Illustration librement inspirée de la Silent Room de la Future Library — création mBS avec I.A.Par Catarina Viti pour monBestSeller
Écrire pour des lecteurs que l’on ne rencontrera jamais oblige à distinguer deux désirs souvent confondus : transmettre un texte et savoir qu’il a été reçu. La Future Library montre qu’un livre peut être adressé au futur, mais elle rappelle aussi que l’écriture est une relation dont l’auteur espère généralement connaître la réponse.
Qu’est-ce que la Future Library ?
La Future Library est une œuvre imaginée en 2014 par l’artiste écossaise Katie Paterson.
Cette année-là, mille jeunes épicéas ont été plantés dans la forêt de Nordmarka, au nord d’Oslo. Ils doivent pousser pendant cent ans. En 2114, ils seront transformés en papier pour imprimer une anthologie composée des cent textes inédits, recueillis au fil des années.
D’ici là, un auteur est invité chaque année à remettre un manuscrit. Il choisit sa langue, son genre, son sujet et la longueur du texte. Une seule règle s’impose : l’œuvre ne sera ni publiée ni lue avant 2114.
Le projet a commencé avec Margaret Atwood, rejointe depuis par d’autres grands noms de la littérature contemporaine.
En juin 2026, Tommy Orange qui a remis son manuscrit en retard d’une année, et Amitav Ghosh sont devenus les onzième et douzième auteurs à déposer leurs textes. Orange a remis As Always, You Who Are Forever There ; Ghosh, Letter to My Grandson. Les titres sont connus. Rien de plus ne le sera avant 88 ans.
Une œuvre qui doit rester vivante pendant un siècle
Les manuscrits sont conservés dans la bibliothèque publique Deichman Bjørvika, à Oslo, au sein d’une pièce créée pour le projet : la Silent Room, la Chambre silencieuse.
Ses parois de bois évoquent l’intérieur d’un arbre. Le nom de l’auteur, le titre et l’année de la remise sont visibles. Le texte demeure inaccessible.
Aucune des personnes qui ont créé la Future Library ne pourra en voir l’achèvement.
Katie Paterson ne l’ouvrira pas. Les premiers écrivains sélectionnés ne liront pas l’anthologie. Ceux qui protègent aujourd’hui la forêt et les manuscrits devront confier cette responsabilité à d’autres.
Une capsule temporelle est généralement remplie, fermée, puis abandonnée au temps. La Future Library exige davantage : elle doit rester vivante pendant cent ans.
Il faudra continuer à choisir des auteurs, protéger les arbres, conserver les manuscrits et croire qu’en 2114, quelqu’un se souviendra encore de la promesse de 2014.
Le matériau véritable de cette œuvre est-il le bois, le papier, la littérature, ou autre chose ? La confiance, par exemple.
Une bibliothèque ou un acte de foi ?
La Future Library ressemble autant à une bibliothèque qu’à un lieu consacré à des croyances fragiles : il existera encore des forêts, des livres et des lecteurs en 2114 ; une société future acceptera d’honorer un engagement pris cent ans plus tôt.
Participer au projet revient donc à affirmer que la littérature aura encore un avenir.
Mais les lecteurs de 2114 comprendront-ils notre époque ? Certains mots auront-ils changé de sens ? Un roman écrit aujourd’hui sera-t-il encore immédiatement lisible ?
Ce à quoi ces auteurs renoncent vraiment
Les écrivains de la Future Library n’écrivent pas exactement des livres que personne ne lira.
Le projet leur promet au contraire des lecteurs. Tout est organisé pour que les manuscrits soient conservés, imprimés et transmis.
Ce à quoi les auteurs renoncent est plus précis.
Ils ne connaîtront jamais la réponse de leurs lecteurs à ce livre-là.
Personne pour dire qu’une phrase l’a bouleversé. Aucun critique pour une faiblesse. Ils ne verront ni chiffres de vente, ni commentaires, ni messages. Ils ne sauront pas si leur texte a été compris, aimé, rejeté ou oublié après quelques pages parce que le contenu en est devenu obsolète.
La Future Library promet cette rencontre tout en la repoussant au-delà de la vie de l’auteur. Le lecteur existe, mais uniquement comme une hypothèse.
Et vous, que choisiriez-vous d’écrire si vous saviez que votre premier lecteur n’est pas encore né ?
Imaginez que votre prochain manuscrit soit publié en 2114. Vous ne connaîtrez ni son accueil, ni ses ventes, ni ses critiques. Vous ne pourrez pas expliquer vos intentions, répondre à une mauvaise interprétation ou remercier un lecteur.
Que choisiriez-vous d’écrire ?
Modifieriez-vous votre sujet, votre langue ou votre fin ? Chercheriez-vous à expliquer notre époque ou raconteriez-vous quelque chose que vous croyez universel ?
Et surtout : si aucun retour ne pouvait vous parvenir, qu’est-ce qui mériterait encore d’être écrit ?
Tout livre est déjà une petite capsule temporelle. Même lorsqu’il est lu quelques semaines après sa publication, le lecteur ne le reçoit jamais exactement au moment où l’auteur l’a écrit.
La Future Library ne prouve pas que l’écrivain devrait apprendre à se passer de lecteurs. Elle nous rappelle qu’écrire suppose toujours de confier quelque chose que nous ne contrôlerons plus entièrement.
Imaginez maintenant qu’on vous offre l’un des emplacements de la Chambre silencieuse. Votre manuscrit y attendra jusqu’en 2114.
Quel texte décideriez-vous d’y déposer ?
Et accepteriez-vous vraiment de ne jamais savoir ce qu’il est devenu dans la vie d’un lecteur ?
Sources principales : site officiel de Katie Paterson et de la Future Library ; bibliothèque Deichman Bjørvika ; Publishers Weekly ; The Guardian, Actualitté.
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Je me suis davantage renseigné sur cette bibliothèque du futur. Il est question d’une célébration, une de plus, de la vanité de quelques écrivains. Pourquoi pas, l’histoire est remplie d’hubris et de génies autoproclamés ? Ce qui me paraît abject ici, est le fait d’y avoir associer la plantation de quelques arbres. Bravo, l’honneur est préservé, comme notre planète. Que vive la bonne vieille démagogie.
Tout ceci signifie, qu’après, dans quelques décennies, après la mort du dernier écrivain, l’humanité découvrira avec joie, cette centaine de bouées de sauvetage littéraire qui lui fera de jolis sermons. Je suppose que les joues de quelques heureux lecteurs du futur s’inonderont de larmes en lisant les textes si beaux de leurs ancêtres.
Je suppose que lors de la remise du prix de l’éternité, le jury finira sa soirée chez Maxim’s, autour d’un dîner qui coûte au bas mot quelques milliers d’euros, avec du caviar et une cuvée de quelques 500 € la pièce. Une fois le ventre plein, on parlera certainement de la faim dans le monde.
Pour revenir au sujet lui-même, il faut distinguer deux cas de figure :
– Écrire un livre pour après sa mort est une chose. Il ne sera jamais publié du vivant de l’auteur.
– Écrire un livre qui ne sera pas lu est une autre affaire.
Est-ce que, moi-même j’écrirai un roman qui ne sera publié qu’après ma mort ? En premier lieu, cela ne fait pas partie de ma mentalité. Si je devais écrire, c’est pour être publié, éventuellement être lu. En second lieu, ça voudrait dire que dans 100 ans, l’on chantera mes louanges en lisant mon si beau manuscrit. Ça voudrait signifier que, au moins, dans 100 ans, je suis sûr que les gens continuent encore de lire des livres. Et Gratta, gratta, mon petit bambino
D'ailleurs qu'est-ce qui prouve que le livre de cet écrivain n'est pas un livre aux pages blanches ou d'une banalité affligeante dont plus personne ne se souciera dans un siècle et que personne ne lira jamais. Le but n'est-il pas un coup marketing pour qu'on lise ses livres actuels ? Allons allons sortons de la naïveté et du fantasme qui pourrait aussi servir à faire espérer en l'au-delà les pauvres écrivains solitaires et sans avenir... Dans toute activité humaine il faut se demander à qui profite le crime, et quand ça a l'air bisounours c'est plus malhonnête encore...
Mais c'est déjà le cas nous écrivons tous des livres que personne ne lit. Parmi les livres que j'ai publiés sur MBS et qui ont eu un certain succès disons davantage que ceux qui étaient encensés par le comité littéraire haddock (oui comme Tintin, il n'y a pas de faute). Ils ont d'ailleurs tous terminés dans le top 10. j'ai eu un avis de la chef de ce comité qui n'avait manifestement pas lu mon livre... Elle écrivez en substance que c'était un panégyrique en faveur de la lutte du FLN alors qu'il s'agissait au contraire d'un plaidoyer pour les souffrances des populations algérienne et française broyées dans ce conflit... Et pourtant tous ceux qui l'ont lu et surtout ceux qui vivaient là-bas à l'époque l'ont trouvé excellent. Il doit d'ailleurs toujours être sur MBS. Kabylie mon amour.. Ce parti pris qui perdure par des exclusions en cascade est regrettable. Est-il possible de déplorer les conséquences des causes que l'on chérit? À savoir la désafection des lecteurs pour les livres, tel que le sous-entend cet article... Merci et bonne journée à tous.
Passant après aj.michel et son commentaire si brillamment brillant, il est bien ardu de s'exprimer de manière circonflexe. Je vous livrerai pourtant, chère Mme Viti, le fond de ma pensée - et tant pis si ce fond côtoie les abîmes les plus abscons : géologiquement parlant, un siècle n'est qu'un clin d'oeil, mais, à l'échelle humaine, cent ans ce n'est pas exactement l'équivalent d'une tarte à la rhubarbe (ou même à la pistache). Or, mon problème est que j'ai toujours eu le plus grand mal à me projeter au-dela du lendemain, ce qui explique ma quasi incapacité à m'imaginer dans les chaussettes d'un auteur confiant son livre inlu à la Future Library pour des lecteurs dont on peut raisonnablement imaginer qu'ils ne sont pas encore nés. Dès lors, le seul commentaire à ma faible portée est le suivant : si j'ai encore trois lecteurs ce soir, je verrai ça comme une petite victoire.
"De toute façon, tout ça c'est complètement con, claironne ma petite nièce Aurélie. Pasqu'au train où vont les choses, nos descendants sauront même plus lire. Tu devrais dire à la matrone chimérique (je crains fort qu'il ne s'agisse de vous, chère Mme Viti) d'arrêter de se prendre le carafon avec des turpitudes aussi croquignolesques" (je ne suis pas certain qu'elle sache le sens de "turpitude").
Quoi qu'il en soit, n'oubliez pas d'arroser votre potager et de passer à la bouillie bordelaise vos poules domestiques.
Sujet vaste, complexe.
En dehors de la littérature, il existe des actions que l’on fait sans que l’on en profite de son vivant. Des parents œuvrent pour leur enfant et les petits-enfants laissant un bien dont ils ne profiteront jamais eux-mêmes.
Les sociétés modernes préparent une cité adéquate pour les générations à venir.
On peut évoquer des actions écologiques pour des générations à venir.
Il existe des actions purement symboliques, on envoie des messages dans une mission Apollo pour d’éventuels êtres vivants en dehors de la planète. En sachant que l’on ne recevra pas de réponse immédiate.
Des personnes avant de se suicider rédigent un message que bien évidemment personne ne lira de leurs vivants. Cependant, psychologiquement, la personne qui se suicide imagine dans son monde intérieur ce moment où le destinataire va lire ce message et en sera peinée. D’une certaine manière, on anticipe les lectures posthumes.
Concernant spécifiquement la littérature, il y a plusieurs cas de figure en fonction des la psychologie de l'auteur.
Un écrivain contestataire, s’il ne peut exposer ses idées du fait d’une tyrannie, il pourra donner des ordres pour qu’un livre soit publié à titre posthume.
On peut citer le cas de la vanité. Un auteur écrit un livre dont il ne voudrait pas qu’il soit lu de son vivant. Il pense que le lecteur contemporain ne mérite pas son génie. Là encore, psychologiquement, il se projette dans un monde absurde dans la mesure où il fait savoir à ces contemporains son projet. S’il imagine le présent avec la déception des lecteurs, il se projette également après sa mort dans une sorte de revanche lorsqu’il imagine les futurs lecteurs lisant son œuvre. Et surtout, l’appréciant.
La psychologie possède un rôle déterminant. Lorsque l’on écrit une œuvre qui ne sera lue qu’après sa mort, il est possible que l’on se projette dans le futur et on imagine des lecteurs lisant son œuvre. C’est une sorte de recherche de l’immortalité par le passage à la postérité, purement imaginaire.
Pour répondre précisément à votre question, est-ce que j’écrirai un livre qui ne sera jamais lu de mon vivant ? En ce moment précis, avec ma psychologie précise, mon état social et culturel, cela ne me vient pas à l’esprit. Mais, ce ne sera pas à exclure en fonction des circonstances particulières. Je ne souhaite pas avoir à le faire.
Merci pour cet article. Je me demande, pour beaucoup d'entre nous, si nous ne faisons pas sur mBS l'expérience de cette Future Library : nos lecteurs existent mais ils se taisent. Ils pourraient être ceux de demain ou d'après-demain ou de 2114, l'effet est le même.
- Quant à laisser un manuscrit à cette Future Library, c'est un acte d'une grande prétention : c'est supposer que ce texte intéressera un lecteur du futur, c'est aussi se garantir une part d'immortalité. Cela dit, prétention louable quand le talent est là.
- Quant aux lecteurs de 2114, espérons qu'ils aient leur mot à dire...