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Le 24 sep 2021

Une rencontre

Au hasard d'une rencontre...voilà qui incarne bien la nouvelle de Rachid Blanchet, cette mystérieuse nuit où rien n'est dit, et où tout est en suspens. Il manie l'art de la suggestion, de l'obsession et de la passion à merveille pour répondre à l'appel à l'écriture monBestSeller Rencontre(s)
La nouvelle de Rachid Blanchet pour l'appel à l'écriture : Rencontre(s)La nouvelle de Rachid Blanchet pour l'appel à l'écriture : Rencontre(s)

            Cet-été là, au lieu d'aller au bord de la mer, j'étais resté à Paris pendant les vacances. Je marchais sans but en pensant à ma vie, à mes amours malheureuses, aux occasions que j'avais laissé passer, au hasard qui m'avait fait naître en un lieu et un temps plutôt qu'un autre, à la place misérable et cependant insigne que j'occupais dans l'univers. En somme, je m'ennuyais, et mon esprit insatisfait se refusait au repos. La nuit allait bientôt me surprendre loin de chez moi, sans ticket de métro ni plan de la ville, seulement mes jambes et ma jeunesse, ma carte d'identité, les dix francs que mon père m'avait conseillé un jour d'avoir toujours sur moi pour ne pas être arrêté par la police au motif de vagabondage, enfin une vague envie d'accorder sa chance à l'occasion, si elle voulait se présenter, d'être humble et soumis devant l'aventure, de me laisser aller, pour une fois, à vivre l'instant présent, au lieu de le regarder extérieurement, jusqu'à ce qu'un jour, cristallisé, aléatoire et fantasque, je me rende compte qu'il avait trouvé sa place parmi les regrets.

 

            Quelques voitures passaient sur le boulevard de la Villette, lorsque, sur un banc, j'avisai une femme, dont la tournure inhabituelle attira mon attention. Elle était jeune, vingt-deux ou vingt-trois ans, vêtue d'une robe blanche. Je n'aurais pas été surpris d'entendre les violons lointains d'un bal, je tendis l'oreille, ne me parvint que l'écho étouffé d'un rire, quelque part, entre le bruit des moteurs et le chuchotement des premières étoiles. Il faisait doux. Je me sentis las. J'avançai vers le banc, sans quitter des yeux le visage de la jeune femme qui, sans inquiétude, au fur et à mesure que j'approchais, se tournait vers moi. C'est alors que je remarquai, à une certaine fixité de ses paupières, que la jeune inconnue était aveugle. Une timidité m'ôta l'usage de la parole. Je m'assis à l'autre bout du banc, tandis qu'un sourire pâle, accordé à la lune, naissait sur ses lèvres, léger comme son maquillage, que, de loin, je n'avais pas vu.

 

            Je sortis mon billet de dix francs, froissé au fond de la poche de mon bermuda, et le lui glissai entre les doigts. Comme ils étaient doux et froids ! Je frissonnai. Elle retint ma main et la garda dans la sienne. Je la lui abandonnai. Elle passa son pouce à l'intérieur de ma paume, à plusieurs reprises, délicatement. Puis, sans lâcher ma main, elle se leva et m'attendit. Je n'hésitai pas et me levai aussi. Elle me conduisit dans un dédale de rues, avançant d'un pas sûr, indifférente à la lueur moqueuse des réverbères. Parvenue devant la porte d'entrée d'un immeuble gris et bas, elle sortit une clé, tâtonna quelques instants, puis l'introduisit dans la serrure. Je poussai la porte avec elle et la suivit le long d'un corridor sans lumière, puis, de marches en marches, par un petit escalier biscornu, jusqu'à un sixième étage, devant une porte en métal, qu'elle ouvrit avec une autre clé. Elle rentra d'abord, alluma pour moi un plafonnier, qui jeta une faible lumière sur une chambre de bonne minuscule, moquettée, mansardée, meublée d'un matelas une place, d'un frigidaire dont le moteur bruyant venait de se déclencher, d'un petit lavabo et, face à une chaise où quelques vêtements traînaient, d'une table formée d'une planche soutenue par deux tréteaux. Sur ce meuble sommaire était posé en désordre un peu de vaisselle. Elle prit un verre, le remplit au robinet du lavabo, en but la moitié, et me tendit le reste. Je trouvai l'eau délicieuse et la remerciai. Mon « merci » n'avait pas été dit, seulement pensé. Je fus néanmoins certain qu'elle l'avait entendu.

 

            Elle éteignit, ôta sa robe et se coucha. Par la lucarne ouverte pénétrait un air frais. Je déposai mon bermuda et mon tee shirt à même la moquette et m'allongeai à côté d'elle. Elle guida ma tête contre son épaule, non loin de sa poitrine qui doucement se soulevait et s'abaissait. Elle me caressa les cheveux. Je fermai les yeux. Je ne me suis jamais senti depuis aussi libre et heureux.

 

 

 

 

12 CommentairesAjouter un commentaire

@Damian Jade : merci pour votre gentil commentaire, Damian.
Amitiés,
Rachid / Bruno

Publié le 28 Septembre 2021

Il y a du Clémenceau dans ce texte :-)
"Le meilleur moment de l'amour, c'est quand on monte l'escalier."
On ressent cette timidité des premières fois, mais aussi la part d'audace qui n'est pas si commune, toujours dans la délicatesse.
Le récit est touchant de sensibilité, et la fin de sobriété.

Publié le 28 Septembre 2021

@de Blonay
Merci, c'est gentil.
Amitiés
Rachid

Publié le 27 Septembre 2021

Quel rythme!!! On est pris dès la deuxième ligne. Un histoire époustouflante comme la matérialisation d'un rêve!

Publié le 27 Septembre 2021

@Saint-Bleyras
Chouette interprétation, en tout cas, merci Saint-Bleyras.
A propos de yeux ouverts ou fermés, j'ai lu vos Yeux pâles et je les recommande !
Au plaisir de lire ce que vous sortirez de votre prochain tiroir :-)
Amitiés
Rachid / Bruno

Publié le 26 Septembre 2021

@Rachid Blanchet
Un été de vacance intérieure, loin du bord de la mère. Avec en poche le viatique anti-vagabondage du père.
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La nuit tombe.
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Sur un banc, une femme en robe blanche. L’écho étouffé d’un rire passe dans la circulation...
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Rêver c’est, selon l’étymologie, vagabonder. Précisément.
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Il faut donc se séparer du billet anti-vagabondage en le glissant dans la main de celle qui fait rêver, comme l’indiquent ses yeux fermés. Et « son sourire pâle accordé à la lune. »
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Proche du septième ciel, le sixième étage : c’est là qu’elle le conduit.
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A la fin, le protagoniste ferme à son tour les yeux. Il s’aveugle. Et s’offre un vagabondage onirique tel qu’il nous confie : « Je ne me suis jamais senti depuis aussi libre et heureux. »
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On le comprend, car depuis la rencontre a fait place à la séparation, c’est du moins ce que l’on imagine.
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Merci, Rachid Blanchet, pour cette historiette tant réussie que je ne commente pas mais que j'interprète, en y apportant, tel un bon herméneute mais un mauvais exégète, le sens que j’y mets.
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Au plaisir,
Georges / Saint-Bleyras

Publié le 26 Septembre 2021

@Marc Schindler
Merci, Marc, je suis content que ça vous ait plu.
Amitiés
Rachid

Publié le 26 Septembre 2021

@Rachid Blanchet. Quel beau texte, profond et léger à la fois. Quelle belle capacité à faire ressentir les émotions et les découvertes ! J'aime votre style, vos phrases longues et structurées. Une belle rencontre avec vous aussi !

Publié le 25 Septembre 2021

@Lucas Belmont5: quelle explication de texte ! Bravo l'interprète ! Vous m'avez fait découvrir mon propre texte ! En réalité, moi, pour l'écrire, je me suis simplement appliqué (au sens scolaire) à suivre rigoureusement la trame que je demande à mes élèves d'appliquer quand ils écrivent une rédaction : base, tension vers un sommet, sommet, fin. Pour moi, c'était vraiment un exercice de tenir la contrainte des 4000 caractères (pour le thème Nuit de Noces, j'avais fait 12 pages...), ça m'a donc amusé de me mettre dans la peau d'un élève à qui on impose un sujet et une forme très courte.

@Yvar BREGEANT: pour nourrir cette trame, j'ai puisé dans quelques souvenirs personnels, bien sûr, mais, essentiellement, dans l'univers mental de Baudelaire (votre analyse du texte montre que vous y avez été parfaitement sensible). En effet, j'ai cherché dans mes auteurs adorés, et j'ai trouvé que les petits poèmes en prose, en tant que formes narratives courtes, correspondaient plutôt bien au thème (la rencontre) et à la contrainte des 4000 caractères.

@Ambrosine : merci pour votre gentil commentaire. Dans mon esprit, la jeune femme n'avait pas de canne et sa cécité n'était pas une infirmité, mais, bien sûr, chaque lecteur est libre de voir dans ce personnage ce qu'il lui plaît d'y projeter.

Publié le 25 Septembre 2021

@Rachid Blanchet
Rencontre inattendue et saisie dans l'instant, abreuvée d'espoir et suivie d'un souvenir de grâce. Telle est la trame de cette histoire à la narration maîtrisée et toute faite de discrétion. La cécité n'est qu'un subterfuge pour souligner l'aveuglement du hasard qui fait parfois le bonheur des âmes vagabondes. Un hasard somme toute monnayable... mais n'est-ce pas d'un billet doux (la douceur est d'abord dans l'échange ici) que la belle s'offre en général et que la liberté alors ressentie a le parfum du bonheur justement acquis, une liberté entreprise sur le hasard. Qu'importe si celui-ci est aveugle, porte une robe blanche ou soit dans le dénuement, le protagoniste n'est plus ce garçon au billet de dix francs demandant son entrée dans le Monde, mais un homme aux rênes de sa vie. Belle évolution pour cette histoire qui fait le lit d'un existentialisme mâtiné de bonnes intentions et récompensé du bonheur d'être et de devenir. Un premier pas encouragé par l'ombre du père. Qu'aurait fait le protagoniste s'il n'avait pas eu le billet de dix francs dans sa poche, s'il n'avait pas suivi le conseil du père ? délesté du billet, affranchi de la tutelle, le protagoniste gagne son port, le lit d'une femme, de toutes les femmes. Et tant pis si celle-ci est aveugle, il n'a pas besoin de ses yeux à elle pour se voir. Il a trouvé sa voie et sa raison d'être (qu'il ignorait encore au premier paragraphe). Il sait ce qu'il est (un honme qui n'est plus soumis à l'aventure mais qui la provoque, un homme libre) et ce qu'il veut faire. C'est dans les bras d'une femme qu'il est heureux. Après l'affranchissement, l'accomplissement.
C'est la magie de ce texte aux mots simples, sans extravagance ni esbroufe, que de glisser d'un mal de vivre à l'apprentissage de la vie, puis de l'affranchissement à l'accomplissement. Bravo l'artiste.

Publié le 25 Septembre 2021

Bonsoir Rachid,
Je suis rarement touché par des textes. Je le reconnais. Je l'ai été par le vôtre. Je l'ai trouvé simple et épuré mais profond. Toute la difficulté. La complexité des choses simples pour reprendre le très beau titre de damian jade.
Aimé le décalage entre l'apparente pauvreté de la condition des deux êtres et l'intensité, la vraie richesse de la grâce qu'il se procurent et qui ne saurait s'acheter, même avec un billiard de dollars.
Cette profondeur du sentiment épuré est la preuve, je pense, qu'il vient directement de la plus idéaliste part de votre âme, qui est pour moi la plus belle de l'homme, comme de la femme. Bien sûr, nous sommes des hommes et, tellement ambivalents, nous savons être parfaitement capables de passion amoureuse parfois simplement sexuel avec nos compagnes. Mais il y aussi en nous cette quête pure d'idéal et d'absolu, tellement belle que lorsqu'on la saisit en vrai ou en rêve, elle élude instantanément tout le reste. J'aime l'idée de cette votre, notre quête visant à concentrer en un seul moment de vie toute l'intensité du bonheur, comme une lueur à pouvoir ensuite préserver dans son cœur pour donner du sens à une vie entière parfois insipide, et qui donne aussi l'espérance inexplicable que même si l'espoir est infime, infirme, il vaut la peine de se battre pour lui pour qu'un jour, dans un autre monde un autre ailleurs, cette brève seconde d'éternité parfaite durera cette fois toute la vie.

Publié le 24 Septembre 2021

@Rachid Blanchet, une bien belle histoire de rencontre correspondant parfaitement au thème d’écriture.
Vous la racontez bien. Elle est très délicate. On peut supposer que la jeune femme avait à ses côtés sa canne blanche dont vous ne parlez pas, ayant remarqué seulement son infirmité à la fixité de ses paupières.
J’ai beaucoup apprécié votre écriture.
Amicalement.

Publié le 24 Septembre 2021