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Le 13 avr 2021

La tête contre les murs

Injustement accusé, un homme purge sa peine. Mais la condamnation est-elle une damnation éternelle ? Brigitte LAIR conte une histoire de faux coupable "soupçonnable" à vie. Une nouvelle très soigneusement écrite pour répondre à l'appel à l'écriture monBestSeller : Faux coupable
Un instituteur accusé à vieUn instituteur accusé à vie

           Libéré ! L’homme vient de franchir la frontière qui le séparait de la liberté. Le planton a refermé sur lui la lourde porte. Il lève la tête vers le ciel immense que ne limitent plus les hauts murs de la prison. Le brouhaha de la rue, la circulation…La tête lui tourne, il chancelle sur ses jambes et s’appuie contre un poteau. Le moment tant redouté est arrivé. Personne ne l’attend. Les médias ne se sont pas dérangés cette fois. Bande de charognards ! D’ailleurs, il y a longtemps qu’il a cessé d’intéresser qui que ce soit. Tous l’ont abandonné quinze ans plus tôt. Quinze ans dans un abîme de désespoir…

            Dans une autre vie, il était instituteur. Passionné par son métier, entièrement dévoué à ses élèves. Une femme et deux enfants : une vie sans histoires. Jusqu’au jour où tout a basculé, où sa vocation l’a trahi. Des gendarmes ont fait irruption dans sa classe un beau matin, pour l’arrêter au milieu des enfants qu’il aimait. Eberlué, il s’est retrouvé face à un commissaire de police qui lui posait des questions qu’il ne comprenait pas. On a mis sa parole en doute, on a accumulé des éléments à charge : on a fait de lui un coupable. Tel un animal pris au piège, il a paniqué, crié son innocence. Mais personne n’a voulu l’entendre. Tout l’accablait. Accusé d’attouchements par une gamine de neuf ans ; aux yeux de tous il était coupable ! Sa vie tout entière s’écroulait tandis qu’une foule de parents déchaînés criaient leur haine derrière les grilles de l’école. Sa femme elle-même, n’est pas parvenue à dissimuler son dégoût. Pas une seule voix amie ne s’est élevée pour lui venir en aide et les médias ont achevé de l’enfoncer. A se taper la tête contre les murs ! Dans une hébétude totale, il a entendu prononcer sa condamnation, cherchant désespérément quelle erreur il avait bien pu commettre, comment il avait pu en arriver là. Dix-huit ans de prison ferme !

            Le soir même, au fond de sa cellule, il a tenté de faire taire cette voix lancinante dans sa tête qui criait à l’erreur judiciaire, à l’injustice. Désespéré, abandonné de tous, il s’est cogné la tête contre le mur jusqu’à ce que l’obscurité se fasse, jusqu’à ce que le silence s’installe et qu’il bascule dans le néant…Après plusieurs semaines entre la vie et la mort, il a retrouvé la vie carcérale. Il lui a fallu encaisser les brimades et les persécutions des autres détenus, encore et encore. Les coups pouvaient pleuvoir, il ne bronchait pas, espérant seulement que le suivant serait fatal. Cette fois-ci, ce sont ses bourreaux qui lui ont fracassé la tête contre le mur, contre le sol. La mort aurait pu être une belle issue, mais une fois de plus, il s’est réveillé sur un lit d’hôpital, presque sourd. On a refusé de l’écouter, c’est lui maintenant qui ne les entendra plus ! Lassés par son absence de réaction, les voyous ont fini par se désintéresser de cette loque humaine  pour s’attaquer à d’autres proies. Oublié de tous, il s’est enfoncé dans la noirceur du désespoir.

            Un jour, on l’appelle au parloir. Un avocat lui annonce la réouverture de son procès. Quinze ans trop tard ! Des éléments nouveaux viennent d’être portés à la connaissance de la justice. Une nouvelle fois sa vie risque d’être chamboulée. Il hait ces gens-là ! Lui qui était résolu à attendre la mort au fond de sa cellule…Voilà qu’on veut lui rendre justice à présent ? C’est à se taper la tête contre les murs ! Il a déjà purgé quinze années de sa peine, qu’on le laisse donc sombrer tranquillement au plus profond du néant ! Pourtant quelque chose frémit en lui. Son esprit si longtemps engourdi se remet à fonctionner. Il a un plan…

            Seul devant la prison, il tente de se rassurer. Qui pourrait le reconnaître ? Au fil des années, ses cheveux sont tombés, au même rythme que ses dernières illusions. Il a beaucoup maigri. Tant que son nom ne vient pas réveiller le souvenir d’une affaire qui a fait grand bruit, il peut agir… Assis devant un bol de soupe fumante, il ne voit pas les gueules cassées, les naufragés de la vie, les victimes de cette société impitoyable qui, comme lui, ont trouvé refuge dans la communauté d’Emmaüs. Son projet va l’aider à tenir debout. Faire éclater la vérité. Lentement son corps glacé revient à la vie. A l’écart, un homme l’observe. Bien secrète, la nouvelle recrue, pense-t-il. Il va falloir l’avoir à l’œil ! On ne sait jamais…

Brigitte LAIR

 

Une nouvelle glaçante mais admirablement écrite. Je pense personnellement qu'un coupable en liberté, même si cela reste intolérable, vaut mieux qu'un innocent emprisonné. Sur le même sujet, je vous recommande également le film "La chasse" de Thomas Vinterberg (2012).
Au plaisir de vous lire encore Brigitte, toute mes félicitations pour votre texte.

Publié le 01 Mai 2021

@BrigitteLair Sujet délicat que la justice, et l'injustice. D'autant plus délicat qu'une accusation de faux coupable sur des abus sexuels commis sur un enfant ne sert pas du tout la cause ! Il est tout autant intolérable d'être accusé à tort que de recevoir un classé sans suite, un non lieu, voire se retrouver dans le banc des accusés lorsqu'on est la victime, et cela arrive aussi en justice. Certains psychopathes continuent leurs vies en toute impunité parce que les victimes ont la trouille, ou parce qu'ils ont été assez "pervers" et manipulateurs pour ne laisser aucune trace probante, ou parce que la prescription fait que... Combien de victimes n'auront jamais réparation en proportion des accusés à tort ? Même si la réponse reste évidente, il n'en reste pas moins que seule la vérité compte, et que de détruire une vie humaine est un crime, de quelque côté que l'on se trouve.

Publié le 19 Avril 2021

@lamish Entièrement d'accord, ce genre d'histoire fait froid dans le dos.
La vindicte populaire c'est monstrueux. On en a connu des exemples célèbres, et d'autres moins. Il suffit de voir la hargne avec laquelle on se jette sur le moindre "coupable" potentiel sur les réseaux sociaux en particulier…
Merci pour vos commentaires encourageants.
Amicalement,
Brigitte

Publié le 15 Avril 2021

@Brigitte Lair Terrible nouvelle qui m'a fait froid dans le dos. J'ai connu une personne accusée à tort, et même "blanchie", le gris lui a collé à la peau toute sa vie. Il est des souillures qui ne s'effacent jamais. La hâte des Hommes à conclure sans discernement, leur facilité à se ranger du côté des accusateurs, le crâne rempli de préjugés véhiculés par les mauvais psys, par les médias et leurs sujets à mode, me terrifie. Merci pour cette contribution qui bouleverse. Je souligne la qualité de votre style au passage aussi. Amicalement, Michèle

Publié le 14 Avril 2021

@Kroussar , J'ai vu, il y a très longtemps le film de Cayatte et Jacques Brel y était un excellent "faux-coupable". Mais la justice étant celle des hommes, elle est forcément parfois sujette à caution. S'il est insupportable de penser que des pervers se promènent en toute liberté, je ne peux m'empêcher de penser aux victimes d'erreurs judiciaires, à ceux dont on a détruit la vie, aux "faux-coupables". Comment peut-on survivre à cela ? Rien ni personne ne peut compenser le temps et la réputation qui leur ont été volés...

Publié le 14 Avril 2021

Partant du fait qu'un enfant ne ment jamais, la justice a commis de nombreuses erreurs, sur ce type d'accusation grave. Votre nouvelle me rappelle ce magnifique film "Les Risques du Métier" d'André Cayatte (1967). L'instituteur mis en cause (Jacques Brel dans le rôle), est sauvé par sa femme qui n'a jamais douté de lui. Eh oui, lorsque la femme doute, l'homme est en péril....

Publié le 14 Avril 2021