Interview
Le 10 jui 2026

Pourquoi j'écris ?

Ecrire, c'est comme tailler une robe. Anne-Laure taille, réajuste, coupe, refait le bâti, raboute, enlève, ajoute...recule pour voir l'effet...puis recommence. Il faut se presser car il y en a des gens à habiller dans un livre, dans une vie.
Il y en a des gens à habiller, des vies à écrireIl y en a des gens à habiller, des vies à écrire

Pourquoi j’écris ? Parce que je me raconte des histoires.

Des histoires que je fabrique avec des petits bouts de vies glânés par ci, par là, la mienne, celle des autres, telles qu’elles auraient pu être, telles qu’elles n’ont pas été. Des petits bouts d’histoires usés, déchirés, que je tisse, je noue, je racommode. Des morceaux ramassés dans la rue, volés dans le  train - qui  m’a  encore dit ”Arrête de regarder les gens ”? - des ”on ferait  comme si”, des ”on dirait que”, des trucs d’enfance. Et puis, ça se tricote, ça commence à prendre la forme d’une histoire, que je me raconte encore et encore, le soir dans le noir ou en marchant dans la rue  - qui  m’a encore  dit  ”Arrête de parler toute seule ”? - j’ai échappé une maille, il faut détricoter, remonter le fil de l’histoire maille après maille.

J’essaye, je rajuste, je raboute, j’en enlève, j’en ajoute.

Il y a des gens dedans, des gens inventés à partir des vrais gens, ceux que je connais bien, ceux que j’ai seulement aperçus, des gens que j’aime un peu, beaucoup ou pas du tout. Dans les histoires que je me raconte, je peux sauver les gens que j’aime, les guérir, les réparer, je peux  griffer les gens qui m’agacent, et, les gens que je n’aime pas, je peux les couper en rondelles et les mettre à frire, ah, quel plaisir ! Mais il ne faut pas en abuser.

Puis cette histoire, il faut bien en faire quelque chose, alors je la pose sur le papier, ou plutôt sur le clavier. Les mots sont fuyants, ils glissent entre mes doigts maladroits comme les aiguilles à tricoter. A nouveau j’essaye, je rajuste, je raboute, j’en enlève, j’en ajoute. J’en enlève surtout. Pas de phrases trop longues, pas de mots trop compliqués. Il faut bien placer les points et les virgules, penser à la respiration, j’ai besoin de respirer moi quand je lis.

Je couds les derniers points, je range mon beau tricot à plat sur l’étagère. Une nouvelle histoire commence à tourner dans ma tête. C’est que je n’ai pas que ça à faire, moi, j’ai encore des costards à tailler et du monde à habiller pour l’hiver !

Anne-Laure Julien

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