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Du 30 avr 2021
au 30 avr 2021

Le café

L'hyperbole donne souvent une densité à un texte en ouvrant des champs d'interprétations possibles, des ambiguïtés. Du plus anecdotique au plus spectaculaire. Ce que l'on peut en conclure, c'est que Laure Avedian a fait le ménage, peut-être un grand ménage. Un joli récit pour l'appel à l'écriture monBestSeller sur le thème du Faux coupable
Un café ? Quoi de plus insignifiant ?Un café ? Quoi de plus insignifiant ?

Dans la salle de réunion, tout le monde est là. Toute l'équipe informatique de la boîte : dix hommes, autour des tables disposées en U, et moi.

Les discussions sont vives, portées par cette énergie créatrice qui m'a immédiatement séduite à mon arrivée. Les idées fusent, rebondissant de l'un à l'autre. Il n'y a plus de Florian, de Samir, de Gunnar, de Mona, de Sébastien. Il n'y a plus d'homme, de femme, de junior, d'expérimenté... il n'y a qu'un groupe, animé par la même passion, et j'y prends part avec enthousiasme.

 

On frappe à la porte de la salle de réunion. Une employée du service de restauration entre, apportant un thermos de café et des gobelets. Marc s'interrompt une seconde :

— Un petit café, quelle bonne idée !

La dame dépose son plateau en bout de table et tourne les talons sans un mot. Il y a un léger temps de suspension, puis un merci lancé à l'unisson l'atteint juste avant qu'elle referme la porte. Et les échanges reprennent aussitôt leur fil.

Le plateau avec les gobelets est juste à côté de moi.

Dois-je les remplir ?

J'hésite à me servir et à passer le plateau à mon voisin, mais ça risque de perturber la réunion. Heureusement, Jeff se lève :

— Bon, alors on la fait, cette pause-café ?

Il se saisit du thermos et remplit une série de gobelets, puis passe le relai à Thierry qui s'approche pour en prendre un. Finalement, tout le monde est servi dans un joyeux brouhaha. 

Spontanément, chacun reprend progressivement sa place, les discussions informelles s'éteignent et le groupe se remet au travail.

 

La réunion est terminée.

En quelques minutes, les uns et les autres sont sortis de la salle pour rejoindre leur bureau. Je réponds à un mail qui vient de tomber et me lève à mon tour. Je récupère mon gobelet de café, m’en débarrasse dans la poubelle. Un dernier coup d'œil avant de quitter la salle de réunion.

Je m'arrête net.

Sur les tables disposées en U, se sont échoués gobelets vides ou encore à moitié pleins, touillettes, sachets de sucre entamés, dosettes de lait avec leurs opercules en alu roulés en boule, le tout au milieu des traînées de café et des gouttelettes de lait. Un vrai désastre. 

Qui va devoir nettoyer tout ça ?

Sûrement pas l'employée du service de restauration : ce n'est pas son boulot. Elle viendra récupérer le thermos tout à l'heure, mais c'est tout. 

La dame du service d'entretien, demain, à 5h du matin ?

Pas question !

Je vais faire le tour des bureaux et leur rappeler d'aller débarrasser leur table. Et ils vont défiler l’un après l’autre, penauds, dans la salle de réunion pour tout remettre en ordre.

 

En deux minutes chrono, j'ai rassemblé touillettes, dosettes, gobelets, j’ai couru aux toilettes vider ceux qui étaient encore à moitié pleins, j’ai passé une feuille d'essuie-main mouillée sur toutes les tables et j’ai remis les chaises en place.

Puis sur la pointe des pieds, j’ai regagné mon bureau, tandis que le long de mes tempes s’écoule la terreur du coupable qui vient d'effacer les traces de son crime. 

Merci @Laure Avedian pour cette nouvelle sur le thème "faux coupable" dont la chute m'a impressionné.
Une tranche de vie bien racontée où la narratrice était seule contre tous.
La seule à se soucier de l'état de la salle de réunion et du travail de la dame du service d'entretien.

Je partage votre indignation que je trouve juste.

(Toutefois, j'aurais sans doute agi "comme les autres" dans une telle situation, sans me poser de question : les informaticiens sont souvent "dans leur monde", et plutôt négligents, et je ne fais pas exception.)

La fin de votre nouvelle est très réussie : pas besoin d'en dire plus sur les sentiments de votre narratrice devant ce "vrai désastre".

Elle a agi spontanément pour le bien de tous en prenant sur son temps.

Un tel "sens moral" est-il répréhensible au XXIéme siècle ?
Il semblerait que ce soit le cas dans certaines entreprises.

Il y a trente ans déjà, au cours d'un "séminaire" pour motiver les cadres, on enseignait des préceptes comme : "le seul moyen d'améliorer sa productivité, c'est de faire faire son travail par les autres" (merci pour eux) ; "savoir faire, le faire faire, le faire savoir" ; etc.

Peut-être trouverez-vous des éléments intéressants sur le "sens moral" dans le livre "Pourquoi notre cerveau a inventé le bien et le mal" de Stéphane Debove (ed. Humensciences).

jbtanpi

Publié le 19 Mai 2021

Merci @Guy Remy pour votre message. Vous avez vu juste : derrière la légèreté de l'anecdote, j'ai voulu transmettre mon empathie envers toutes les femmes qui, un jour, se sont senties coupables : de trop en faire, de n'en faire pas assez, de ne pas être à leur place... C'est un terrible paradoxe, mais chez les femmes victimes de violence, le sentiment de culpabilité est souvent très fort.

Publié le 08 Mai 2021

Félicitation Laure, votre récit m'a beaucoup plu. On sent une grande empathie (même en temps qu'homme) pour votre personnage et ses états d'âme.

Publié le 30 Avril 2021