
À notre arrivée à la gare Saint Charles, la chaleur était accablante. Le Mistral soufflait sur la ville. Ses bourrasques s’engouffraient dans les couloirs avec des sifflements aigus parfois interrompus par les détonations violentes des portes qui claquaient. J’avais accompagné Cathy, son cousin habitait Marseille depuis quelques années. Le lendemain, on s’était rendus aux Calanques dans un minibus lancé à vive allure à travers la ville. Le meilleur ami de Marco possédait un cabanon près de Morgiou. Sur le parking des Baumettes à quelque distance de la côte, on avait fumé une cigarette avant de décharger les sacs à dos et la glacière. Nous nous étions engagés sur un chemin étroit de contrebande qui menait à un terre-plein dominant la mer. Au bout d’une interminable descente, accompagnés par le chant des cigales, nous avions atteint une plateforme rocheuse surplombant les vagues transparentes. Marco avait tendu le bras pour indiquer un cabanon en retrait du sentier à environ deux encablures d’un petit port.
Roger et Nadine nous avaient accueillis, debout au milieu d’un fouillis de cordes entremêlées, de paniers de roseau et de pots de terre cuite. Il était temps de prendre un bain de mer. Roger avait distribué masques et tubas et gardé pour lui un trident qu’il avait bricolé pour attraper les poulpes. On s’était dirigés vers une petite crique à l’abri de la cohue. Grâce au regain de chaleur des derniers jours, la Méditerranée était presque tiède, les pêcheurs du port étaient sortis sur leurs barquettes, la côte était calme, seuls quelques gabians râlaient aux dessus de nos têtes.
Après la baignade, nous avions commenté nos exploits à l’ombre d’un pin parasol. Roger avait ramené un poulpe de bonne taille. Bien grillé et flambé au Pastis, ça va être un miracle ! Avait-il affirmé. Avec Cathy, nous avions déposé sur une serviette les oursins que nous avions arrachés des cailloux. Et ça pour l’apéro, une véritable jouissance ! Marco, quant à lui, bombait le torse en soupesant les deux rascasses qu’il avait harponnées. Putain qu’elles sont belles ! Nadine m’avait expliqué de mi-voix qu’ici, quand on criait putain, c’était qu’on était heureux.
Forts de cette pêche miraculeuse, nous nous étions hâtés vers le cabanon. Je sentais à l’air cuisant que les cigales devaient suer elles-mêmes. Nous nous étions installés sous la tonnelle de treillage blanc sur laquelle desséchaient des plantes grimpantes jaunies par le soleil. « Un Ricard sinon rien », avait crié Marco.
Très vite, le cliquetis des verres et des glaçons s’était mêlé aux conversations. Je découvrais le Pastis que je n’avais encore jamais bu. Ça me rappelait l’ouzo que j’avais bu un jour de vacances en Grèce. Roger, les yeux brillants, s’était chargé des grillades. Quelques minutes plus tard, les odeurs de poulpe, d’herbes et de laurier grillés flottaient dans l’air, aiguisant les appétits déjà bien ouverts. Nadine avait dressé la table, elle avait réparti des fougasses, des pots d’olives et des citrons servis sur des coupelles de bois. Cathy avait déposé une tapenade et une salade de tomates au centre de la table. J’avais sorti de la glacière des anchois marinés ainsi qu’un énorme aïoli qui suffisait pour vingt personnes. Tout était prêt pour le festin.
Roger, avec amour, avait retiré le poulpe du feu pour le déposer sur un plateau de terre cuite et le flamber au Pastis. On l’avait découpé, saupoudré de gros sel et de poivre pour ensuite l’arroser d’un filet d’huile d’olive et de citron. Dans un moment de recueillement attendri, les yeux fermés, on avait mastiqué l’offrande avec frénésie. Putain, putain ! Exultait Marco. On n’avait rien d’autre à faire que d’être heureux ! Avec la seconde bouteille de rosé, on avait une raison de jouir de l’agape. Les tranches de pain recouvertes de tapenade accompagnaient les anchois qui fondaient en bouche. On se passait les plats d’un bout à l’autre de la table. L’euphorie facilitait la communication, et pour prolonger le plaisir, on avait décidé de marquer une pause avant de passer au poisson. On se fait une pétanque les gars ?
L’après-midi était bien avancée lorsque les poissons relevés d’épices et d’aïoli avaient été accueillis par un hourra exalté ; on aurait pu encore manger pendant des jours. Les conversations reprenaient dans le brouhaha de la musique et des couverts qui s’entrechoquaient. On parlait de tout et de rien, chacun veillait sur son voisin pour s’assurer qu’il ne manquait de rien. Une fois les assiettes vides, le ventre et le cœur apaisés, on avait allumé une cigarette et l’on s’étirait le corps dans un souffle de soulagement. Nadine, repue de jouissance, laissait échapper un bâillement, Marco s’était assoupi sur sa chaise. Le soir avait obscurci les visages, j’avais déposé une lampe à pétrole sur la table. Les cigales avaient interrompu leur chant depuis un bon moment. En regardant le ciel qui semblait palpiter dans la lumière des étoiles, je profitais des derniers instants de la journée. Cathy avait posé la tête sur mon épaule ; le paradis sur terre n’est-ce pas ? J’avais souri en regardant autour de moi. Oui, putain, j’avais oublié que cela pouvait exister.
Gabriel Schmitt

Vous avez écrit un livre : un roman, un essai, des poèmes… Il traine dans un tiroir.
Publiez-le sans frais, partagez-le, faites le lire et profitez des avis et des commentaires de lecteurs objectifs…
Je suis toulonnaise et je reconnais les saveurs du sud. Je recommande la tapenade aux olives noires ou vertes, un vrai délice. @Sylvie de tauriac
@Zoé Florent
Mon Dieu, où avais-je la tête ???
J'ai toutefois une excuse : je ne lis pas toutes vos sornettes.
@Henriette Pattenlair Apprenez à lire, cher horchidoclaste en chef : je suis toujours là en tant que lectrice... Belle journée !
PS : n'allez pas imaginer que je lis les vôtres, cher @Henriette Pattenlair, d'autant moins que depuis dix ans, elles sentent sacrément le réchauffé...
@Zoé Florent II
J'aime beaucoup les gens qui sont là pour dire qu'ils ne sont pas là. Suis-je la seule à trouver ça bizarroïde ?
PS : N'oubliez pas de faire une capture d'écran.
Rhôôô... @Floriana Vélasquez
ô, fille des Calanques,
qu'est ce Y à gary ?
On dirait une pub dans la pub ! Tout y est ! la chaleur, la Mistral, le poulpe, la pétanque et la tapenade... Vé ! Manque peut-être la sieste pour compléter la carte postale. Peu être un peu trop carte postale, peut-être...
PS : les barquettes c'est des pointus chez nous, Gary !
Ce texte est très habité, putain !
Une très belle image du bonheur, avec l’humour et une pointe d’inquiétude en prime. Bravo !
(Et arrêtez de partir, toutes et tous ! C’est quoi cette manie ? Putain, on dirait moi !)
@Gabriel Schmitt Dire que vous avez quitté mBS deux jours avant moi, cher Gabriel ! Dire qu'une fois de plus, vous n'avez pas été entendu et avez jeté l'éponge, m'incitant à prendre la même décision !
Parfois, j'ai l'impression d'un autosabordage lorsque je vois MonBestSeller laisser filer de bons auteurs, qu'ils n'ont pas su protéger. Car si les protéger n'est pas une obligation, favoriser les élucubrations dévastatrices d'un troll irrespectueux n'en est pas une non plus...
Quoi qu'il en soit, délicieuse ambiance pour cette nouvelle. Elle évoque avec justesse ces bons moments de la vie que l'on voudrait éternels.
Merci pour cette contribution !
Amitiés,
Michèle
Franchement, ça se lit comme un apéro au cabanon : simple, chaud, convivial… et avec un « putain » de bonheur à chaque ligne. On a envie de trinquer et de se jeter à l’eau. Ah, le poulpe flambé au Pastis… Putain, on s’y croirait, avec le Ricard qui pique la langue et les cigales qui te font suer autant que le soleil !
Totalement immergés dans une publicité : trop fort !