Le scandale de l’affaire Thélyson Orélien n’est pas qu’une intelligence artificielle ait éventuellement participé à l’écriture de son roman, mais c'est que personne n’en soit sûr
Quelques semaines auront suffi pour faire de C’était ça ou mourir, premier roman de l’écrivain québécois d’origine haïtienne Thélyson Orélien, le livre de la rentrée 2026, puis l’objet d’un procès littéraire, technologique et bientôt idéologique.
Prix du Roman Fnac, sélectionné pour plusieurs grands prix, porté par des ventes spectaculaires, le livre raconte l’odyssée d’un professeur haïtien qui fuit son pays et traverse les Amériques dans l’espoir d’atteindre le Canada.
Avant la tempête, les éloges déferlent
Sur le plateau de "La Grande Librairie", Amélie Nothomb salue une « verve constante » et parle d’un « tour de force ». Yannick Haenel proclame : « Ce livre, c’est un événement. ». Augustin Trapenard qualifie "une langue à couper le souffle". Quelques jours plus tard, "Le Masque et la Plume" consacre une émission au roman le qualifiant de Récit biblique et de Roman picaresque. Et je vous fais grâce de la dithyrambie de BHL.
France Inter présente un ouvrage faisant « l’unanimité (ou presque)».
Puis vient le soupçon
Le 21 septembre, un compte X baptisé « Balance ton Claude » affirme avoir soumis des passages du roman au détecteur d’intelligence artificielle Pangram et en conclut que le texte aurait été très largement produit par une IA. L’auteur nie catégoriquement : « Je n’ai jamais utilisé l’intelligence artificielle pour produire des textes », affirme-t-il.
Le problème est que la machine appelée à dénoncer la machine n’est elle-même pas un juge infaillible. L’AFP a soumis certains passages à plusieurs détecteurs : leurs conclusions se sont révélées contradictoires, certains les déclarant humains, d’autres artificiels, avec des probabilités variant fortement.
Le chercheur Alexandre Gefen, spécialiste des rapports entre littérature et IA, résume la difficulté : sur la seule analyse d’un texte, « on est dans le domaine de l’indémontrable ».
Augustin Trapenard posera alors les deux questions simples : « Comment savoir ? Comment vérifier ? »
Selon lui, le cas ouvre des « questions vertigineuses" dans cette ère du soupçon ».
IA et plagiat : ne pas confondre les deux procès
C’est ici que l’affaire change de nature.
Car parallèlement aux soupçons concernant C’était ça ou mourir, plusieurs médias canadiens mettent au jour des emprunts beaucoup plus anciens dans des textes de Thélyson Orélien.
La Presse établit qu’une chronique de 2013 reprend presque entièrement, sous forme de traduction légèrement remaniée, un article du Philippine Star, une journaliste.
Radio-Canada relève qu’un texte récompensé dans les années 2010 reprend de larges passages du Matin des magiciens de Louis Pauwels et Jacques Bergier.
Cette distinction est essentielle : Utiliser une IA et plagier ne sont pas la même chose.
Le plagiat consiste à s’approprier le travail identifiable d’un autre en le présentant comme sien. Moralement et intellectuellement, la faute est ancienne et parfaitement compréhensible.
L’usage d’une IA pose une question beaucoup plus neuve : jusqu’où un auteur peut-il se faire assister par une machine avant de cesser d’être, aux yeux de son lecteur, l’auteur du texte qu’il signe ?
Lorsque l’Académie Goncourt retire finalement C’était ça ou mourir de sa sélection, son communiqué invoque les plagiats révélés, démontrés et les analyses laissant penser que le roman serait très largement produit par une intelligence artificielle.
Mais Éric-Emmanuel Schmitt, membre du jury, apporte ensuite une précision déterminante. « Ce sont effectivement les plagiats avérés qui nous ont fait perdre confiance », explique-t-il. Il révèle également l’urgence ressentie par les jurés : les livres devaient parvenir aux lycéens (Goncourt) et il estimait que le roman avait de fortes chances de séduire le jury du Goncourt des lycéens.
Schmitt ajoute qu’il est personnellement opposé à l’attribution du Goncourt à un premier roman, qu’il considère comme dangereuse pour un jeune auteur.
L’Académie possède d’ailleurs un Goncourt du premier roman distinct.
Voilà qui change l'analyse : l’exclusion n’est pas simplement la condamnation démontrée d’un « roman écrit par ChatGPT ». Elle traduit une rupture de confiance née de plusieurs éléments, certains établis : les anciens plagiats, d’autres toujours discutés : le degré réel d’intervention d’une IA dans le roman.
Quand la littérature devient un champ de bataille politique
Il serait naïf, pourtant, de réduire cette affaire à une querelle technique.
C’était ça ou mourir parle d’exil, de migration, d’Haïti, de frontières, de la violence subie par ceux qui cherchent ailleurs une possibilité de vivre. Son auteur est noir, haïtien d’origine et immigré au Québec. Le livre arrive donc dans un espace culturel où ces questions sont déjà hautement politisées.
Le compte « Balance ton Claude » s’est révélé être notamment animé par Samuel Fitoussi, essayiste et chroniqueur au Figaro, auteur de Woke Fiction et régulièrement critique envers une partie de la gauche. Fitoussi récuse cependant toute motivation politique dans cette affaire et affirme que le sujet migratoire du roman n’ont pas motivé son enquête.
En face, certains défenseurs d’Orélien ont vu dans l’offensive une cabale venue de la droite contre un écrivain racontant l’expérience migratoire.
Chaque camp soupçonne l’autre de motivations idéologiques.
C’est ici que le débat devient complexe et toxique.
Car l’origine politique d’une accusation ne suffit pas à la rendre fausse.
Mais l’existence d’éléments problématiques ne permettent pas davantage de transformer toute une œuvre en preuves d’une prétendue faillite idéologique.
Autrement dit :
- on peut enquêter sur Orélien sans faire le procès des migrants ;
- on peut défendre sa présomption d’honnêteté concernant l’IA sans effacer les plagiats établis ;
- on peut être touché par son roman sans être un imbécile manipulé par une machine.
C’est probablement cette dernière possibilité qui dérange le plus.
Et si le texte restait bon ?
Frédéric Beigbeder résume le piège. L’affaire est, dit-il, « de toute façon horrible » :
Si Orélien n’a pas utilisé l’IA, l’accusation constitue une terrible calomnie ; s’il l’a utilisée massivement sans le dire, elle devient une tromperie littéraire considérable.
Mais il existe une troisième question, qui élargit le débat.
En supposant qu’une intelligence artificielle ait réellement participé de manière importante au roman : que deviennent alors les émotions éprouvées par ses lecteurs ?
Soit ils se sont foutus du monde (et nous ont tous mentis), soit ils ont été pris honnêtement dans les filets de ce texte.
Et l'on peut légitimement penser que la deuxième hypothèse est la plus probable.
Amélie Nothomb aurait-elle soudain tort d’avoir vu un « tour de force » ? Les critiques du Masque et la Plume doivent-ils retirer rétrospectivement l’émotion qu’ils ont éprouvée ? Les milliers de lecteurs touchés par le héros ont-ils été dupés jusqu'aux larmes ?
Une œuvre cesse-t-elle d’être belle lorsqu’on découvre que l’outil qui a participé à sa fabrication n’était pas celui que l’on imaginait ?
Cette question dépasse très largement Thélyson Orélien.
Un écrivain utilise internet, des dictionnaires, des correcteurs, des documentalistes, des éditeurs qui coupent, déplacent, réécrivent parfois une phrase.
Demain, il utilisera évidemment une IA pour rechercher une variante, tester un dialogue, vérifier une cohérence ou proposer vingt formulations dont il n’en conservera qu'une.
À quel moment l’aide devient-elle substitution ? C’est là que doit se situer la frontière morale et à quel seuil ?
Non pas entre l’homme et la machine mais entre l’assistance assumée et la dissimulation.
L’IA : outil de perfection ou instrument de triche ?
L’intelligence artificielle ne descend pas du ciel. Elle a appris en absorbant d’immenses quantités de productions humaines. Inspirée de Proust, empruntant à Zola, cueillant les vers de Baudelaire et de tous les Maîtres ...
Elle reproduit nos raisonnements, nos banalités, nos structures, nos images, mais aussi nos fulgurances, et notre génie.
Et surtout, son amélioration exponentielle ne nous a pas révélé encore toutes ses réserves.
Elle ne « prend » pas automatiquement le meilleur de l’homme. Mais utilisée par un humain exigeant, elle devient un instrument capable de chercher, parmi des milliers de possibilités, celle qui permettra peut-être d'approcher la perfection.
Abandonner la création à l'IA est une rupture du pacte avec le lecteur.
Mais comment le saura-t-on devant un excellent texte ?
Refuser l’IA en bloc reviendrait peut-être à refaire le procès du traitement de texte ou du correcteur orthographique avec un siècle de retard.
Lui abandonner la création tout en apposant ensuite un nom humain sur la couverture serait, à l'inverse, rompre le pacte de confiance avec le lecteur.
Entre ces deux extrêmes existe une voie trouble et indéfinie mais exigeante : la transparence.
Beigbeder évoque déjà l'idée d'un « label écriture humaine ». On peut imaginer demain des livres indiquant simplement : « sans IA générative », « IA utilisée pour documentation et correction » ou « œuvre conçue conjointement avec une intelligence artificielle ».
Chacun pourrait alors juger l’œuvre pour ce qu’elle est.
Mais reste à définir dans quelle proportions, sur quels critères ?
Et si certains auteurs écrivaient comme l'IA, on les accuserait de la piller ou de la singer ?
L’affaire Thélyson Orélien restera peut-être comme un scandale de la rentrée 2026. Mais elle pourrait surtout marquer autre chose : le moment où la littérature a compris qu’elle n’allait pas pouvoir empêcher l’intelligence artificielle d’entrer dans son atelier.
La vraie question ne sera donc probablement plus : « Peut-on écrire avec une IA ? » mais "Comment écrire avec l'IA" et sous quelles conditions ?
Et les conséquences de la question : Que reste-t-il de l’auteur lorsqu’une machine l’aide à écrire ? et est-il moralement tenu de le dire à son lecteur ?
L’IA peut être une triche. Elle peut aussi devenir un extraordinaire outil de perfectionnement.
Comme souvent avec les inventions humaines, ce n’est peut-être pas l’outil qui décidera de ce qu’il devient.
Ce sera l’usage que nous choisirons d’en faire, ou que la Société nous proposera d'en faire.
Christophe Lucius
- sans IA générative,
- avec IA pour la collecte des opinions des journalistes et leurs réflexions
NB :
En chiffres
Après la polémique sur le recours à l'IA, les ventes du livre de Thélyson Orélien bondissent La semaine passée, le roman a vu ses ventes accélérer, selon l'Observatoire de la librairie. Avant le début de la polémique, « C'était ça ou Mourir » était déjà l'un des plus en vue de la rentrée littéraire, (les Echos).
Reste à savoir si cette tendance va se confirmer. (30 Septembre)
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@MBS
je me suis mal fait comprendre pareillement. Mes reproches ne vous concernaient pas, mais ce qui a été dit dans les médias.
@aj.michel
Croyez aj. michel que pas un instant je n'ai mis cet auteur en question. (ou alors je n'ai pas su me faire comprendre)
Et la bataille des IA dénonciatrices(qui disent tout et son inverse) ne m'intéresse pas.
Ce qui m'intéresse, ce sont les questions que cela peut soulever, donc pas un procès mais comme vous le mentionnez, éviter le risque d' une erreur judiciaire : "une accusation grave sans qu’on puisse la vérifier."
Le sujet de ce débat, à l'éclairage de ce "fait divers", est pour moi de deux ordres :
1) L'IA peut elle nous émouvoir car que ce livre ait été écrit à l'IA (ou pas) , a ému de grands critiques littéraires). Mais cette question dépasse la littérature (et l'on peut supposer que la même question se pose dans toutes formes d'expressions artistiques : musique, dessin , peinture, voix., cinéma.. etc
2° il faudra compter avec l'IA demain dans toute forme d'expression artistique et comment la gérer.(Il est clair que la certification des auteurs est un gag ).
Et par ailleurs, quelle est la phrase, le paragraphe humain (écrit par un homme) qu'une IA serait incapable d'écrire. Indémontrable à nouveau.
C'est donc une suggestion de réflexion que propose cet article et en aucun cas un procès
Cette affaire a eu un impact, certes limité, cependant, après plusieurs quêtes, je ne trouve personne qui puisse expliquer en quoi consiste la duperie, si effectivement il y en a une.
Je trouve plusieurs articles qui évoquent cette affaire ainsi que l’utilisation de l’intelligence artificielle pour écrire le roman cité. Il eût été logique d’accompagner les accusations par des éléments établissant de manière honnête et loyale l’utilisation de l’intelligence artificielle pour rédiger l’ouvrage en question. Il n’en est rien. L’utilisation d’un logiciel capable de détecter la présence de textes induits par l’IA est strictement fallacieuse.
Il aurait été bienvenu dans le cas de cet article de nous présenter des éléments clairs en rapport avec cette supposée fraude en littérature. Par exemple, en quoi les textes ne sont pas issus de la volonté de l’auteur.
Ce qui est préoccupant, plus que l’affaire elle-même, c’est le fait de croire en une information grave sans qu’on puisse la vérifier.
Concernant l’émotion que pourrait provoquer L’IA, pour le moment, je ne sais quoi en penser.
Je vois que je n'ai pas répondu à la question posée par l'article : "Et si l'IA savait nous émouvoir". Ma réponse tient en une autre question : "Le rôle de la littérature est-il de nous émouvoir?"
Ma réponse est non. La vie m'émeut, la littérature tient un autre rôle dans mon existence.
Mais peut-être ne parle-t-on plus de littérature depuis longtemps.
Dans ce cas :
Vive l'IA ! que les auteurs s'y abreuvent, que les lecteurs s'en repaissent. Cela n'a plus la moindre importance.
L’IA n’écrit ni plus mal ni mieux que la plupart des écrivains à la mode ou labellisés. Logique puisqu'elle s'en inspire.
Le problème, ce ne sont pas les écrivains indélicats : il y en a toujours eu, il y en aura toujours. Le problème, comme le dit @Dylan en substance, ce sont les lecteurs, qui gobent et avalent sans nuance.
J'ai donné, par curiosité, un de mes textes, ni bon ni mauvais, à l’IA pour le reformater. Le résultat est navrant : c’est pompeux, emphatique, bourré d’adverbes et d’effets de manche.
Il y a de bons et de mauvais restaurants. Si un consommateur ne fait pas la différence entre des frites surgelées et des pommes de terre rissolées, c’est son problème.
Idem en littérature, si un lecteurs se satisfait de textes médiocres, c’est sa responsabilité. Il n'y a pas encore de loi contre l'incompétence...
Sinon, la moitié de la France serait en prison...
@jézabel niel
Pangram a dû en avaler ses boulons ! Seule un branquignol ou une tapée de la langue française pourrait pondre des miniatures aussi gouleyant-ement syntaxiques et stylistiquement imputrescibles. Vos points-virgule en folie et vos tirets quadratin dansant la gavotte ont probablement généré une erreur 404 dans ses entrailles. Permettez-moi de vous remercier pour cette opération de salubrité publique : perplexifier cette machin-ce machin n'est pas donné à tout le monde.
Et puisque l'heure sonne pour les remerciements, acceptez en sus ma gratitude pour votre retour sur mon brimborion "lupinesque". Ravie que mon très modeste talent de pasticheuse vous ait fait passer un agréable petit quart d'heure.
@Dylan Pour ma part, dès que c'est stylistiquement atone (qu'elle qu'en soit la raison), je referme illico, texte publié dans une maison d'édition, autoédition ou texte en ligne.
C’est sur ce site même que j’ai appris à reconnaître un texte qui sent la sueur Vs un texte aux fragrances artificielles. Ces dernières se reconnaissent parfois dès la première ligne. On a donc le choix : refermer le livre après l’avoir reconnu, ou poursuivre la lecture pour retrouver ne serait-ce qu’un souffle humain. Et « c’était ça ou mourir » fait partie de ce texte-là. Déjà, dès la troisième phrase, le doute s’installe. J’ai eu envie de l’abandonner.
« Et si je le lisais sans préjugés ? » me suis-je dit.
Alors j’ai rouvert le machin. Après quelques minutes, je me suis senti obligé de le refermer. Pas parce qu’il était pourri, mais parce que je ne pouvais plus contenir mes larmes. Je devais pleurer, poser ma main sur le cœur, le temps d’un souffle. Tout au long de la lecture, j’ai eu des frissons, j’ai ressenti l’angoisse, la faim, le cœur serré. J’ai également ri. La seule grande gêne : les métaphores forcées, les comparaisons abusives, les répétitions, les effets de style qui ne sont propres qu’à l’IA. Pas besoin d’un logiciel pour en avoir la confirmation. Je suis juste un peu confus après avoir fini le livre. Et si, finalement, c’était à l’éditeur qu’il fallait jeter les pierres ? Je ne pense pas que ce livre soit le résultat intégral d’un prompt. Je penche plutôt pour une reformulation opérée par un néophyte de l’IA.
À la question de savoir si l’IA peut donner de l’émotion : alors là, je… Ouf !
Et si l’émotion ne venait ni de l’IA ni de l’humain, mais juste d’une rencontre entre le texte, le contexte et le lecteur ? Sans se soucier de son origine. Ceux qui ont aimé ce livre n’ont pas eu tort. Le ressenti prime sur la médiocrité du style. Ils ont connu la misère.
Je n'ai pas lu le livre, et si on me le prête, je le lirai. Je voudrais citer les paroles du pape Léo à propos de l'IA : déléguer les travaux intellectuels à une machine, est une grave erreur. L'homme ne passe plus par cette phase d'apprentissage qui assure notre progrès. Il est assisté, donc dépendant.
Imaginez un jeune homme qui se marie avec une jolie femme, puis ce dernier découvre que celle-ci est un robot. Quelle déception ! le lecteur est ce jeune homme, et il a besoin de communiquer avec un humain. La relation auteur/lecteur représente davantage que des mots sur une page. Un lien se crée, un sentiment et une sympathie. @Sylvie de Tauriac
Pour mettre un peu de fun dans ma triste et sordide existence de grabataire prisonnière d'un EHPAD (n'est-ce pas, cher camarade Canal ?), je viens de soumettre à Pangram (que je ne connaissais pas) l'un de mes Slapstick. Brèfle, le machin a tranché : mon texte a été produit intégralement par une main humaine. Eh bien, le croirez-vous, j'ai été secrètement soulagée. En effet, j'avais craint un moment d'être une Inintelligence Artificielle. Ouf ! Je vais pouvoir reprendre une bonne tranche de pâté.
@Clarisse Balsamo
Je ne vous l'avais pas dit à l'époque (vous savez ce que c'est : la vie, le temps qui passe, les joies, les soucis...), mais votre pastiche féminin de Leblanc m'avait bien amusée. Faute avouée est-elle à moitié pardonnée ?
@jézabel niel , vous avez deviné juste. Je suis autant comtesse et centenaire que je suis papesse. La comtesse du brave Lupin ne vivait que de tours de passe-passe, la pauvrette ! (Si je puis dire, étant donné la malignité du personnage.)
Et, pour ce qui nous assemble sur cette page : il y a-t-il plaisir plus grand que de parler... pour n'influer sur rien du tout en ce bas monde ? Ce passe-temps est vieux comme Hérode.
Merci de rappeler les antécédents de "l'affaire".
Pour moi, comme écrivain, je considère que ce qui importe c'est le résultat de mon travail, on se fiche de qui je suis. En tant qur lecteur, je déteste que l'on vienne troubler mes lectures avec des considérations "people".
En résumé, l'oeuvre, rien que l'oeuvre, la fin justifiant tous les moyens? Non plus. J'écris car j'y trouve du bonheur, le reste m'importe peu. Itou comme lecteur. Je ne vois pas de quelle façon ces robots imbéciles et leurs maîtres cupides pourraient m'en empêcher.
En revanche, si vous cherchez gloire et richesse d'un côté, et de l'autre côté une illusoire authenticité, je vous souhaite bon courage!
Si j’ai fourni l’exemple de Theranos dans mon précédent commentaire, c’est pour apporter la preuve que l’on peut spéculer de manière irrationnelle sur un événement absurde.
À la question, est-ce que l’IA peut créer une émotion, la réponse est normalement non. Cependant, il y a des possibilités en fonction de l’état de corruption des esprits.
On imagine une photocopieuse. Une personne effectue des copies de toutes les pages d’un célèbre recueil de poésie. Ensuite, on rassemble les pages pour en faire un tout. Si on devait ressentir une émotion, ce serait par rapport à ce qui a été créé dans le recueil original. Toutefois, des esprits, lorsqu’ils sont corrompus, penseront que la photocopieuse aura contribué à l’émotion.
Nous supposons une photocopieuse plus élaborée. Elle permet de garder en mémoire quatre ouvrages. La même personne effectue la photocopie de quatre œuvres de poésie célèbre. La photocopieuse effectue un assemblage de quelques pages de chaque ouvrage. L’amalgame obtenu constitue à son tour un ensemble.
Ici, la difficulté s’accroît. En effet, il est fait référence à plusieurs ouvrages de poésie. Si on peut reconnaître un, on peut ne pas connaitre un autre. La copie finale qui, rappelons-le, n’est qu’un assemblage de quelque chose d’existant pourrait créer une émotion que l’on attribuera à la photocopie.
Ceci représente une analogie simple avec l’intelligence artificielle.
À travers mes commentaires, je ne vise jamais des personnes particulières. Je m’efforce de donner mon avis sincère sur un thème.
Eh bien, cela aura au moins le mérite de faire parler ! Et quelle surprise de me retrouver incidemment dans les petits papiers de Mme Balsamo, comtesse de Cagliostro sans doute comme je suis écrivain. Sacré Lupin ! Il n'en fera jamais d'autres !
Cette croyance aveugle en l’intelligence artificielle est hautement inquiétante. Je voudrais que l’on se rappelle tout ce qui a été dit lors du lancement de ChatGPT. « Si rien n’était fait, l’humanité disparaîtrait dans les mois à venir, ensuite on retarda cette échéance fatale à cinq ans, 25 ans, actuellement c’est 50 ans. D’autres inepties ont été affirmées.
Cet aveuglement ne manque de rappeler celui autour de la société Theranos.
Elizabeth Holmes avait fait sensation avec une machine qui pouvait effectuer plus de 200 analyses sur une simple goutte de sang prélevée sans piqûres. De plus, la machine permettait de prédire des cancers.
Comme en ce moment pour l’IA, il s’ensuivit un aveuglement collectif. Holmes est devenue une célébrité, elle file la une de grands journaux, on l’invita partout.
Ce qui est surprenant est que ce qu’elle affirmait était strictement impossible, comme l’intelligence officielle. Pendant des années, personne ne s’en était aperçu.
Que ce soient les intelligences artificielles, où la société Theranos, ceci ne représente que l’application d’un concept fréquent chez les scientifiques et la Silicon Valley, Fake it until you make it.
Si cette mystification concerne une technologie, et si nous y croyons aveuglément, qu’en serait-il lorsque des gens nous proposent des théories qui concernent les humains ? Je n’ose y penser.
PS : La baisse de niveau des écrivains, celui des écoliers, a débuté largement avant l’intelligence artificielle.
@Clarisse Balsamo, on ne peut pas penser que des membres aussi éminents de la communauté littéraire soient assez naïfs pour se laisser porter par le simple récit d’un migrant qui traverse les océans (si c’est ce qu’il fait, je n’ai lu que quelques extraits). Le sujet est porteur, il émeut, mais le Goncourt n’est pas un lapin de six semaines, et l’unanimité des critiques plaide en faveur d’un vrai roman, et pas d’un simple reportage qui m’apprendrait ce qui arrive aux migrants. À écouter les professionnels, il y a une vraie voix, qui emporte, et on parle ici de gens dont lire est le métier. S’ils se sont tous fait avoir… Vous parlez de qualité de la prose et de l’écriture, mais les extraits analysés brillamment par @Michel Laurent montrent bien qu’elle est soignée, travaillée en profondeur, et c’est bien cela le problème, ou le secret de sa réussite. Un scénario porteur, plein d’humanité, et une prose qui possède un vrai style. Ce n’est ni le livre sur rien dont Flaubert rêvait, et qu’il n’a jamais écrit, ni une prose parnassienne virtuose mais sans saveur.
Plus largement, je ne suis pas sûr que la littérature humaine soit morte. Mais pour moi, l’instinct qui décèle le véritable auteur est devenu une fable. C’est bien ce que démontre cet incident édifiant. On peut s’estimer le plus grand des lecteurs, le plus instruit, le plus fin, celui qui voit les intentions sous les intentions, qui lit l’implicite à livre ouvert et comprend le langage des choses muettes, et être floué, eu. Les plus grands intellectuels, des littérateurs reconnus, estimés, travailleurs, humbles, se sont peut-être fait avoir. Et avant eux toutes les strates de lecteurs honnêtes, simples, pervers, pinailleurs, stylisticiens, grammairiens et rêveurs.
À mon sens, le pire, c’est que finalement peu importe que cet auteur, si auteur il y a, ait écrit ou fait écrire. Dans les deux cas, l’édition a été humiliée, et ce que deviendra l’acte d’écrire devient le centre du débat. Le pacte de lecture étant rompu, peut-être à jamais, il faut renouveler le contrat. On écrivait pour être lu, en tout cas pour un lecteur imaginaire, le lecteur idéal de notre fabula, mais aujourd’hui il se défie.
Il faut, y’a qu’à, s’interroger sur ce nouveau pacte. J’entendais Virginie Despentes expliquer qu’elle utilisait désormais des carnets pour écrire, qu’elle pourrait les présenter comme des preuves de son travail. Un autre intervenant suggérait qu’il faudrait garder des traces des différentes versions du texte, qu’elles démontreraient le lent travail de l’écrivain. Un troisième s’interrogeait sur la limite floue entre une utilisation vertueuse ou malsaine de l’IA. Word qui corrige tout seul, est-ce déjà trop ?
Là encore, la fraude reste possible. La confiance est devenue fragile, la sincérité suspecte et la main sur le cœur risible. Pourtant, paradoxalement, je ne crois pas qu’il faille essayer de la restaurer. Elle a définitivement vécu. Le nouveau pacte doit trouver d’autres valeurs. Le courage de mal écrire ne trouvera pas d’écho, la volonté farouche d’être soi est copiable, écrire avec ses tripes est en soi un paradoxe puisque tout le travail consiste à modeler la lave. Mais il reste un domaine que la machine ne parvient pas à reproduire, ce qui reste de soi une fois toutes les valeurs laminées : la capacité d’innover. C’est là, précisément, que réside le socle humain.
J’imagine déjà le dialogue :
— Mais @Michel Laurent a démontré que l’IA savait innover avec son analyse du « rire sans les dents » ! Enfin, si c’est elle qui a écrit…
— Même ça alors ? P… mais qu’est-ce qui reste ?
— Les textes antérieurs à 2021 !
— C’est tellement triste. On dirait une obsolescence humaine, l’homme vidé de sa substance, une anhumanité comme le dit Sadin.
L’auteur serait donc mort ? Vive l’auteur.
Pourtant, je crois qu’on se trompe, ce n’est pas la littérature qui est en danger, mais le modèle économique qui l’a soutenue, entretenue, exploitée. La résistance se fera dans de petits cercles, comme sur Monbestseller, c’est de là que se mènera la guérilla. Et gageons que tout finira par un festin.
@gaspard-off Créer une "véritable" émotion ? Et chez qui ? Et pourquoi ? Ce "book" ne crée-t-il pas une émotion uniquement en raison de la thématique du récit ? Un bon reportage journalistique ne pourrait-il tout autant en susciter une de la même amplitude puisqu'on s'émeut en réalité du sort des migrants et migrantes et NON PAS de la manière de mener l'écriture d'Orélien ? (On ne peut pas dire que cette question ne soit pas un point sensible dans les imaginaires politiques d'aujourd'hui. Sujet porteur, et propre à déchaîner une belle polémique, porteuse elle aussi pour les politiques et les médias. Et la polémique entourant l'affaire Orélien comporte tous les éléments capables de faire "monter la mayonnaise".)
Plus largement, je pense qu'on touche là à un grand malentendu. Pour beaucoup, auteurs et autrices comme lecteurs et lectrices, un roman est une histoire, et surtout une histoire "de genre" : "feel-good", policière, romantique, etc., et non un *texte*. (C'est aussi vrai pour les amateurs et amatrices qui déposent leurs textes sur MBS.) D'où un consensus des critiques littéraires accrédités sur un texte qui me semble médiocre, quel que soit la manière dont il a été généré.
On a pu dire que c'est avec des mots que l'on fait la littérature et cela me semble de plus en plus rare. Désormais, ce sont l'histoire, le synopsis, l'intrigue qui comptent, et non la manière dont on l'écrit. Et c'est là où cela coince... en tout cas, pour moi. En ce qui me concerne, la manière dont on écrit compte autant — sinon plus ! — que le synopsis. Et c'est pourquoi je prends toujours un plaisir extrême à lire les broderies-sur-du-vent feuilletonnées par @Cyrus Slapstick : ces miniatures sont souvent étourdissantes de verve et de compréhension intime de la langue française, même si cela tourne parfois en rond (et en carré). Quoi qu'on puisse en penser par ailleurs, elles sont toujours une leçon de *style*.
À grande échelle, chez les professionnels et professionnelles de l'écriture (maisons d'éditions, auteurs et autrices, critiques littéraires), cette affaire est un révélateur d'une bascule qui existait déjà mais n'avançait qu'à bas bruit, IA ou non. On vend maintenant des livres comme des savonnettes parce que les auteurs ou autrices sont porteurs d'un "récit de vie" et non d'une écriture personnelle. On peut les ranger dans des cases, c'est pratique pour la promotion, idéal pour le référencement Internet, formidable pour les algorithmes de recommandation... L'IA générative n'est qu'un accélérateur.
L'IA générative dans l'écriture transforme l'"écrivant" ou l'"écrivante" en faiseur ou faiseuse : "prompter, c'est écrire", disait récemment je-ne-sais-plus-qui dans une tribune de presse. Que nenni ! C'est donner des *ordres à une machine* de puiser dans un corpus (pillé illégalement) qui n'appartient pas au superviseur ou superviseuse des travaux finis, une somme de mots qui ne vient ni de son expérience propre ni de ses tripes, ni de ses souvenirs ni de ses joies ou de ses peurs. C'est piocher au hasard des probabilités sémantiques dans l'expérience des autres, moulinée par des machines programmés avec des biais incontrôlables et inconnus. Ce n'est pas écrire; c'est fabriquer un machin artificiel même si l'on finit par penser qu'on en est l'auteur (l'autrice) parce qu'on l'a organisé et retouché. (Loin de moi la pensée qu'il ne faut pas corriger et repasser sur un premier jet. J'ai commis un roman indé il y a quelques années, je compte en centaines les versions successives, les corrections et les "bains de tiroir" pour reprendre ce tapuscrit d'un œil neuf. Et le tout, sans IA. Quinze ans ont passé pour mettre un point final à ce processus.)
En somme, l'IA permet la dévoration de ce processus intime et lent qu'est l'écriture par un capitalisme du rendement (aller vite, produire plus, s'illusionner que l'on peut produire, exister à tout prix, vendre) . Car se battre avec et contre les mots est dur. Buter contre une feuille blanche est déchirant. Admettre que le talent que l'on possède est insuffisant malgré les efforts est dévastateur. Se rendre compte que l'intériorité ou l'expérience font défaut est un crise pour l'égo. En cette époque où tout le monde est supposé avoir en lui (ou elle) un écrivain(e) dissimulé(e), prendre la mesure de l'échec de ses ambitions est insupportable. De ce fait, la béquille de l'IA générative sera d'autant plus acceptée.
Amazon aurait déjà limité à trois le nombre de "livres" que l'on peut verser sur KDP. Le tsunami des textes IA est bien là, et il sera de plus en plus difficile pour les véritables écrivains et écrivaines de surnager. Tant pis pour les lectrices et lecteurs exigeants ! Avec le temps, nous serons de moins en moins à rire en pensant à la phrase récurrente de Gide : "J'écris 'Paludes'".
Et le flot de cette "daube William Saurens" (pour reprendre l'expression de @Catarina Viti ) aura accompli les dégâts. Car, à force de ne lire que des textes écrits par des machines, les humains se mettent à écrire comme elles. Nous sommes des êtres d'imitation. Le serpent se mord(ra) la queue...
Tout ceci est bien triste. Mais notre planète est assaillie par tant de crises essentielles pour notre survie que ce n'est au fond pas si grave. On trouvera toujours de quoi lire de "vrais" textes. (N'est-ce pas, @Adagio en fa majeur ?)
PS : le motif de l'auteur qui ne sait pas parler de son livre dans une émission de type "Apostrophes" a été brillamment mis en scène dans un polar drôlissime de Pierre Siniac, "Ferdinaud Céline". À déguster !
C'est fini.
L'IA a biaisé la lecture et baisé la littérature.
Tout va changer.
Et on se méfiera de tous les textes.
Sauf de ceux écrits avant 2021 et que je continuerai de lire sans arrière-pensée. Je vous rejoins en effet @Clarisse Balsamo
Chemin faisant, je continuerai le mien, irréductible gaulois contre l'envahisseur, écrirai mes textes avec ma seule tête et toutes les imperfections qu'elle recèle, mais au moins je me regarderai dans la glace et continuerai de me dire que je suis un auteur.
Et c'est bien là l'essentiel, de savoir que je l'ai fait tout seul.
Comme dirait le Comte de Monte-Cristo : "J'ai fait ce que j'ai dû ; maintenant que les autres fassent ce qu'ils me doivent"
Le problème est en effet bien plus grave qu’il n’y paraît : vous avez « bouffé » une daube William Saurens et vous l’avez trouvée délicieuse, parce qu’on vous avait dit (des sommités du bulletin météo-litté, les polichinelles de la télé : Trapenard 1er, Adler et consort) qu’elle était délicieuse.
Maintenant que vous savez, vous vous questionnez sur vous même, sur une éventuelle perte totale de goût, d’odorat, de vision même. Le diagnostic est simple : vous n’avez plus rien d’un gourmet. Vous êtes devenu « à l’insu de votre plein gré » un consommateur MacDo. Il vous suffit de voir une affiche de Nuggets pour aussitôt saliver.
@Michel Laurent : oui, nous savons cela, nous avons abondamment parlé l’an dernier. C’est la musique hum... Elle a un point commun avec l’odeur après l’incendie et après la mort, ce genre d’odeur qui se grave dans le cerveau. Que l’on ne connaît que si l’on a été victime d’un incendie, si l’on a été au contact de cadavres en décomposition (les deux étant mon cas, je sais de quoi je cause). Une odeur tellement incrustée dans les neurones que tu détectes un incendie à des kilomètres à la ronde, même un trois fois rien ; que tu détectes la présence sous les feuilles à trois cents mètre d’un cadavre de rongeur, ou pire encore de serpent (lesquels ont, vivants et morts, un redoutable parfum).
Pas besoin donc d’analyse, pas besoin de logiciel de détection.
Et s’il faut encore faire découvrir aux gens la différence de saveur entre les variations sur la daube de Saurens ou Saupiquet et une daube provençale (recette de grand-mère, ingrédients*****, cuite à petit-feu trois jours durant sur le bord du poële) eh bien que les gens aillent se faire FOUTRE.
Je te rejoins (comme toujours) @Clarisse Balsamo et tout cela n’est qu’une polichinellerie, et l’on a bien autre chose à faire de nos si courtes vies que de s’effrayer devant ce que la société humaine ne cesse de devenir depuis si longtemps.
OUI L’IA EST L’AVENIR DE L’HOMME, c’est fait même. Eh oui, l’IA est partout sur le Net, même les déclarations d’intention et les mentions sans IA sont produites par l’IA.
Trop tard.
Et le pauvre Thélyson me rappelle ces auteurs (il y en a tant) qui en bouffent et en font bouffer tant et tant qu’ils en viennent à se persuader qu’on y verra que du feu. Qu’ils oublient même qu’ils en sont gavés.
Et pour tirer les ficelles, les marionnettes de télé devant lesquels il faudrait se courber... J’ai explosé de rire en visionnant un certain Schmitt tortillant des fesses, coincé entre ses anciennes louanges pour un texte merdique (un parmi d’autres), son wokisme, son allégeance à tout un petit monde bien astiqué. Ridicule.
Voilà, RIDICULE pourrait être le titre de la série.
Le remède est simple cependant (mais très long, très coûteux et... douloureux) : débranchez sa tête et repartir à la conquête de l’humain. Lire ceux qui ont vraiment transpiré sur leur texte, cela se sent encore, cela se voit : il y a encore des traces. Entendez comme ils ont perdu le souffle tout à coup, percutés par le doute, l’effroi d’écrire.
Après quelques mois de ce régime, un « bouzin moderne » ne vous trompera plus, vous serez redevenu sauvage, les sens aiguisés, les muscles prompts au saut, à la course, l’esprit clair... et la truffe au vent.
Toute cette affaire est terrifiante, et assez fascinante. Je crois, comme le dit l’article proposé, que ce texte est parvenu à créer une véritable émotion, et qu’il est calibré pour réussir avec une intelligence évidente, qui dépasse largement la mienne. Le récit était en lice pour le Goncourt, c’est-à-dire pour un des prix littéraires les plus exigeants qui soient. Il a passé tous les filtres de l’édition française ! On peut bien entendu critiquer les choix des membres du jury, mais pas leur enlever un savoir, une habitude de lecture, et une réelle capacité à reconnaître les meilleurs textes. Que les meilleurs lecteurs se laissent duper, ça c’est extraordinaire.
Qu’en sera-t-il dans cinq ou dix ans ? Voilà ce qu’on devrait tous se demander. Ce roman fait jurisprudence. Selon la majorité des critiques littéraires (avant que, pour certains, ils ne se rétractent courageusement), il dépasse en qualité, en sincérité, en vérité, en expérience, l’immense production humaine. 99 % des bouquins publiés ne lui arrivent pas à la cheville. Ceux qui rivalisent ont demandé des milliers d’heures d’efforts et de réflexion à un auteur. Très bien. Ceux-là résisteront, pour le moment… Mais qu’en sera-t-il de tous les autres ? Ce que l’IA attaque, c’est le cœur de la pyramide, tous les laborieux et les artisans de la phrase qui construisent patiemment des œuvres imparfaites. Le vrai cœur d’une culture ne se réduit pas à quelques écrivains élus, c’est aussi la multitude des auteurs anonymes qui fait vivre la littérature.
Dans un modèle capitaliste, il y a fort à parier que des maisons d’édition se lancent dans la production de masse, parfaitement calibrée pour coller à des cibles précises de lectorats. Les coûts seront réduits à presque rien. Une tendance sur Tiktok naîtra le lundi, le livre aura son BAT le mardi, imprimé le mercredi et disponible en fin de semaine dans nos rayons. Le risque financier sera presque nul et on passera du 80/20 au 99/1, le 1 restera l’ovni littéraire, préservé d’abord. Car il se développera assurément un marché parallèle de livres pinaclés. La cible ne sera plus la masse, mais les lecteurs de haut rang, pour qui on proposera des livres précieux, à la couverture en peau de crocodile. Le luxe de l’édition. Et puis on glissera vers le 100 % tandis que quelques irréductibles, les mêmes qui pratiquent le tir à l’arc traditionnel ou, comme moi, la calligraphie médiévale, résisteront.
Le livre deviendra le reflet de ce que chaque lecteur voudra y trouver. Ceux qui aiment les enquêtes en huis-clos situées dans le nord de l’Irlande menées par une enquêtrice amateur qui adore les mots croisés et les chats persans seront servis. Ceux qui préfèrent les épopées héroïques peuplées de trolls et souris mutantes seront servis. Et tous avec la même qualité, celle digne du prix Goncourt ! Alors, arrêtez pauvres fous ! Arrêtez d’écrire !
Car si l’on pousse la prospective plus loin encore et qu’on essaie d’imaginer ce que le monde du livre sera dans cinquante ans, il est probable que plus rien ne subsiste de ce que l’on connaît encore. On peut essayer de le nier, et il y a sûrement des arguments contre, mais c’est un bouleversement tectonique, la littérature tremble sous nos pieds vacillants. C’est l’avènement d’une intelligence qui nous dépasse, et que nous avons créée, comme des dieux, comme Prométhée, comme Icare, peut-être pour exorciser notre propre finitude… L’objet livre sera multiple, il intégrera des sensations, des images, des odeurs provoquées par de simples évocations lexicales parce que l’IA connaîtra tout de nos vies, nos passés, nos données biologiques, le taux de notre sucre dans le sang, et elle nous fournira ce dont nous aurons besoin pour rééquilibrer notre métabolisme : la littérature thérapeutique. Bon, je m’exalte un peu trop, et la proposition devient franchement baroque.
Quoi qu’il en soit, le livre incriminé deviendra anecdotique.
Comment réagir ? On ne peut pas imposer aux gens de poursuivre la lecture de textes imparfaits quand le Shein littéraire présente la quasi-perfection. On ne peut pas défendre honnêtement des auteurs humains lents, pleins de défauts, à l’imagination bridée, à la richesse lexicale pauvre, à l’élocution hésitante, à la grammaire chancelante, et présenter ces imperfections comme des qualités. On ne peut pas appeler à une résistance romantique, le monde ne l’est plus. Mais on peut, sans grandes ambitions, sans grandes espérances, continuer à pousser le rocher, parce que c’est bien plus beau lorsque c’est vain.
Je ne reviendrai pas en détail sur le livre de Thélyson Orélien, il m'est tombé des mains au bout de trois chapitres bien avant la polémique ; très heureusement, je l'avais emprunté. Je l'ai trouvé plat, creux, stylistiquement médiocre et mal fichu. Mais son style est parfait dans le genre post "tonalité inspirante pour DRH" sur LinkedIn. Vous cherchez à lire de la littérature des Caraïbes ? Allez plutôt voir par ici : https://fondaskreyol.org/article/romancieres-caribeennes-franco-creolophones-25-livres-incontournables (Ceci dit, ce roman n'est pas le seul à m'être tombé des mains. La plupart des sorties littéraires actuelles sont médiocres et leur lancement n'a rien à voir avec la littérature.)
Oublier que l'IA repose sur du VOL à échelle monumentalement industrielle est impossible. (Et ne parlons pas des couts écologiques. Personnellement, je préfère boire et manger à générer des "machins" grâces à des machines.) Ce sont des millions de textes qui sont ingurgités par ces machines, des milliers (millions ?) de livres rares qui sont dépecés, scannés, détruits, et qui disparaissent donc de la connaissance humaine et de l'archivage des bibliothèques. Quand l'IA aura englouti quasiment tous les écrits humains, comment prouver que des humains écrivent par eux-même ? Et comment pourront-ils écrire puisqu'on ne pourra plus lire que (quasiment) des textes produits par des machines ? Pour ma part, je pense que je vais me cantonner principalement à des textes écrits avant 2021. Et faire confiance à mon instinct de lectrice pour le reste.
Quant à la fiabilité des IA pour la documentation... il y a de quoi rire. Vraiment.
Tout ceci est une opération très bien menée pour enfoncer dans les crânes que les détecteurs d'IA-et-rédacteurs-pour-humaniser-les-textes-rédigés-par-IA sont parfaits pour remédier au problème causé directement par les IA. Proposer le remède à ses propres dégâts. C'est Weight Watchers propriétaire de McDonald's !! Mais de qui se moque-t-on ? Non, l'IA n'est pas la panacée.
Ecrire bien, écrire juste, c'est aussi lire. LIRE de véritables livres, c'est-à-dire se nourrir de mots, de phrases, de styles différents. Un livre est fait que de mots, de la pâte du style. Et l'acquérir, c'est se promener dans ces forêts du roman et s'y perdre. (Je vous conseille d'ailleurs "Si par une nuit d'hiver un voyageur" d'Italo Calvino.)
L'alternative ce serait de ne plus utiliser nos cerveaux, de se reposer sur ces béquilles numériques qui abêtissent à vitesse grand V (cela va très, très vite, témoin l'activité cérébrale mesurée entre les étudiants qui étudient à l'ancienne et ceux qui font tout faire par l'IA. Terrifiant.) Sinon, dans quelques temps, les IA feront des livres que seuls les détecteurs d'IA liront. Ce sera un cercle parfaitement vertueux.
PS : c'est la présence de l'IA qui m'a fait en grande partie déserter ce site sinon pour y pratiquer quelques lectures-sondages de temps à autre.
PPS :
@Michel Laurent Bonne analyse de ces extraits, j'en conviens. Mais par leur brièveté, ils donnent une très faible idée de la lourdeur du tout, de la répétition assommante des procédés, et du vide intersidéral du récit. C'est raconté en surface, jamais *vécu*.
@Michel Laurent
Merci Michel pour ces infos pertinentes et amusantes. Et je dirai comme dans la pub "YOPLAIT", OUI MAIS NON... C'est finalement une analyse stylistique... qui prétend connaitre les tics et les tocs de l'IA. Verdict bien simple(iste).
Un seul prompt, un remaniement personnel et tout est renversé, rompu et réécrit dans un style radicalement opposé. Et je suppose que notre ami "Orélien" , s'il a utilisé l'IA, le sait, et ne se serait pas privé de ce jeu.
Il n'est pas né de la dernière pluie, tout comme les critiques littéraires de haut niveau et multiples romanciers qui l'ont encensé, en nombre.
Bravo, Christophe Lucius, pour ce texte plein de justesse et de tempérance.
Sur Babelio, un contempteur particulièrement virulent de Thélyson Orélien propose, sans commentaires, huit phrases ou courts extraits censés démontrer, d'après lui, la pauvreté du style de l’auteur ou plus exactement, il en est persuadé, celui de ChatGPT. J’ai donc procédé à une petite analyse stylistique. En voici le résultat (je n’ai retenu que cinq courts passages, afin de ne pas trop décourager les bonnes volontés) :
1. « Puis il m'a dit : Je vais tenter par Ouanaminthe. Il y a un gars qui peut me faire passer. Ce n'est pas un visa. C'est un passage. Une ouverture. »
Les phrases brèves - une parataxe, dirait un linguiste - engendrent un rythme saccadé et donnent au passage une tonalité orale. On observe aussi une gradation, ou un déplacement sémantique, dirait notre spécialiste : du visa au passage, puis à l’ouverture, le vocabulaire administratif cède progressivement la place à une image plus concrète et symbolique. Et, au passage, une structure dont l’IA semble particulièrement friande : « Ce n’est pas…, c’est… »
2. « J'irais vers la république voisine, vers la ligne, vers l'entre-deux. Pas parce que j'avais un plan, ni parce que quelqu'un m'attendait là-bas. Simplement parce que j'avais entendu dire qu'on pouvait passer. »
On relève un parallélisme syntaxique, doublé d’une anaphore de vers : « vers la République voisine, vers la ligne, vers l’entre-deux ». Puis un parallélisme négatif avec reprise de parce que : « Pas parce que…, ni parce que… », avant la rupture corrective : « Simplement parce que… »
3. « Libre de continuer à marcher. Libre de chercher un autre mur à contourner. Libre de me dire que l'humiliation, ça ne tue pas. Ça transforme. »
L’anaphore (« Libre de… ») trouve sa chute dans « Ça ne tue pas. Ça transforme. » : une opposition entre deux conséquences, où transformer vient corriger et approfondir tuer.
4. « Il avait cette manière de rire sans les dents. Pas parce qu'il lui en manquait. Mais parce que montrer les dents, ici, c'est dangereux. Ça peut être pris pour une provocation, une revendication, une preuve de vie. »
Encore une structure corrective : « pas parce que / mais parce que », soit une fausse explication immédiatement rectifiée. Comme indiqué plus haut, ChatGPT aurait un certain penchant pour ces constructions.
La métaphore corporelle « rire sans les dents » est plus originale qu’il n’y paraît, puisqu’elle joue avec le sens figuré de « montrer les dents », qui signifie manifester son agressivité. Le texte exploite donc la polysémie de l’expression.
Enfin, « une provocation, une revendication, une preuve de vie » forme une énumération ternaire (ChatGPT aime bien ce rythme), avec une gradation assez subtile : de la provocation sociale à la revendication politique, puis à la simple affirmation d’exister.
5. « Claritza, par exemple, lavait des bouteilles le jour et des regards la nuit. Elle avait des doigts fins, une bouche fière et une voix douce comme les mensonges qu'on se raconte pour tenir. »
On trouve ici un intéressant zeugma - comme dans le fameux « il monta l’escalier, et un peu plus tard la bonne » - avec « lavait des bouteilles… et des regards », renforcé par l’antithèse temporelle (« le jour / la nuit ») et surtout par le parallélisme syntaxique : « lavait des bouteilles / [lavait] des regards ».
La bizarrerie du zeugma est précisément accentuée par cette construction parfaitement symétrique.
La phrase suivante nous ressert l’énumération ternaire (« des doigts fins, une bouche fière et une voix douce »), puis une comparaison qui contient une métaphore implicite de la survie : « une voix douce comme les mensonges qu’on se raconte pour tenir ».
Alors, un peu, beaucoup, la totalité de ChatGPT ? Je n’en sais rien, et je ne suis pas certain que ce soit la question la plus intéressante.
Car le style ne repose pas seulement sur les figures de sens : il y a ici un véritable système rythmique, fait de phrases nominales, d’anaphores, de parallélismes et de séries ternaires. C’est peut-être ce qui donne au texte cette impression de simplicité très travaillée : les phrases semblent élémentaires, alors que leur architecture est remarquablement maîtrisée. Si c’est de la pure IA, je ne jurerais pas que quelques « grands » auteurs contemporains n’aient bientôt d’autre solution raisonnable que d’aller pointer à l’ANPE…
Désolé pour la longueur de ce texte
Cette affaire est préoccupante, elle représente le témoignage d’un aveuglement qui sidère les esprits de l’intelligentsia. L’intelligence artificielle est une supercherie. Aucune machine ne possède la capacité de réfléchir par elle-même, encore moins, écrire des poèmes ou des romans.
Du reste, cela fait plus de trois ans que ChatGPT existe et nous ne voyons aucun résultat probant. Aucune des catastrophes que l’on a prédites en rapport avec l’intelligence artificielle n’a eu lieu.
L’intelligence artificielle n’est qu’un logiciel conçu par les informaticiens. La limite de leur application dépend de la limite de leur propre intelligence.
Intelligence artificielle repose sur deux éléments :
– Accoler une production qui existe au préalable. Dans la conception d’un roman par ChatGPT ou autre, l’IA se contente de récolter des textes par-ci par-là en rapport avec le thème, d’en faire un ensemble. Cela s’appelle du plagiat, qui souvent s’accompagne d’un galimatias.
Bien sûr, avec le développement des logiciels de correction de grammaire, etc., il est possible de reformuler certaines phrases. Ce ne serait que du plagiat accompagné de charabia.
Je mets au défi quelqu’un de me présenter un roman écrit uniquement par l’intelligence artificielle. Exemple, une personne demande à ChatGPT d’écrire une romance de 12 chapitres, en lui fournissant des éléments globaux. J’attends le résultat. Je risque d’attendre longtemps. Évidemment, en dehors de faire des collés de ce qui existe auparavant.
– La montée en puissance des ordinateurs et des processeurs. Ceci permet aux informaticiens d’envisager toutes les possibilités face à un thème particulier. Ceci va demander des centaines et des centaines d’ordinateurs en réseau. Alors qu’un esprit humain peut faire ceci facilement.
Ce qui est grave demeure la confusion entre automatisation et intelligence artificielle. Même l’automatisation possède des limites.
Pour revenir au sujet lui-même, le roman de la personne citée, s’il a été recouru à l’usage de l’intelligence artificielle, c’est tout simplement un assemblage aléatoire de textes existants.
L’autre possibilité est que cette personne ait recours à l’intelligence artificielle pour y puiser quelques idées. Ce ne sera jamais du plagiat ici, mais de l’inspiration.
Croire en l’intelligence artificielle, en ses possibilités, représente quelque chose de grave : notre influence et la perte de notre sagacité.
En tout cas, quel magnifique coup de marketing. Le livre se vendra plus que le prix Goncourt. Que cet auteur soit innocenté ou non.