Auteur
Du 14 fév 2022
au 14 fév 2022

Tu vas encore mendier longtemps ?

José HEUDENS sur le thème de «La Rencontre» pour monbestseller, conte le récit d'une union improbable. Vous avez dit improbable ? On se prend à y croire tant les mots ouvrent le champ des possibles.
La nouvelle de José Heudens pour l'appel à l'écriture monBestSellerLa nouvelle de José Heudens pour l'appel à l'écriture monBestSeller

- Tu vas encore mendier longtemps ici ?
- Ça te gêne, monsieur ? C’est ma croûte que je défends, tu le vois, oui ?
- Oui, je vois, mais ça fait déjeté. Tu es ici tous les jours.
- C’est vrai : je fais partie du paysage maintenant, on s’habitude à moi. 
- Ce n’est pas gênant pour toi de rester toute la journée à la même place et de demander de l’argent aux passants ? dit l’homme.
- Pourquoi ? Je n’ai pas de travail; aucun employeur ne veut m’employer, donc je me suis assise ici. C’est quoi, ton problème, monsieur ?
- Mon problème, c’est le paysage qui est changé, car tu appartiens à ce paysage. Tu es là, incontournable. 
- Ne me dis pas que je gêne tout de même ?
- La police ne te dit rien dans sa ronde ? demande l’homme.
- Elle m’a déjà dit de partir, mais quand j’explique pourquoi je suis ici, assise, elle me laisse tranquille. Elle est assez conciliante, presque conviviale. Un policier m’a même donné deux euros.
- Là, tu rigoles, n’est-ce pas ? Je peux croire qu’elle ferme les yeux, mais te donner de l’argent… 
- Que cherches-tu à me dire, monsieur ? Je ne suis pas une menteuse ! Comment dois-je vivre, à ton avis, si personne ne veut de moi ?
- Tu vas passer toute ta vie assise à cette place ?
- Je ne sais pas. Que ferais-tu à ma place, monsieur ? 
- C’est une bonne question car que peux-tu faire ? Es-tu passée à l’Assistance publique : elle s’occupe des personnes comme toi qui n’ont aucun revenu ni aucun logement.
- Je n’ai pas de papiers, et sans papiers personne ne peut s’occuper de moi ! C’est la cohérence de ton pays.
- C’est juste : c’est cohérent. Donc pourquoi ne demandes-tu pas de papiers ?
- J’ai demandé à mon ambassade, qui m’a répondu que je pouvais en obtenir dans le pays d’où je viens. Monsieur, tu me vois faire deux mille kilomètres + retour idem pour des papiers hypothétiques que je ne suis pas sûre d’obtenir.
- C’est vrai, c‘est absurde. Comment vas-tu faire alors ? 
- Je mendie, je ne vois pas d’autre issue pour l’instant. En vois-tu une, toi, monsieur ?
- Je ne me suis pas posé la question, car ce n’est pas mon problème.
- Réfléchis donc un moment : que puis-je faire en fonction de tout ce que je t’ai dit ? Personne ne veut de moi, je n’ai donc pas de travail, ni de revenu ni de logement. Et pas de papiers. 
- Mais pourquoi es-tu venue ici, à Bruxelles, dis ? Comment t’appelles-tu ?
- Je m’appelle Alina et on dit dans mon pays que les Bruxellois sont des gens très accueillants, qui ont le coeur sur la main et qui aident les gens dans le besoin.  
- Et tu penses que c’est vrai, Alina ? C’est un joli prénom, Alina !
- Merci. Ma collecte est plutôt pauvre : combien ai-je reçu ? Cinq euros ?
- Tiens, Alina, voici encore cinq euros pour toi ! sort l’homme de sa poche.
- Ah, grand merci, monsieur ! 
- Ton pays n’aide pas les gens comme toi qui n’ont rien ? 
- Sais-tu combien rapporte un travail dans mon pays ? Quatre cents euros par mois ! Ce n’est pas beaucoup. Hier assise, je me suis fait vingt-cinq euros pour ma journée. En théorie sur le mois j’aurais récolté quelque …
- Six cent vingt-cinq euros, ça ne pèse pas lourd ici, car tout est cher. 
- Tu peux m’aider, monsieur ? 
- Que puis-je faire pour toi ? 
- Au moins, un logement pour la nuit. Nous pouvons réfléchir ensemble pour savoir comment mieux gagner ma vie ? 
- Ensuite tu ne voudras pas partir, tu vas t’intégrer chez moi et…
- Tu es marié, monsieur ?... Pourquoi ne m’épouserais-tu pas ?  Tu es gentil tout de même. Tu es plus vieux que moi, mais moi, je suis jeune et nous pouvons faire des enfants ensemble, je les élèverais pendant que tu travailles –et mon problème serait ainsi résolu. Qu’en penses-tu ? 
- Je serais donc ta baguette magique, c’est ça ? 
- Oui, en quelque sorte. Dans mon pays on dit aussi que les Occidentaux sont un bon parti pour le mariage. Il y a des agences matrimoniales dans mon pays pour l’Occident, mais elles coûtent cher. J’ai préféré me rendre compte en venant directement moi-même ici.
- Et quelle est ta conclusion ?
- Tu serais un bon mari pour moi, monsieur. Veux-tu m’épouser ? 
- Que pouvons-nous construire ensemble, toi et moi ? 
- Des enfants, pardi ! Tu verras comme je suis une bonne mère pour eux ! Nous serons heureux ensemble, je le garantis…Croix de bois croix de fer…
- Tu es très sympathique, Alina, mais je ne peux pas m’engager avec toi.
- Mais pourquoi ? Tu es tout ce qu’une femme recherche : gentil, avec de la conversation, prêt pour faire des enfants et donc pour … Je serai une bonne mère et une bonne épouse. Pourquoi n’essaies-tu pas ? Faisons un essai de quelques mois, un an – et si ça colle entre nous, nous ferons notre vie ensemble ! Monsieur, voyons ! Réfléchis bien tout de même ! Je ne te propose que du bonheur ! Tu ne te sens pas déjà heureux avec moi ? Moi, je suis heureuse, et je ne dis pas ça pour te faire plaisir, crois-moi ! dit Alina en se dressant debout et en prenant le bras de l’homme. C’est d’accord ?
- Je trouve que tu vas très vite. Nous ne nous connaissons pas et… 
- Emmène-moi avec toi, monsieur, dit Alina en embrassant l’homme sur tout le visage à présent. Nous avons toute la vie pour nous connaître. Je parle bien français, j’ai un joli prénom, ce sera assez facile. Tu vois tout de même que je serai une bonne femme pour toi, n’est-ce pas ?  On y va ?
 
 

@José Heudens
Un dialogue bien écrit, triste sur le fond quand on y pense que cette jeune femme obligée de se donner à un homme qu'elle ne connaît pas pour pouvoir vivre... Rappel inconscient ou non que le monde ne tourne pas rond partout sur cette terre. Merci pour le texte.
Amicalement
Maureen

Publié le 26 Février 2022

Alors, on y va ? Là est toute la question !!!!!!

Publié le 20 Février 2022