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Le 17 sep 2021

Le paysan et le journaliste

Il y a des rencontres qui marquent. Brutales, elles sont rustres mais délivrent des instants de vérité. Purs. La nouvelle de Marc Schindler pour l'appel à l'écriture monBestSeller "Rencontre"
La nouvelle de Marc Schindler pour l'appel à l'écriture monBestSeller : "Rencontre"La nouvelle de Marc Schindler pour l'appel à l'écriture monBestSeller : "Rencontre"

Le jour se levait à peine, le soleil inondait les champs et les sapins du Jura. Dans le silence du matin, on entendait sa voix sonore de paysan franc-comtois. Il m’avait donné rendez-vous devant sa ferme, à 7 heures, pour une interview pour la Télévision suisse. Je tournais un reportage intitulé Vu de France. Oh, il n’avait pas été facile à convaincre ! On m’avait prévenu : c’est une tête de cochon, les Suisses, il ne les aime pas. Il coupait du bois dans la forêt quand je l’avais approché pour lui proposer une interview. Un solide gaillard dans la cinquantaine, les cheveux courts, des épaules et des mains de costaud, pas impressionné par ce journaliste suisse qui venait le déranger. Pas le temps, trop à faire.  A force d’insister, il avait lâché : Venez demain matin à 7 heures. Je tue le cochon. 

Avec mon cameraman, nous avons découvert une scène de la vie rurale, comme autrefois : le cochon éventré, la tripaille à l’air, posé sur un établi de fortune. Le paysan maniait le coutelas d’une main experte et prévenait son cousin qui l'assistait : Enlève tes doigts, sinon, je vais te les couper ! Il découpait le cochon et balançait les morceaux sanglants dans un seau. Ça fumait, ça sentait fort. Il n'avait pas de temps à perdre pour la TV. J’ai pris un micro et j’ai demandé au caméraman de tourner. Je crois que c’est l’une de mes meilleures interviews. J’étais penché sur le cochon, le sang me pissait sur les chaussures, il ne me regardait pas, il découpait, il lançait dans le seau. Et il vidait son sac.

Pourquoi je n’aime pas les Suisses ? Trop polis, trop riches. Ils ont une bonne monnaie et nous pas. Il allait de temps en temps de l’autre côté de la frontière. Mais il ne supportait pas la disciple à la Suisse. Ils traversent au feu vert, ils sont trop polis. Quand on les remercie, ils répondent : de rien. Et il continuait à trancher sa bonne viande pour en faire des saucisses et du lard pour l’hiver. Bien sûr, il sait que les Suisses vivent mieux que lui. Mais il n’est pas jaloux. Ils n’ont pas eu la guerre, leur chocolat, leurs montres et leur fromage se vendent bien. C’est comme ça. Mais il ne les envie pas. Ils ne savent pas rigoler, boire un coup, faire la fête. 

Mes ancêtres paternels étaient charpentiers dans un gros village de la Suisse profonde. Ils parlaient un dialecte alémanique que je ne comprends pas. L’intellectuel citadin que je suis parle français, mais pas la même langue que ce paysan franc-comtois. Il a des expressions que je ne connais pas.  Il parle peu, comme les gens de la terre, mais jamais pour ne rien dire. Les grandes phrases, les explications, ça n’est pas son truc. Quand il n’a plus rien à dire, il se tait. Pour une interview à la télévision, c’est un cadeau. Rien à couper, on garde tout, m’a dit la monteuse. C’est un témoignage brut. Boul’ d’hum’, bouleversant d’humanité, comme le disait mon confrère ! C’était en septembre 1984, il y a 37 ans. J’ai oublié son nom, mais pas ses mots et ses yeux, pendant que le caméraman le filmait.  Ce paysan français qui n’aimait pas les Suisses a été une belle rencontre, une des celles que le vieux journaliste de TV que je suis n’oubliera pas. 

 

Marc Schindler

 

 

Bonjour @ Marc Schindler
Je préfère les rencontres plus douces à celle-ci notamment à celle de ce pauvre cochon. J'avoue avoir eu peur de la suite de l'histoire au fur et à mesure des lignes lues. Néanmoins mettant ma sensibilité de côté, j'aime la façon que vous avez d'écrire cette rencontre, sans chichis et franche.
Amicalement
Maureen Hann

Publié le 19 Septembre 2021

Si on était sarcastique, on pourrait se demander qui est vraiment le cochon !

Publié le 18 Septembre 2021

@ Cher Michel Canal,
Merci de votre aimable commentaire. Cette rencontre autour du cochon saigné est resté dans ma mémoire. Comme le dit l’adage populaire : dans le cochon, tout est bon. Bien à vous.

Publié le 18 Septembre 2021

@Marc Schindler, une rencontre originale que celle de ce journaliste Suisse interviewant ce paysan Franc-Comtois découpant son cochon fraîchement saigné. Une rencontre dans le vif, à laquelle on ne s'attendait pas dans ce thème de "Rencontres".
Hi hi hi ! La mienne ne sera pas du tout dans la même catégorie. Je pense qu'elle plaira à mon ami auteur @Boris Phillips.
Merci pour ce partage... et pour avoir ouvert la voie sur ce thème. MC

Publié le 18 Septembre 2021

#Christiane Pablo Mora. Merci pour votre appréciation. J'ai envie de vous dire : : dans le cochon, tout est bon !

Publié le 17 Septembre 2021

@Marc Schindler
Belle rencontre, beau texte, j'ai beaucoup aimé
Merci Marc.

Publié le 17 Septembre 2021