Interview
Le 16 sep 2026

Les 6 mensonges que tout écrivain se raconte

Avant d'inventer des histoires, l'écrivain commence par s'en raconter une à lui-même. Il se raconte qu'il aura le temps d'écrire. Qu'il saura exactement où il va. Qu'il ne changera pas son premier chapitre. Qu'il terminera son roman... Bref, il se raconte qu'il maîtrise la situation. C'est sans doute nécessaire. Car si l'on savait, avant d'écrire la première ligne les doutes, les détours, les personnages qui refusent de mourir et les intrigues qui partent dans une direction imprévue, on réfléchirait peut-être à deux fois avant d'ouvrir son ordinateur.
Ou comment l'écrivain se raconte des histoires avant même de les raconter aux autresOu comment l'écrivain se raconte des histoires avant même de les raconter aux autres

Voici donc les six grands mensonges que tout écrivain finit, tôt ou tard, par se raconter.

1. « Je vais juste corriger un petit paragraphe. »

C'est le mensonge le plus innocent. Et probablement le plus dangereux. Une petite phrase nous gêne. Un verbe manque de force. Une répétition nous agace. Rien de dramatique. On la corrige.
Puis on relit le paragraphe, le chapitre, et tout d'un coup le personnage nous semble réagir de façon anormale.
Mais si le personnage réagit ainsi, c'est peut-être parce que son passé n'est pas cohérent. Alors on modifie son passé : il est né aux forceps, il a perdu son chien Toby, ila des sinusites récurrentes...
Ce qui modifie son caractère, ses relations avec les autres personnages.
Oui mais l'intrigue tient-elle toujours ?
Quelques heures plus tard, le personnage a changé de prénom, sa mère est devenue sa tante, l'action a quitté Paris pour Lisbonne et vous venez de découvrir que votre roman est en réalité un polar psychologique.
Tout cela parce qu'une petite phrase vous semblait maladroite. Mais rassurez-vous : la phrase est maintenant parfaite, c'est le livre qui est à refaire.

2. « Je vais écrire un peu tous les jours. »

Cette résolution est de bonne augure.Tous les bons conseils vous appellent à le faire. Discipline, Régularité. Sagesse. Tous les jours, à la même heure, l'écrivain s'installera devant son écran. Il écrira ses 500 mots. Peut-être même plus, pour prendre de l'avance.

Puis arrive mardi, Il pleut. Mercredi, il y a trop de travail. Jeudi, il faut faire les courses. Vendredi, aaah,cette migraine... Samedi, il y a du monde à la maison. Dimanche, la décision est prise : on commencera lundi, sans faute.
Et lundi, justement, après l'avoir relu, on décide qu'il vaut mieux recommencer le premier chapitre.
L'écrivain dit et écrit régulièrement qu'il va écrire régulièrement. A l'infini.

3. « Je sais exactement où va mon histoire. »

C'est une phrase que l'on prononce souvent avec assurance au début d'un roman. On connaît le début, la fin.
Sauf qu'entre le début et la fin, il y a environ 250 pages. Et sur ces 250 pages, il se passe des choses qui échappe à notre contrôle. Le personnage que l'on pensait secondaire devient soudain passionnant. Celui qui devait mourir au chapitre 8 devient indispensable au chapitre 9, sinon ça ne tient pas debout.
Une rencontre imprévue, mais peut-être votre meilleur passage bouleverse toute l'intrigue.
La scène écrite « juste pour camper la situation» devient finalement la scène centrale du roman.

Et l'auteur découvre une vérité : il n'est pas le patron chez lui.
Un roman est un voyage dont on connaît la destination mais pas les détours. Et parfois les détours sont précisément plus intéressants que la destination.

4. « Je ne vais surtout pas m'attacher à mes personnages. »

Très bonne résolution. Les personnages sont des outils narratifs.Ils servent une intrigue. Il faut les faire souffrir si l'histoire l'exige, les séparer, les faire mourir (injustement de préférence)

L'écrivain doit être intransigeant jusqu'au jour où son héros devient une personne. On connait sa voix, ses habitudes, ses peurs. il nous ressemble ou il ressemble à quelqu'un. On sait ce qu'il va répondre avant même de lui poser la question. Et puis arrive le moment de ce terrible accident où il doit mourir. C'était prévu depuis le début. Tout est parfaitement logique. 
Et soudain une pensée surgit :« Et s'il n'était que blessé? ». Voilà, vous venez de négocier avec un personnage qui n'existe pas. Et le pire, c'est qu'il vient probablement de gagner. Avec en prime une convalescence très courte.

5. « Quand le livre sera terminé, je pourrai enfin souffler. »

Un livre terminé n'est jamais tout à fait terminé. Il reste une relecture. Puis une autre, une coquille, une phrase trop longue, un personnage dont l'âge n'est plus le même entre la page 42 et la page 187, un titre dont on n'est plus certain, une couverture à revoir, un résumé à améliorer.

Et lorsque, enfin, tout semble terminé, une petite voix murmure :« Et si on changeait la fin ? » On pourrait évidemment l'ignorer. On ne l'ignore jamais. On s'y attelle, même si c'est pour rire.
Puis, miracle, un jour, le livre est vraiment terminé. On ferme le fichier. On regarde le plafond avec cette sensation étrange d'avoir terminé quelque chose d'immense. Et c'est souvent à cet instant précis qu'une nouvelle idée arrive.
Une toute petite, presque insignifiante.Mais elle s'installe. Elle attend. Et quelques semaines plus tard, un nouveau document apparaît sur l'ordinateur. Titre provisoire : « Roman 2 ».

6. « Cette fois, je vais faire les choses autrement. »

C'est le plus beau mensonge de tous, le plus énorme aussi parce qu'il contient tous les autres.
Cette fois, on fera un plan, on écrira tous les jours, on ne réécrira pas le premier chapitre, on ne procrastinera pas, on saura s'arrêter...Et pourtant, on recommence. 
C'est peut-être cela qui définit l'écrivain : sa capacité extraordinaire à croire encore à ce qu'il sait déjà être faux.Il sait que le prochain roman ne sera pas plus facile et que le doute s'installera à nouveau. Et malgré tout, il ouvre un nouveau fichier. Il écrit une première phrase. Puis une deuxième. Et l'histoire (re)commence. Indéfiniment.

Au fond, tous ces petits mensonges ont peut-être une utilité.  Il faut croire que l'on contrôle tout pour pouvoir accepter que l'on ne contrôle presque rien.
On pense écrire un roman et, parfois, c'est le roman qui finit par nous écrire un peu.
Peut-être est-ce cela, la part la plus mystérieuse de l'écriture. On croit que l'on invente. mais quelque chose, dans le silence de la page blanche, semble déjà attendre.
Continuez à croire que vous maîtrisez votre roman. C'est probablement le plus joli mensonge que vous puissiez vous raconter.
Parce qu'au fond, écrire, c''est peut être avoir suffisamment confiance dans les mots pour accepter de les suivre.

Christophe Lucius

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Génial! Un grand merci! Comme écrivain, je me sens parfois concerné (je le savais déjà ou pas) ou pas du tout (rire bienveillant). Il y a matière à discussions. Le terrain étant miné, je ne glisserai que deux petites remarques avant de m'éclipser:
- Tout mensonge est utile.
- Au début, je me prenais pour Dieu, donnant naissance et tuant mes personnages selon mon bon vouloir; aujourd'hui, ces malappris me mènent par le bout du nez.
Encore merci!

Publié le 17 Septembre 2026

Bonjour @Christophe Lucius
Je voudrais rendre hommage à Athena Skat dont la disparition me bouleverse.
Tout au long de notre existence, nous sommes traversés par des événements ainsi que par des sentiments. Nous y répondons par d’autres sentiments, et par d’autres événements en fonction de ce que nous sommes.
Peut-être que cet ensemble n’est qu’un moyen pour oublier cette chose qui nous attend tous. La vieillesse dans la décrépitude, ensuite notre disparition.
Peut-être que ce que vous écrivez ne sont pas des mensonges au sens commun du mot, mais bien quelques rites pour oublier notre finitude.
Je retiens particulièrement vos propos sur l’attachement aux personnages. Ce n’est qu’au moment où j’ai accepté de m’attacher à mon personnage que j’ai pu écrire mes romances de l’apaisement. Paradoxalement, pour un homme, c’est à un personnage féminin, Summer, que je me suis identifié.
L’attachement à mon personnage m’a permis de me surpasser. Non pas au niveau de l’écriture, mais au niveau d’une frontière que je n’osais traverser auparavant. Écrire des romans sentimentaux d’apparence initiale si mièvre.
J’ai cette impression en lisant vos dernières tribunes qui contiennent des mots forts comme le deuil ; un règlement de compte avec la vanité ; cette dernière dans laquelle vous évoquez des « mensonges », que vous passez par une phase de remise en question. J’ajoute à cela votre photo en barbu avec un regard désabusé.
Si c’était le cas, ce lieu de rencontre entre écrivains est une belle réussite. Il y a les excès, il y a les hypocrisies, l’honnêteté, toujours un échange. Je crois que c’est ce qu’on appelle la vie.
Voici une citation de Marc-Aurèle :
MARC AURÈLE, PENSÉES POUR MOI-MÊME, LE TEMPS QUE DURE LA VIE. Le temps que dure la vie de l’homme n’est qu’un point ; son être est dans un perpétuel écoulement ; ses sensations ne sont que ténèbres. Son corps composé de tant d’éléments est la proie facile de la corruption ; son âme est un ouragan ; son destin est une énigme obscure ; sa gloire un non-sens. En un mot, tout ce qui regarde le corps est un fleuve qui s’écoule ; tout ce qui regarde l’âme n’est que songe et vanité ; la vie est un combat, et le voyage d’un étranger ; et la seule renommée qui nous attende après nous, c’est l’oubli. Qui peut donc nous diriger au milieu de tant d’écueils ? Il n’y a qu’un seul guide, un seul, c’est la philosophie.

Publié le 17 Septembre 2026

Excellent article, merci @Christophe Lucius, et je suis tout à fait d'accord avec @Albert H. Laul_2 : on ne cesse de se mentir à nous-même mais il ne faut pas trahir le lecteur, tenir la promesse faite au lecteur est une règle d'airain, j'ai refermé avec dégoût des bouquins écrits par des auteurs à succès qui ne la respectaient pas.

Publié le 17 Septembre 2026

Très bon article. Merci ! J'ajoute que tout romancier doit se mentir à lui-même sans jamais mentir à son lecteur. Il se raconte des histoires mais écrit une vérité, la sienne. Équilibre difficile.

Publié le 17 Septembre 2026

Article très intéressant. C'est marrant de se découvrir à travers ces six mensonges que l'auteur se raconte, même si pour chacun d'entre nous chacun a ses nuances.
Je suis empressé de savoir ce que les auteurs de la communauté vont exprimer.
Un sujet qui devrait faire débat pour ceux qui oseront affronter leurs mensonges.
Merci, @Christophe Lucius, pour tous ces articles/tribunes ayant pour objectif d'aider les auteurs à se réaliser.
MC

Publié le 16 Septembre 2026