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Le 04 mai 2021

Coupable !

"Déculturation", en voici un mot sauvage qui n'est pourtant pas un barbarisme. C'est la perte de tout ou partie de la culture traditionnelle au profit d'une culture nouvelle. Oui mais pour laquelle ? Nicolas Lecoffre nous conte le récit d'un homme tenu coupable de "reculturation" ( qui est dans ce cas un barbarisme)
Que font ces moutons blancs ici ?Que font ces moutons blancs ici ?

 

            La culture était devenue une hérésie et même un crime ! Il était devenu interdit de créer, d'imaginer, d'écrire, de discourir …

 

            Dés le plus jeune age, chacun devait se limiter aux 871 mots du nouveau dictionnaire qui s'actualisait chaque année.

 

            Tous ces mots complexes polluaient l'existence qui méritait d'être simple et fluide. L'école commençait très tôt pour apprendre à ne pas apprendre. La curiosité et l'ambition étaient des fléaux. L'empathie ? Quelle monstruosité !

 

            Chaque être, se concentrant sur lui-même, clarifiait ses interrogations. Qui était-il ? Lui. Où allait-il ? Dans la bonne direction. Où était-il ? A sa place. Le reste devenait superflu ! Les autres ? Un monde dont il était particulièrement odieux et malvenu de s'occuper.

 

            Le jeune homme Esteban fut éduqué de cette manière. A dix ans, on le sépara de ses géniteurs pour tracer sa propre route. Esteban avait dissimulé son esprit vif pour ne pas éveiller les soupçons : il savait qu'il avait un problème, tentant même d'éradiquer sa soif de curiosité … mais à vingt ans, après dix ans de liberté éprouvante, il imprima un livre, fruit pourri de ses réflexions inédites.

 

            La population était choquée : quel mouton voulait sortir du lot ? Les pensées ne devaient jamais prendre matière et rester cloisonnées dans ces cerveaux endormis, anesthésiés, enchaînés.

 

            Le pouvoir lança une enquête : qui était le coupable ? Qui avait vomi ces mots abjects ? Tout l'accusait, son récit le premier :

 

            « Je suis un homme étrange, grouillant de mots nouveaux dont on daigne m'offrir leur signification. Je sais que c'est mal, car la réflexion est la flexion de l'âme. C'est ce qu'on nous répète. Pour ma part, je crois que « penser » et « panser » ne sont pas semblables par hasard. 

 

            J'ai peur car s'éveille en moi le monstre redouté, dont tout le monde parle et qui me chuchote à l'oreille des sonorités aux senteurs de libertés et d'épanouissement. Il aimerait me guider mais je crains de tout perdre. Et que gagner, si ce n'est atteindre un nouveau lieu interdit qui prouvera de manière radicale et absolue mon penchant malsain pour des divagations de l'esprit ? Je mériterai la lobotomie et je devrai sagement la demander, cela ferait gagner du temps et de l'énergie.

 

            Pourtant, je sens le poids du passé, mes ancêtres me poussent à continuer. Je sens bien qu'en pensant, j'affûte chaque jour mes mots pour en faire d'autres, plus nuancés et aptes à décrire ma condition. Le pouvoir, est-ce réellement ce qu'on nous affirme dès notre naissance ? C'est-à-dire un mal absolu contrôlé par les « élus », une poignée d'hommes courageux se sacrifiant à la tâche ingrate de maîtriser les pensées maudites en nous garantissant cette atmosphère familière d'une vie facile et sans problématiques.

 

            Alors, j'ai écrit mes premières pensées pour ne pas les oublier. C'est ce que je croyais sincèrement avant de me rendre compte, bien plus tard que si je les avais rendues « concrètes » c'était dans l'acte insensé et diabolique de les confronter, les partager. Les partager signifiait de manière insidieuse, créer un lien de complicité voire de collaboration avec un autre esprit aussi malade que le mien. Cette pensée exotique me hantait autant qu'elle m'attirait. Je crois que je devrai me livrer à l'autorité. Je commence à souffrir de mes penchants vicieux pour les mots. J'arrête ici mes pensées, qui n'ont de cesse de grandir et de se métamorphoser.

 

            J'espère et je le crains, un second ouvrage se prépare déjà dans mon esprit torturé ».

 

            Le juge se leva de sa chaise. A vrai dire, personne n'avait osé lire ce texte, à part le pouvoir et ...

 

- Qui est le coupable ? Est-il seul, ce terroriste des mots ? Mais il demeure introuvable. Non, nous sommes tous tombés d'accord, il y a un second coupable, plus perfide … celui qui se pense intouchable et qui se cache, blanc comme neige et pourtant. Il est là, devant vous !

 

            L'avocat se tourna d'un coup vers l'unique lecteur du livre :

 

- Toi ! Tu as tout lu, tu dois périr !

 

            

 

 

Excellent !!!!! J'adore. C'est vraiment un texte formidable. Ça fait peur, et en même temps ça fait du bien à lire. Je me sens coupable...

Publié le 04 Mai 2021