Ce que consoler veut dire
Il est important de la préciser : consoler ne veut pas dire faire en sorte qu’on se sente mieux. Les deux gestes peuvent se rejoindre, bien sûr. Il arrive qu’un être consolé se sente ensuite plus calme, plus léger, plus apaisé. Mais cet apaisement n’est pas le but. Le mieux-être peut être une conséquence de la consolation ; il n’en est pas le programme.
Être consolé n’est pas se sentir bien ou se sentir mieux
Nous vivons dans un monde obsédé par l’amélioration des états intérieurs. Il faut aller mieux, se réparer, retrouver de l’élan, reprendre confiance, apprendre à rebondir. Cette logique a naturellement gagné les livres. Beaucoup d’entre eux promettent désormais un effet : réchauffer, soulager, rassurer, redonner espoir, aider à traverser une période difficile. Si le besoin de douceur est légitime, le besoin d’être soulagé l’est aussi. Il serait absurde d’opposer avec arrogance les lecteurs qui cherchent du réconfort à ceux qui se piquent d’exigence littéraire.
La consolation relève d’un autre ordre que le réconfort
Se sentir mieux, c’est voir son état s’alléger. Être consolé, c’est sentir que sa peine a été approchée sans être niée. Ce n’est pas la même chose. On peut se sentir mieux grâce à une distraction, à une intrigue réconfortante, à un texte tonique, à une histoire qui remet de l’ordre, ou simplement à un livre qui détourne un moment de soi. La consolation, elle, ne détourne pas. Elle ne contourne pas. Elle s’approche. Elle ne dit pas : voici comment sortir de là. Elle dit : je reste un moment auprès de ce qui fait mal.
Si je prends quelqu’un dans mes bras pour le consoler, mon intention n’est pas de modifier rapidement son humeur. Je ne cherche pas à lui administrer une amélioration. Je lui signifie autre chose : ta douleur ne te sépare pas entièrement du monde. Tu n’es pas seul dans ce que tu traverses. Même si rien ne se résout, même si rien ne s’éclaire tout de suite, il existe encore un lieu commun, un espace partagé, une présence. Peut-être que cela apaise. Peut-être que cela réchauffe. Mais ce n’est pas un protocole. C’est un geste.
Quand la littérature console
Les grands livres ne nous consolent pas parce qu’ils nous rassurent. Ils nous consolent parce qu’ils renoncent à nous mentir. Ils ne disent pas nécessairement que tout ira bien. Ils ne proposent pas toujours d’issue, ni de méthode, ni même d’espérance au sens ordinaire du terme. Ils font quelque chose de plus rare : ils donnent une forme juste à ce qui, en nous, semblait n’avoir ni forme ni partage. Ils n’abolissent pas la peine ; ils lui retirent un peu de son caractère d’exil.
C’est pourquoi un livre grave, inquiet, parfois même sombre, peut consoler infiniment plus qu’un livre conçu pour faire du bien. La consolation n’est pas l’optimisme. Elle n’est pas non plus une stratégie de remontée intérieure. Elle ne vise pas d’abord demain. Le livre qui cherche avant tout à nous faire nous sentir mieux nous reconduit vers l’après : demain sera plus supportable, demain tu repartiras, demain tu retrouveras de la force. Le livre qui console, lui, demeure davantage dans le présent de l’épreuve. Il ne nous arrache pas trop vite à ce que nous vivons. Il accepte de rester là.
En cela, la consolation entretient un lien profond avec la perte. Elle se tourne souvent vers ce qui, en nous, a déjà été blessé : un manque, une absence, une humiliation, un deuil, une fatigue ancienne, une solitude qui dure. Consoler ne revient pas à effacer cette déchirure ni à la convertir en leçon. C’est peut-être même l’inverse : c’est revenir vers elle avec assez de délicatesse pour qu’elle ne soit plus tout à fait laissée à l’abandon.
Le mieux-être, lui, regarde plus volontiers vers l’avenir. Il suppose une amélioration, une sortie, une variation positive. Il s’inscrit dans une logique presque thérapeutique : comment aller mieux, comment se remettre, comment reprendre pied, comment retrouver de l’énergie. Je ne dis pas que cette logique soit illégitime. Je dis seulement qu’elle n’épuise pas ce que nous demandons aux livres. Et surtout qu’elle ne doit pas être confondue avec la consolation.
Littérature de consolation et feel good
La vie n’est pas un problème qui puisse être résolu.
C’est un voyage imprévisible entre des lieux qui n’existent pas.
— Stig Dagerman
Car si la vie n’est pas un problème qui puisse être résolu, comme l’écrit Dagerman, alors la littérature n’a pas nécessairement à nous fournir des solutions sensibles. Elle peut faire autre chose : accompagner l’imprévisible. Non pas l’adoucir à tout prix, non pas le convertir en expérience positive, mais lui donner une voix, une densité, une présence humaine. Il y a des livres qui nous aident à nous sentir mieux. Et il y en a d’autres, plus rares, qui ne cherchent pas à résoudre la vie, mais à nous tenir compagnie dans son irrésolution.
C’est ici, sans doute, qu’une distance apparaît avec une certaine littérature contemporaine du bien-être. Non par jugement, et encore moins par mépris. Il existe des livres honnêtes, généreux, même, qui cherchent à faire du bien. Pourquoi pas ? Mais ce n’est pas de la même chose qu’il s’agit. Le livre tourné vers le mieux-être agit souvent comme un régulateur émotionnel : il allège, rassure, relance, réordonne. Le livre de consolation, lui, se garde de réduire la peine à un problème de réglage intérieur. Il sait qu’il est des douleurs qui ne « servent » à rien, des blessures qui ne rendent pas plus fort, des failles qui ne débouchent sur aucune leçon utile. Et c’est précisément pour cela qu’il peut toucher si juste.
Ce que fait le développement personnel à la littérature
Le problème n’est donc pas qu’un livre fasse du bien. Le problème commence quand on n’attend plus de la littérature que cela. Quand on lui demande seulement de calmer, de soutenir, de réparer, de remotiver. À ce moment-là, elle devient une auxiliaire du confort psychique. Un outil parmi d’autres. Elle perd une part de sa souveraineté, et peut-être aussi de sa vérité.
La littérature n’est pas là pour optimiser notre rapport à l’existence. Elle peut, bien sûr, nous aider à vivre. Elle le fait souvent. Mais dans ses formes les plus hautes, elle ne nous prend pas par la main pour nous conduire vers une meilleure version de nous-mêmes. Elle vient plutôt se tenir auprès de ce qui, en nous, demeure sans réponse. Elle ne ferme pas la plaie ; elle empêche seulement qu’elle devienne un désert absolu.
La consolation ne promet pas la guérison
C’est en cela que Dagerman demeure si précieux. Son texte ne promet rien. Il ne guérit rien. Il ne console pas en distribuant de l’espoir à bon compte. Il témoigne d’un homme privé de certitudes, en lutte avec l’angoisse, la solitude, la servitude intérieure, et cherchant pourtant, dans la vie même, les rares instants où une forme de liberté reste possible. Sa pensée ne se laisse pas transformer en méthode. Elle ne produit pas une ordonnance pour le futur. Elle éclaire au contraire cette vérité plus nue : notre besoin de consolation est immense précisément parce que rien, dans l’existence, ne se laisse apaiser définitivement.
Nous lisons souvent pour comprendre, pour admirer, pour nous distraire, pour nous instruire, pour rêver. Mais nous lisons aussi pour cela : pour que quelqu’un, quelque part, dans une phrase, approche avec justesse ce que nous n’arrivions pas à porter seuls. Non pas pour nous retirer à la nuit, mais pour qu’une présence y entre. Non pas pour faire disparaître l’obscurité, mais pour qu’elle cesse d’être tout à fait inhabitable.
La consolation ne promet pas la guérison. Elle ne dit pas : demain tout ira mieux. Elle dit seulement : tu n’es pas entièrement abandonné.
Et c’est peut-être l’une des plus hautes fonctions de la littérature.
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Merci pour cet article !
La consolation se trouve aussi dans les livres de philosophie où nous pouvons avoir des réponses, bien plus que dans la littérature ou la religion. Je ne partage pas les valeurs qu'on nous impose, ainsi je vais chercher un antidote auprès d'auteurs parfois controversés. @Sylvie de Tauriac
Merci pour ces mots. Avez-vous lu "Notre besoin de consolation est impossible à satisfaire", de Stig Dagerman, un Danois. Après cette lecture, je me dis OK, c'est clair, on avance et ya basta.
Fanny , je n' aurais pas cru possible de ne plus pouvoir lire ni écrire d'ailleurs . C'est exactement ce que je ressens . Merci .
Bonjour@Iseut 973
Force et courage à vous, chère Iseult. Pourtant grosse lectrice, depuis 18 mois j'ai beaucoup de mal à entrer dans un livre quel qu'il soit. Je ne trouve aucun réconfort dans mes lectures que j'abandonne ou que je peine à terminer. C'est même le contraire de l'apaisement, car fatalement on tombe sur une situation, une phrase, un mot qui nous ramènent à la réalité et qui nous brisent le coeur. Avec tout mon sincère soutien. Fanny
Comme d'autres ici, je traverse l'une des pires épreuves, celle de la perte du compagnon, de l'âme soeur .La littérature (? ) qui veut du bien me paraît à des années lumières de ce que j'éprouve ; elle me vend de la fausse monnaie . Une littérature qui console , je ne vois pas . Je viens de finir ma première lecture depuis des mois , étonnée d'être allée au bout : elle m'a distraite , rien d'autre .Pas consolée au sens où l'article l'entend . Parce que le livre fermé, on est seul avec le silence .
@monBestSeller : merci beaucoup pour tous ces articles qui nous interpellent, nous font réfléchir et nous amènent à réagir.
J'avoue que j'ai toujours du mal quand on assigne une mission, un but à la littérature ; c'est souvent le moment où elle perd de son intérêt et toutes ces nouvelles classifications attribuées aux romans - feel-good, romance, dark-romance, etc. - me hérissent et m'exaspèrent.
On n'écrit pas pour plaire ni pour consoler, si au final c'est l'effet que cela a produit sur le lecteur tant mieux mais (pour moi, je précise, je ne donne ici que mon avis, que je partage par ailleurs :) ), ce n'est pas ce qui doit sous-tendre le projet d'écriture, ce qui à mon sens est le plus court chemin pour produire une daube.
LIRE POUR TROMPER... L'ENNUI ?
On lit pour se distraire, s’instruire et surtout tromper l’ennui.
La lecture apparaît d'ailleurs chez les classes aisées, avant que les classes laborieuses n’acquièrent du temps libre et ne s'y adonnent.… Je parie un litre de gazole que les loisirs des agriculteurs, mécaniciens autos et artisans sont davantage consacrés à la pétanque qu'à la Dark fiction ou à la New-romance...
Ce qui permet de supputer, sans être inconvenant, que la lecture, à laquelle s'adonnent les classes moyennes est un plaisir solitaire et introspectif... Les classes aisées préférant le golf et les classes populaires, les jeux à gratter... Chacun se gratte où ça le démange...
La plupart des romans contemporains renvoient en miroir nos propres angoisses et turpitudes. Nous consolent-il ? Oui, si les dérèglements amoureux et l'horreur rassurent nos petites vies.
La lecture serait donc une façon de vivre par substitution des aventures...
On concèdera la prédominence d'un lectorat féminin adepte, dans son salon feutré, d'histoires fleur-bleues, gentillettes, gores ou salaces* façon Madame Bovary revisitée... Flaubert avait tout compris et anticipé la grande solitude affective ou sexuelle de bcp de dames...
Au boulots messieurs qui vous contentez de séries Netflix dénudées !
Quant à lire pour s’instruire, ce sont surtout les milieux étudiants et intellectuels qui s'y risquent, si tant est que les écrivains contemporains nous instruisent. Biographie, essais historiques, sociologiques ou politiques, top five des libraires, n'étant pas exactement de la littérature.
*"Il est des vierges selon la chair (s'il en reste) qui ne le sont pas d'après l'esprit", disait Saint-Augustin...
La poésie ne se contente pas de consoler : elle donne surtout un sens à notre présence dans ce monde !!
Bonjour, l’article est long et pourrait finir par manquer de cohésion. Le mot consolation est vague, fluctuant, flou.
1 On peut consoler quelqu’un ayant perdu un être cher. C’est une fonction temporaire en attendant la cicatrice par le temps et le deuil.
2 Un lot de consolation peut induire une frustration. Il rappelle que jamais la personne n'aura le prix principal.
3 Microsoft peut lancer un logiciel dit de consolations en attendant celui annoncé. Ici il y a le sens de temporiser.
4 On pourrait également dire que l’auto-édition représente une consolation. Ce qui pourrait impliquer que, à chaque fois que je mets en ligne ma publication, elle me rappelle que j’ai été rejeté par des éditeurs classiques.
Dans de nombreux articles, j’ai expliqué que le monde n’a aucune existence. C’est nous qui, par une fonction mentale et en reliant des éléments, nous en faisons un tout que nous pensons logique que nous appelons le monde. Parfois, la notion de monde n’est que l’extension d’un univers mental personnel.
En fait, les éléments délétères que nous observons sont de notre propre création. Pour le dire simplement, nous engendrons nos propres damnations ensuite, nous incriminant ce que l’on appelle le monde.
Nous portons nos propres responsabilités et notre propre culpabilité sur quelque chose que nous avons créé nous-mêmes. C’est la meilleure manière de recommencer les erreurs.
L’affirmation selon laquelle, « Nous vivons dans un monde obsédé par l’amélioration des états intérieurs", n’a aucun sens.
Et dans la mesure où elle serait véridique, j’en doute, le monde n’y est pour rien
L’affirmation de l’auteur que vous citez, Stig Dagerman, « Notre besoin de consolation est impossible à rassasier » n’engage que lui et lui seul. Elle pourrait résulter d’une projection de sa propre angoisse.
Beaucoup d’auteurs, dont Georges Orwell annoncent un monde dystopique qui n’a aucune existence. Récemment, un auteur certifie que le monde subira une barbarie quoi que l’on fasse. Il crée le désespoir, ensuite à travers d’autres livres, les gens vont essayer de trouver une réponse à ce qu’il a engendré. C’est un cercle vicieux. De la consolation.
Je voudrais simplement dire, la littérature doit sortir de la consolation de ce qui a été créé au préalable. J’aurais souhaité que l’on sorte de ce genre de réflexion, et que l’on aborde les sujets à leur origine.
Je voudrais rappeler que je ne fais qu’exprimer une opinion différente de ce que vous affirmez.