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Le 28 Jan 2019

Livre numérique ou écriture numérique ?

monBestSeller.com vient d'accueillir un roman interactif qui change la façon de lire et d'écrire. Depuis la révolution qui remonte à la toute fin du moyen-âge quand l'imprimerie a remplacé les manuscrits et parchemins par le livre imprimé, qu'avons-nous changé depuis ? Pas grand chose.
L'écriture numérique : nouvelle conception de l'écritureL'écriture numérique : nouvelle conception de l'écriture
Certes, le métier d'éditeur a évolué, les livres sont produits par des techniques très performantes grâce au numérique. Et si le support papier est souvent remplacé par l'écran d'un ordinateur ou d'une tablette, le livre numérique ne révolutionne rien : il devient un livre « imprimé virtuel » que beaucoup d'auteurs de monBestSeller rêvent de voir imprimé par un éditeur traditionnel. 

Quelle est donc cette révolution à quoi prétend l'écriture numérique ?

Un grand effort d'imagination nous conduit à accepter que l'écriture – travail de l'écrivain – puis la lecture – travail du lecteur – peuvent radicalement changer. Avec le livre numérique, l'écrivain dispose d'outils informatiques qui l'amène à concevoir la forme et la structure de son récit d'une manière étonnamment différente. 

Prenons quelques exemples. L'ordre des pages n'est plus figé, c'est à dire que l'auteur propose une déambulation dans un ensemble de segments textuels dont la cohérence est assurée quel que soit l'ordre de lecture. Prouesse pour l'écrivain, émotion différenciée à chaque lecture. Autre exemple, les mots actifs (hypertexte). Chaque mot du récit peut être activé pour ouvrir une fenêtre de texte (écriture parenthétique) ou pour dévier du récit linéaire (écriture labyrinthique). La lecture peut alors devenir un foisonnement inépuisable qui n'a pour limite que l'imagination de l'écrivain et la curiosité du lecteur. Encore plus sophistiqué, les mots paramétrés. L'auteur propose par exemple un choix de genre et tout ou partie du récit sera variable selon que le sujet est masculin ou féminin, voire d'un troisième genre.

Ces quelques exemples ne sont pas limitatifs tant l'espace ouvert par cette révolution numérique est immense. Certes bien des conservateurs nous diront que ce n'est plus de la littérature mais ont-ils le droit d'empêcher les écrivains d'être des créateurs ? Fallait-il mettre Queneau à l'index pour avoir écrit 100 000 milliards de poèmes ? Écrire et lire, c'est avant tout une langue au service de l'émotion, une recherche formelle et une intelligence des mots. Pour vous en convaincre, la récente publication de « Frontières absurdes » deJean-Marie Pelloquin vous servira de démonstration et vous donnera peut-être l'envie de vous initier à cette nouvelle littérature.

FRONTIERES ABSURDES, roman interactif de Jean-Marie Pelloquin sur monBestSeller

En quoi ce roman est-il interactif ? A l'instar des « romans dont vous êtes le héros », le déroulement de la lecture n'est pas linéaire. A la fin de nombreuses pages, le lecteur doit choisir entre plusieurs possibilités. De même, un hypertexte peut compléter ou modifier le sens d'une page. Ainsi, à chaque lecture ou pour chaque lecteur, le parcours change. Il n'y a pas « cent mille milliards » de textes mais plus modestement, quelques centaines de récits où interfèrent plusieurs voix, plusieurs sensibilités, plusieurs manières de lire.

Est-ce de la littérature ou un programme informatique ? Sans hésitation, ce roman est du côté de la littérature. Le texte, indépendamment de sa forme, est une interrogation sur un univers angoissant où les guerres, les frontières et les conflits plongent le protagoniste dans une bouleversante interrogation sur la folie des humains. Que le récit soit poétique ou factuel, satirique ou dramatique, tout est langage de l'émotion, de l'observation de l'actualité, du témoignage historique. 

La forme du roman constitue-t-elle une nouvelle façon d'écrire ?

L'outil d'écriture est un traitement de texte : quoi de plus normal au vingt-et-unième siècle. Ce qui est nouveau, c'est l'utilisation des fonctionnalités du traitement de texte. Dans un roman conventionnel les pages se suivent de 1 à 100 de manière immuable, figées dans un support imprimé ou virtuel (tablette ou écran d'ordinateur). Ici, les pages sont aussi figées dans un fichier mais la cohérence du texte vient de l'ordre dans lequel les pages sont lues, selon les décisions du lecteur. 

Donc, pour l'écrivain, une telle démarche constitue une nouvelle façon d'écrire. Il ne s'agit en aucun cas de se transformer en informaticien mais plutôt de chercher à exprimer sa pensée sous une forme logique inédite, comme l'auteur de théâtre qui organise sa pièce en scènes, actes, décors, personnages, dialogues. Mais pour le lecteur c'est aussi une nouvelle façon de lire. Adieu page suivante, bonjour la curiosité stimulée par l'ensemble des choix proposés. 

Ecriture numérique : appel aux professeurs de lettres

Ce premier roman a le mérite de rendre concret le concept d'écriture interactive. Il ne constitue qu'une forme possible de l'interactivité. Il devrait favoriser l'intérêt des jeunes enfants qui sont très investis dans les ressources informatiques. La forme interactive se prêtera bien à des expériences d'écriture collective au sein d'une classe, chacun contribuant par des pages de texte répondant à une consigne collective et à un organigramme. Ensuite, la diffusion du livre numérique est totalement libre (format PDF par exemple), sur tous supports y compris les smartphones. Voilà qui peut régénérer le goût de lire et d'écrire !

 

Jean-Marie Pelloquin, auteur

 

L’œuvre écrite de forme romanesque a-t-elle quelque chose à gagner en s'enrichissant des possibilités du numérique ? Je me suis interrogée il y a quelques années, au moment où je mettais en ligne mes premiers textes. Et quelques temps encore, en constatant que presque aucun auteur n'exploitait cette voie. J'en suis arrivée à la conclusion que l'interactif peut présenter un intérêt dans deux cadres.
Celui d'une œuvre qui demande réflexion, comme un essai philosophique, mathématique, etc. où des apports d'informations complémentaires sont indispensables à la compréhension du propos. Dans ce cadre l'interactivité devient un outil pédagogique.
Celui de la biographie qui permet de suivre l'évolution d'une personne tout en ayant accès à des informations parallèles permettant d'éclairer son parcours. Dans ce cadre l'interactivité devient un outil encyclopédique, voire ludique.
Quant à l'utiliser dans le cadre romanesque, j'en vois difficilement l'intérêt en dehors d'une démarche expérimentale. Auquel cas, pour ne pas perdre le lecteur, il faudrait tout de même disposer d'un texte d'une excellente qualité littéraire, d'une palette de scénarios parfaitement définis proposant chacun des qualités dramatiques d'égales valeurs. Et encore... parviendrait-on au but ? Les lecteurs ne préfèrent-ils pas se laisser embarquer par les écrivains ? Lire n'est-il pas en priorité se laisser happer par l'intelligence et l'art de conteur d'un auteur ?
Est-ce à dire que tout reste à inventer pour créer un genre littéraire entièrement nouveau ? Merci, Jean-Marie, pour ce partage et cette réflexion.

Publié le 30 Janvier 2019

Bonsoir Jean-Marie. J'ai lu attentivement votre tribune sur cette nouvelle façon de lire et d'écrire. En bonne curieuse que je suis, j'ai ouvert votre roman très original. Mais comme les habitudes ont la vie dure, j'ai vite été déroutée par ce "jonglage" qui m'a fait perdre le fil de ma lecture. Après je conçois que ce genre de livres peut donner le goût de lire aux enfants car mon fils, en son temps, s'est adonné à la lecture en lisant "le livre dont vous êtes héros". Quant à écrire comme ça, je pense que cela demande de très bonnes connaissances en informatique que je ne possède pas, malheureusement ainsi qu'une sacrée dose d'imagination, de logique et d'heures de travail que je louent bien évidemment. Je vous remercie pour cette découverte. Cordialement. Fanny

Publié le 29 Janvier 2019