petite dame ! Je serais tenté de vous avouer que je m’en bas les roubignoles ! 

La petite blonde aux faux airs de Candy en resta bouche bée. Elle aurait pu tenter d’argumenter, lui citer l’article de Sciences et vie qu’elle avait étudié ce matin avec ses CM1, mais elle venait de se faire méchamment larguer la veille et n’avait absolument pas la force d’affronter qui que ce soit. Pas aujourd’hui. Les yeux remplis de larmes, elle tourna les talons.

Maurice regarda ses fesses s’éloigner en ricanant d’un air mauvais. Beau petit cul, cela dit. Immédiatement, une boule acide lui serra l’estomac. Encore une qu’il n’aurait pas. A 82 ans, Maurice avait bien vécu, certes. Mais on ne renonce pas facilement au désir, à la séduction, à la nouveauté, une odeur inconnue, une façon d’embrasser, de serrer, de s’abandonner. L’amour, quoi.

Et puis, il vit la jeune prof s’arrêter et se retourner vers lui, dans un joli mouvement de danseuse. Elle resta, indécise, comme figée, absorbée par la contemplation d’une ligne dans le pavé de la chaussée. « Mais qu’est-ce qu’elle fait, cette folle ? », ronchonna Maurice. Il la vit tourner légèrement la tête, lever les yeux aux ciel, nuque en arrière. Elle sembla fixer une hirondelle dans les nuages, puis, après une dizaine de secondes, elle ferma les yeux, puis ramena son visage vers lui. Elle souriait.

Elle avança vers lui, le menton levé, les yeux fixes. Elle était bien droite, à la fois aérienne et compacte. « Mais enfin, elle fait quoi ? », répéta Maurice. Instinctivement, il mit le doigt sur le bouton électrique qui commandait les vitres de son 4x4, prêt à l’actionner. Il craqua une allumette pour une énième cigarette.

Monsieur, vous êtes garé là depuis au moins 15 minutes, avec le moteur qui tourne, vous ne voudriez-vous pas éteindre le contact s’il vous plait ?

Il la regarda, éberlué. Encore une hystéro. Mais bizarrement, quelque chose dans sa façon de répéter exactement la même phrase, mais avec cette fois un ton complètement diffèrent, une dureté dans ses yeux devenus marines, un peu trop fixes, une densité dans l’air qui l’entourait, le petit sourire plus si mignon mais un peu flippant, quelque chose donc, s’adressa à son cerveau reptilien et lui dit : « Fais gaffe ».

Avec cette chaleur, certainement pas, répéta-t-il, un peu plus méfiant.
Sûr ?
Sûr…

Ce qui suivit restera dans la mémoire des deux protagonistes comme un moment de flou, une poche d’irréalité, où il n’y avait plus de son, plus de lumière, plus de dimensions, un trou dans la matrice, un espace parallèle, où l’on arracha un rétroviseur, où l’on ouvrit une portière, où l’on s’empoigna en hurlant, où l’on écrasa un mégot de cigarette sur un fauteuil en cuir. Il y eut des cris, des larmes, des griffures, des chignons défaits et des toupets à terre. Le témoin, un petit garçon de 8 ans nommé Colin, petit-fils de la victime, affirma que la jeune femme, institutrice de 32 ans adorée de ses élèves et de ses collègues, semblait littéralement hors d’elle. Personne ne l’avait jamais vue comme ça. Elle-même n’avait pas su ce qui lui était arrivé. Elle était comme sortie d’elle-même. Elle ne fut pas capable de justifier la violence de son geste.

La victime, Maurice Ermitage, n’avait pas souhaité porté plainte et avait affirmé qu’il prenait à sa charge les travaux de réparation de sa voiture, rétroviseur arraché et porte avant droite rayée. Il avait insisté avec virulence : il ne voulait absolument pas que quoi que ce soit ne figure sur le casier judiciaire de la jeune femme. Ce jour-là, il ne s’était pas reconnu : il avait eu envie de faire quelque chose de bien pour une inconnue. Après tout, tout le monde avait droit à un peu de bienveillance parfois. Arrêter d’être un gros con à 82 ans : mieux vaut tard que jamais.  

Laurence Debril

Une nouvelle dans l'air du temps, où stupidité et violence se manifestent presque spontanément, en contradiction avec le comportement habituel.
Ici, avec en toile de fond la chaleur ambiante (au moins 34°C), d'un côté l'égocentrisme du vieux "con" Maurice, cumulant les éléments à charge (assis fumant cigarette sur cigarette dans son 4x4 Toyota moteur tournant à l'arrêt depuis au moins 15 minutes, jetant les mégots par la vitre baissée), et de l'autre le comportement violent de la jeune femme blonde, exaspérée par l'attitude de ce sans-gêne qui en plus ne n'avoir rien voulu comprendre, s'est comporté comme un goujat à son encontre.
On est loin des violences qui alimentent quotidiennement la rubrique "faits divers", mais la chute, à laquelle on adhère avec plaisir, est à la fois surprenante et louable.
Le tout est bien amené, rendant la lecture agréable, avec juste deux fautes à vous signaler, @Laurence Debril (les yeux aux ciel > au ; n’avait pas souhaité porté plainte > porter ; et deux péchés véniels : diffèrent > différent et marines > bleu marine), que je n'en doute pas vous vous empresserez de corriger, avant qu'une personne mal intentionnée ne vous cloue au pilori ou vous excommunie jusqu'à la fin des temps... et moi de supprimer ce signalement.
Merci pour votre participation au thème. Je partage les avis de @FANNY DUMOND et de @lamish.

Publié le 05 Janvier 2021

Ne le prenez pas mal, @Laurence Debril, votre texte est agréable à lire, marrant, bien tourné. Seulement, s’agissant de nos libertés bafouées et piétinées, j’ai des réactions parfois aiguës, je vois vite rouge… Notre époque génère une telle profusion de bonnes intentions liberticides, aurons-nous encore dans très peu de temps le simple droit de vivre. La liberté n’est déjà plus qu’un lointain souvenir sépia. Je me retourne sur mes vingt ans, en 1977 très exactement, et je suis en totale contradiction avec le regretté Jean d’Ormesson, car si, c’était mieux avant. (Cela dit, j’ai cessé de fumer en 1986, donc mes mégots…)

Publié le 05 Janvier 2021

Excellente, votre nouvelle ! Réaliste, imagée et fort bien tournée. Merci et bonne soirée. Amicalement, Michèle

Publié le 04 Janvier 2021

Comme quoi on peut être con à tout âge ! Aussi bien à 32 ans que 50 ans plus tard !

Publié le 04 Janvier 2021