Interview
Du 20 avr 2021
au 20 avr 2021

Entre Ciel et Mer

Cette nouvelle a le goût amer des rendez-vous manqués... Simple, courte, brutale, elle décrit ce que vivent beaucoup : une chienne de vie. La participation d'Alice Bomte à l'appel à l'écriture monBestSeller : Faux coupable
Quand les bouts ne se joignent pasQuand les bouts ne se joignent pas

Rafaël est arrivé sur Terre comme un dauphin mort que les vagues recrachent sur la plage. Il n’a pas connu son père, et sa mère toxicomane s’est enfuie de la maternité en l’abandonnant.

Commence alors une longue errance. L’adolescence surtout fut problématique. 

Rafaël a rarement passé une année complète dans le même établissement scolaire. Pour masquer ses peurs, il transforme sa détresse en agressivité. Il parle avec les poings et cogne dur. Les conseils de discipline se succèdent, presque avec monotonie. Viré ! Changement d’école et de foyer, retour à la case départ.

À sa majorité, l’Institution s’est empressée de rompre les chaînes qui l’asservissaient à ce boulet. Un coup de pied au cul en guise d’au revoir, et le voilà englué sur le bitume, avec pour seul bagage un baluchon sur le dos, comme une fragile carapace cabossée.

Commencent les petits boulots, la manche dans la rue et quelques sales affaires qui l’ont familiarisé avec les barreaux de la prison. Il faut bien manger !

— Rafaël ?

Rafaël ne réagit pas. Il n’est pas habitué à entendre prononcer son prénom. Il est assis sur le trottoir, dos au mur. À ses pieds, un écriteau quémande une pièce ou un ticket resto.

— Rafaël, insiste la voix, qu’est-ce que tu fous ici ?

Cette fois, Rafaël lève les yeux. À contre-jour se tient Adrien Mendès, un ancien éducateur. Adrien lui tend la main.

— Ne reste pas là, viens.

 

Depuis leur dernière rencontre, Adrien a changé d’orientation professionnelle. Il a repris un camping à l’agonie dans un village, et l’a remis à flot. Son activité a eu un impact appréciable sur les commerces locaux moribonds, mais pour les habitants, il demeure l’étranger.

— Si tu cherches du travail, j’ai besoin de quelqu’un pour nettoyer les chalets. Ce n’est pas le Paradis, mais tu auras un toit et un salaire.

Rafaël accepte.

Marc et Paul, deux jeunes qui s’occupent de la maintenance des bungalows, voient s’installer d’un mauvais œil ce traîne-misère. Ils l’appellent la serpillière et ne ratent jamais l’occasion de lui causer des ennuis.

À l’approche de l’été, les touristes affluent, mais bientôt, Adrien doit faire face à des plaintes pour vols. Quand une somme importante d’argent liquide disparaît ainsi que des bijoux, les gendarmes interviennent.

Marc et Paul s’empressent de signaler qu’ils ont remarqué Rafaël, sortant des pavillons dévalisés avec un drôle d’air. 

Pour tout le monde, sauf Adrien, l’affaire est entendue.

Rafaël nie toute implication. Sa caravane est fouillée de fond en comble, sans résultat. Faute de preuves, l’enquête est au point mort, mais la rumeur court et les réservations s’amenuisent.

Sous la pression, Adrien se résout à se séparer de Rafaël.

— Je ne peux pas te garder, les annulations pleuvent, se désole-t-il.

— Te frappe pas, tu as fait ce que tu pouvais. Merci quand même.

Rafaël repart à pied sur les routes, et s’arrête sur un pont après quelques kilomètres. La vue est grandiose. Il pose son petit baluchon et monte sur le muret. 

Quarante mètres en contrebas, un ruisseau serpente parmi les rochers. Il admire un aigle qui le dépasse, impérial, et s’éloigne à grands coups d’ailes solennels.

— Attends-moi, crie-t-il en tendant la main.

Il plie les jambes, déploie les bras et prend son envol au-dessus du vide.

 

Un an plus tard, presque jour pour jour, un gendarme se présente au camping.

— Monsieur Mendès ? On a retrouvé certains des objets volés l’année passée dans le sac à dos de Paul Bastide. Le reste était dissimulé dans sa chambre, sous son matelas. Il s’est tué à moto avec Marc Ingres, dans le virage sur le petit pont, là où le jeune s’est jeté dans le vide l’été dernier. Curieuse coïncidence, remarque-t-il en se grattant le menton.

Il rejoint son véhicule, puis revient sur ses pas.

— Ah, j’oubliais, on avait gardé les affaires du gosse, rapport à l’enquête. On n’a trouvé personne à qui les donner. Comme vous avez été son éducateur, vous saurez peut-être quoi en faire.

Adrien saisit la petite carapace cabossée et la serre contre lui.  

Chienne de vie.

Alice Bomte

11 CommentairesAjouter un commentaire

@Pierre Pellegrini
Merci pour vos encouragements. Histoire très triste en effet, de ceux qui échouent à accrocher un dernier rêve avant de tirer leur révérence.
Amitiés

Publié le 26 Avril 2021

@Antoine Loiseul
Merci pour votre commentaire. Des vies entières oui, qui n'échappent pas au pendule qui oscille entre l'espoir et la désillusion, et qui finit toujours par sonner la dernière heure !
Amitiés

Publié le 26 Avril 2021

@Septentrion
Merci pour ce commentaire que je reçois comme un encouragement souriant.
Amitiés

Publié le 26 Avril 2021

@lamish
Je vous remercie pour ce commentaire. Combien de destins en effet qui "serrent le cœur", et qui nous font parfois regretter de n'être pas en mesure de "serrer le cou" à la fatalité.
Amitiés

Publié le 26 Avril 2021

@Laure Avedian
Merci à vous pour ce commentaire, souriant et léger comme le parfum d'une fleur de printemps.
Amitiés

Publié le 24 Avril 2021

Une très belle nouvelle, portée par une écriture finement dosée. Merci pour cette lecture tout en émotions.

Publié le 24 Avril 2021

Merci de tout cœur pour vos commentaires. Quand on laisse s’envoler un écrit, on n’est jamais tout à fait sûr que la trajectoire qu’il suivra sera la bonne.

Le doute nous invite à nous remettre en question et à avancer, parfois dans d’autres directions. Mais les encouragements sont un puissant carburant qui permet d’aller plus vite, plus loin.

Mille mercis, amitiés

Publié le 23 Avril 2021

Une histoire très bien écrite. Très triste aussi...

Publié le 23 Avril 2021

C'est un joli récit : une vie entière en quelques lignes, faite d'espoir et de drames

Publié le 21 Avril 2021

Merci pour votre contribution, c'est une jolie réussite.

Publié le 21 Avril 2021

Merci pour cette émouvante contribution, Alice. Une belle plume pour un moment de lecture fort qui m'a serré le coeur. Bonne journée. Amicalement, Michèle

Publié le 21 Avril 2021