
Je vois à l’écriture une cause première et une cause occasionnelle. La cause première est celle qui fermente tous les arts. Il y a dans l’acte d’écriture tout particulièrement un désir jamais satisfait de réduire un écart, de refermer une cicatrice. C’est ce qu’avaient en commun les gens les plus intéressants que j’ai côtoyés : ils vivent en « déphasage », en hypoxie, comme un poisson dans « l’ère ». « Refaire le monde » par l’écriture est pour eux comme apprendre à respirer sous l’eau. Un acte démiurgique – ou plutôt créateur – de même que la première parole est Verbe, qui nous renvoie toujours à la question de l’expression et de l’individualité. Je ne crois pas que l’auteur s’exprime : ça pense à travers lui, le mal de son époque. L’écriture est symptôme.
La « cause prochaine », si je puis m’exprimer ainsi, c’est une rencontre avec un fait qui nous a captivé : un livre, un film, une expérience, un événement. Tous les sujets sont bons. De cette rencontre presque sexuelle avec le monde naît une idée qui en appelle une autre. La vie donne des raisons de penser autant que penser nous donne des raisons de vivre. Et ce n’est pas pour rien que l’« émerveillement » (thaumazein), l’« ad-miration » est le premier moment de la philosophie. Charge à l’auteur de sublimer cette matière première qui ne s’épuise jamais. C’est l’alchimie de l’écriture que décrivait Baudelaire : « Tu m'as donné ta boue, et j'en ai fait de l'or ».
J’applique à l’écriture le canevas de la biologie aristotélicienne : le style est la forme d’un texte animé d’une pensée. Le contenant doit exprimer dynamiquement et tendre vers l’accomplissement du contenu. Plus simplement, il est la raison de la coïncidence entre le corps et l’âme d’un texte. Je le dirais aussi – et aujourd’hui plus que jamais – « déviant » dans le bon sens du terme. Le style est hérésie, infraction à la norme et subversion de l’ortho-graphe. Mais dans une mesure qui témoigne de sa maîtrise plutôt que de son ignorance, de la même manière que le pianiste ne s’aventure à transcender son art que parce qu’il le domine jusqu’au bout des mitaines. Savoir écrire me semble être devenu un acte de résistance dans un monde résolu à s’homogénéiser. C’est une lutte contre l’entropie – et pas seulement contre la mort (Platon écrit pour ranimer Socrate, etc.). Chateaubriand, avant-garde de la dissidence ?
Gokool, dit F. Mathieu.
Propos recueillis par Christophe Lucius


Vous avez écrit un livre : un roman, un essai, des poèmes… Il traine dans un tiroir.
Publiez-le sans frais, partagez-le, faites le lire et profitez des avis et des commentaires de lecteurs objectifs…
Vive les "querelles picrocholines" dirait Rabelais, ce qui fait parler, fait échanger et donc au final, penser (quant à panser... hum, si besoin)
POURQUOI écrit-on ? Parce qu'un jour fut où les mots manquèrent et seul-e dans le noir il restait le cri, écho du battement d'un coeur. Ou plutôt un silence, cri retenu... et il se libèrent des années plus tard, en récits et poème. Ainsi s'est constituée mon expérience vitale. Et je la partage ici
Il est important de faire attention aux analogies inadaptées. Dans un discours sur les finances, de médecine, dans un traité d’anatomie, depuis le départ, on s’adresse à un public averti. Un public qui a fait de longues études pour apprendre des mots techniques. L’auditoire est donc particulier, souvent restreint. La caractéristique de ces textes est que, au-delà de leur aspect obscur pour le néophyte, ils possèdent une logique interne.
On pourrait également dans la littérature, retrouver des propos abscons. Les écrits de Lacan sont incompréhensibles en dehors de quelques personnes averties et éclairées.
Si le texte présenté ici a pour destinataires des auteurs qui écrivent dans différents genres, policiers, romantisme, essais, etc., il devrait comporter la clarté, certainement la logique. Si ce texte a pour destination un public averti, habitué aux jargons, dans ces conditions, il devrait être réservé à une élite méritante prête à payer 25 € pour le lire. Honnêtement, je sèche complètement. De plus il y a une vanité avec cette façon hautaine de s’adresser aux auteurs qui me déplaît.
Un rare dérapage de cette plate-forme hautement méritante.
@Michel Laurent
Une conférence de deux heures sur la fiscalité des successions ? Pauvre de vous ! Y étiez-vous obligé ou était-ce seulement la conséquence d'un masochisme bien senti ?
Enfin, merci pour vos limpides, quoique verbeuses, explications. Elles auront au moins pour moi l'intérêt de me consoler de n'avoir pas fréquenté Heidegger.
@Cyrus Slapstick
Avant de décerner la palme du galimatias, encore faudrait-il définir ce qu'est la « clarté ». Elle n'existe pas dans l'absolu ; elle dépend du bagage de celui qui lit. Pour un cardiologue, « hypertrophie ventriculaire gauche concentrique avec dysfonction diastolique de grade II » est d'une limpidité désarmante. Pour le commun des mortels, c'est une incantation druidique. De même, « la différence ontologique précède toute détermination ontique » est parfaitement intelligible pour qui fréquente Heidegger, et parfaitement opaque pour qui ne le fréquente pas. La difficulté ne réside donc pas toujours dans l'écriture, mais parfois dans le référentiel du lecteur. Quant à Boileau, puisque vous l'invoquez, il écrivait aussi : « L'équivoque y règne en un ordre confus. » Convenez que, sortie de son contexte, la formule n'est pas exactement un modèle de transparence. Il serait dommage que Boileau décroche, lui aussi, votre palme du galimatias.
Vous en vouloir ? Pas le moins du monde. J'ai survécu à des attaques plus cruelles que la menace d'une palme du galimatias, ne serait-ce que tout récemment à une conférence de deux heures sur la fiscalité des successions.
@Michel Laurent
M'en voudrez-vous beaucoup si je vous dis que vous avez, vous aussi, toutes vos chances pour décrocher la palme du galimatias ? "Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement", disait un certain Boileau, que semble affectionner Mme de Tauriac...
Si je vous froisse, faites-moi la charité de croire que je n'ai rien dit. Merci.
Votre métaphore enferme le style dans une fonction qu'il déborde sans cesse. Réduire celui-ci à la « forme » d'une pensée suppose qu'il lui préexiste, à l'image d'une âme qui attendrait son corps. Or l'écriture ne se contente pas d'exprimer la pensée : elle la découvre, la déplace, parfois même la contredit. Le style n'est pas le vêtement de l'idée, il en est le laboratoire. Quant à l'élever en « hérésie » permanente, c'est oublier que la véritable singularité ne réside pas dans l'infraction, mais dans la justesse. Une phrase limpide est sans doute plus subversive qu'une syntaxe contorsionnée. Enfin, opposer le beau style à l'homogénéisation contemporaine relève d'un romantisme simplificateur : la résistance ne tient pas à l'écart affiché aux normes, elle naît d'une pensée exigeante, capable d'inventer sa nécessité sans ériger la dissidence en esthétique.
@Sylvie de Tauriac
Je n'aimerais pas vous contrarier, mais ce n'est pas une réponse à la question "pourquoi ?".
Pourquoi écrire ? Bonne question et voici une réponse de Nicolas Boileau : Avant donc que d'écrire, apprenez à penser. @Sylvie de Tauriac
A qui doit-on exactement ce superbe galimatias ? Au seigneur Lucius, maître de ces lieux, ou à Gokool dit F. Mathieu ? Parce qu'on aimerait savoir exactement à qui des deux décerner la palme...