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Du 25 mai 2021
au 11 mai 2021

La femme au couteau – Emma Nicolaï

Un coupable traqué est dangereux, mais un faux coupable traqué peut être redoutable. L'auteur nous conte l'histoire d'un faux coupable accusé, prêt à tout, en cas de dérapage. La participation de Emma Nicolaï à l'appel à l'écriture monBestSeller Faux coupable.
Ce n'est pourtant pas l'arme du crimeCe n'est pourtant pas l'arme du crime

 

Des hurlements me réveillèrent. D’un bond athlétique, je fus debout, aux aguets. Il y a une heure, maman était sortie, mais cela s’agitait dans la cuisine : il se passait quelque chose d’anormal. Nous étions dimanche, je n’avais clairement pas envie d’agitation, et encore moins de violence.

Je m’approchais à pas de loup vers l’entrée de la pièce, muscles tendus. J’y risquais un coup d’œil discret. Il y avait beaucoup de sang au sol. Machinalement, ma langue glissa sur mes dents. Une femme se tenait debout, un large couteau à la main. Elle était grande, massive, avec des cheveux d’or. Ses mouvements agités n’auguraient rien de bon. Son œil noir se figea. Je reculais d’un pas rapide, ne sachant si elle avait eu le temps de m’apercevoir.
Ne bouge plus. Ne respire plus.

Je la connaissais, elle était venue plusieurs fois à la maison, mais jamais dans un tel état. Je n’avais reculé que de quelques mètres, qu’elle surgissait déjà devant moi ! Mais comment diable avait-elle pu se déplacer aussi rapidement ?

Tétanisé, ma nuque plia dans un réflexe soumis et mes yeux fixèrent le sol. Je sentis la pression de son regard sur mes épaules figées. Je savais la grande lame grise dans sa main, et j’arrivais à sentir l’odeur du sang acre sur son tablier.

J’eu un tressaillement, dicté par l’instinct de fuite. Mais la porte de la maison était fermée derrière moi, je n’avais pas d’issue : condamné à l’affronter !

J’étais fort, puissant même. Je me savais capable de la maitriser rapidement, mais la peur que m’inspirait son « rang » m’emplissait d’un mal-être pesant. Et je n’aimais ni sa voix, ni son parfum. Dans un soupir courageux, je redressais la tête.

« Mais comment as-tu pu !? ». Ce n’était pas une question, mais bien une accusation. Ses yeux plongèrent dans les miens. Malaise. Regard de nouveau au sol. Coupable de quoi, d’abord ? Je ne comprenais pas sa rage. Une goutte de sang s’échappa du couteau et tomba mollement sur le carrelage. La couleur pourpre détourna mon attention quelques secondes.

« Regarde-moi quand je te parle ! Comment as-tu pu faire un tel carnage ? »

Mais de quoi pouvait-elle bien parler ? Je n’osais riposter. Célestine devait être à l’étage ... Je ne l’entendais pas, mais je savais qu’elle espionnait la scène depuis la mezzanine.

Je tentais un pas de côté, pour l’observer d’un angle plus propice à la négociation. Je sentis les muscles de ma colonne vertébrale se détendre. J’étais soulagé de ne pas avoir à l’égorger. Je m’en savais capable si la situation l’exigeait. Dans une inspiration, je me redressais dans une posture intimidante, plongeant à mon tour mes yeux dans les siens. Surprise que j’abandonne ma position auto-accusatrice, le battement discret de sa carotide s’accéléra. La situation pouvait basculer.

J’entrepris d’inspecter plus attentivement la cuisine du regard. Le sang au sol s’épaississait. Un lambeau de chair rouge, du diamètre d’un petit bras, gisait dans un coin. Une autre partie, sauvagement lacérée, avait glissé plus loin. Il ne semblait pas y avoir de signes de lutte, mais c’était moche, assurément.

« Tu n’y retournes pas !! » tenta la voix, derrière un index ridiculement menaçant. La tentation était grande, mais je n’avais rien à voir avec ce carnage.

La voiture de maman se gara dans la cour. Elle saura : attaquer ou négocier … Mon cœur se mit à battre plus fort. Devant moi, mon accusatrice restait stoïque et replaça une mèche de cheveux derrière l’oreille en maculant sa joue de sang.

La porte s’ouvrit enfin sur ma mère. « Qu’est-ce qu’il se passe, tu en fais une tête ? ». Aucun signe d’agressivité de la femme au couteau.

« Ton abruti de chien a dépecé le rôti ! C’est un beau bordel dans la cuisine, une vraie scène de crime ! ».

J’abaissais mes oreilles et regardais maman avec espoir, honteux de ne pouvoir réprimer un battement de queue. Je ne comprenais pas un mot ce qu’elles disaient, mais la pression de l’accusation semblait revenir sur mes épaules. Tout mon être s’effondra alors, cette suspicion étant d’autant plus dévastatrice qu’elle venait cette fois de maman.

Figés dans l’attente d’une sentence, nous n’avions pas entendu Célestine descendre les escaliers avec légèreté. Dans une ondulation décontractée, la Siamoise aux moustaches rougies passa devant nous, laissant des empreintes de sang sur le carrelage. La vraie coupable venait de se livrer ! 

J’allais pouvoir profiter de mon dimanche.

Voilà un texte surprenant. Bravo !

Publié le 30 Mai 2021