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Le 09 avr 2019

Ecrire : un sacerdoce, un paradoxe.

Nadine Lamaison nous offre un texte troublant sur l'écriture. Si beaucoup d'entre nous subissons une attirance irrésistible vers l'écrit, notre goût pour la lecture nous remet à nos places. Conseil : ne pas lire un chef d'oeuvre avant de prendre la plume !
"Des moments possibles" : une sélection "lLivre le +""Des moments possibles" : une sélection "lLivre le +"

Nous sommes nombreux à nous débattre avec notre mal d'écrire. Nous qui nous sommes réfugiés auprès de monBestseller.
Depuis mon intégration j'ai retrouvé le cheminement des questions. Qui nous permettent la lucidité de nos choix. Après avoir lu différentes chroniques, je propose une réflexion sur la pertinence d’écrire.

Ecrire est, sans nul doute, un inconfort. Quel combat que de vouloir tutoyer les anges du sublime ! Que de tourner les yeux avec convoitise vers la littérature que nous vénérons.

C'est parce qu'une phrase nous a bouleversés, sûrement à l'âge où nous étions encore tendres, que, nous avons pu nous dire : ceci est la Beauté. Et pour donner de la splendeur à notre existence, nous avons eu le désir fou de la rechercher, portés par une pulsion : celle de vouloir s'y frotter, de se laisser emporter par la conviction de notre nécessité à écrire. Croire.Toutes nos raisons de ne pas résister, une certaine indulgence à notre égard et le pari de nos capacités vont alors nous livrer au plus angoissant des paradoxes : la nourriture littéraire nous donne à la fois l'énergie et l'humilité. 
"Aujourd'hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas". Ça, ça vous paralyse et ça vous enflamme pour toujours.Et je me laisse convaincre qu’il m’est nécessaire de prendre le voile dans ce fabuleux ministère. Je patauge, je travaille. On sait la part que représente le talent…

 "Avant d'être artiste, sachons être artisan"

Un grand metteur en scène dit : "Avant d'être artiste, sachons être artisan". Ecrire avant de souhaiter être lu c'est, à chaque mot, me demander pourquoi j'écris et si ce mot est celui que je veux placer là, qui est juste et sans artifice. Traquer la vacuité, le cliché, l'inopportun, l'insipide, le bancal. Tout a déjà été abordé de la plus éclatante des manières. Si j'étais Colette ou Duras, je le saurais... Et cependant je m'y remets. 

Le paradoxe se dédouble : plaisir de libérer, de se perfectionner, et sanctionner sans cesse.

Admirer, admirer toujours. Etre bouleversé par les écrivains, les poètes, les artistes que l'on pourrait nommer "De sang et de lumière" avec Laurent Gaudé. 
Et se confronter à soi-même. Que pouvons-nous dire de l'écriture que nos maîtres n'ont déjà dit ? Pour moi il reste l'exigence, et la perception de mes limites. Il reste ce pincement au ventre quand on croit qu'on a été en adéquation avec l'idée, le ressenti, et l'épuration. Il reste le vertige quand on accepte que ce mot aille avec ce mot et que la phrase existe. 
"Je m'avance dans la pesanteur et la liquidité des mots" écrit Henri Bauchau. 

Oui, écrire c'est douter (Duras), c'est ne pas être capable de se libérer de ce doute et laisser à nos désespoirs la force de nous porter. 
Encore une fois.

 

Nadine Lamaison

@lamish @Catarina Viti @Victoire Sentenac @Hubert LETIERS @nasnas

Plusieurs réflexions dans le sens du courant.
Tout d'abord un éclaircissement : " ne pas lire un chef-d'oeuvre avant de prendre la plume " me paraît un résumé tranchant (mais chaque lecteur a sa totale liberté d' interprétation) de mon approche. Lire un chef-d'oeuvre nous fait goûter au nectar et donc nous pousse au péché de gourmandise. Cette pratique provoque l'excitation. Je ne peux lire un poème, une pièce de théâtre ou un roman de Laurent Gaudé sans avoir de violentes pulsions d'écriture que je tente immédiatement de mettre à profit. C'est que j'y trouve une image fantasmée de ce que j'aimerais enfanter, c'est parce que cette lecture me porte au comble de la joie et de l'émotion.
Mon admiration littéraire me donne simplement la lucidité. Où se posent mes mots ?
" Gardons les pieds sur terre" dites- vous chère Victoire !
Ce qui ne dénigre en rien l'irrésistible envie ou besoin d'écrire, ni la jouissance de jouer avec les phrases et la palette infinie du langage, cher Hubert Letiers, ni l'amour du divertissement.
Je suis convaincue que c'est la Beauté que nous cherchons tous, oui, Catarina Viti, même quand nous grattons les ombres et que nous flirtons avec nos magnifiques doutes.
Enfin Michèle, je vous retrouve là où je suis, dans cette Correspondance entre Char et Camus qui est tout près de moi, et dans ce chef-d'oeuvre absolu "Noces", LE LIVRE (celui que j'emporterais sur une île déserte !), qui ne me quitte guère depuis mes vingt ans...
Des plages de la Méditerranée aux flèches des cathédrales nous avons tout à nous accorder !
Merci à tous pour vos commentaires.

Publié le 15 Avril 2019

Un très beau billet, Nadine. Merci infiniment de le partager ici.
En lisant "Des moments possibles" - "à lire d'urgence", comme l'écrit MBS - je me souviens avoir été interpellée par les mots de René Char et d'Albert Camus, mots glanés au fil de la magnifique rencontre entre Rina et Clara. Je me suis alors dit : voilà le plus bel encouragement de lecture que je puisse recevoir. Camus que vous évoquez à nouveau ici.
Lorsque j'ai lu "Noces", sur le tard en cancre repenti, j'ai conclu : voilà le texte parfait (à mes yeux). Puis apprenant que Camus avait vingt-six ans lors de son écriture : voilà ce qu'est Le Talent (à mes yeux). Et lorsqu’ensuite j’ai découvert l’auteur et sa correspondance avec René Char : voilà deux hommes que j’aime.
Ayant gardé le souvenir d’un échange répondant au sujet de votre tribune, je l’ai retrouvé et ne résiste pas à l’envie de le partager ici.
Février 1950, de Camus à Char : « … J’ai beaucoup aimé votre dialogue avec Braque. Je comprends votre goût et votre estime pour lui, le peintre et l’homme. Son œuvre ne cessera pas de grandir, au milieu d’un vacarme d’effondrements, parce qu’il l’a servie exclusivement et sévèrement. Ce qui n’exclut pas la joie, au contraire. Souvenez-vous de Nietzsche : « Le sévère amour de soi »…
J’aurais souhaité servir ainsi la mienne, je veux dire avec cette robustesse d’artisan et cette sérénité. Mais j’ai trop donné à la vie qui passe, à la bêtise de l’Histoire, aux contradictions que je n’ai pas su éviter, aux êtres peut-être… Non, la sérénité n’est pas tout de suite. »
Amicalement,
Michèle

Publié le 10 Avril 2019

Chère Nadine, merci infiniment pour ce bel article, qui me renvoie à tant de questionnements. Je partage aussi tout ce qui vient d'être dit, même les commentaires semblant contradictoires entre eux, tant ils reflètent chaque facette de l'écriture. Le doute est bénéfique s'il aide à tendre vers un mieux, mais il peut aussi s'avérer complètement paralysant. Alors levons le nez vers les cathédrales, tout en gardant les pieds sur terre ;-)

Publié le 10 Avril 2019

@lucie pergola
Réfractaire aux plaisirs et aux divertissements ?... En aucune manière !...
Cela dit, et même si je crois mordicus que la pureté originelle de la langue reste un fantasme de bâtisseur de « cathédrales », question volupté et autres délices récréatifs, eh bien, oui !... Même si je les affectionne plutôt délirants, je les préfère toutefois quand ils sont bien léchés. Et j’assume.
Oui, je sais. Venant d’un auteur qui déverse son amateurisme intellectuel dans des polars truffés d'apocopes et autres mots du bitume, « quel paradoxe ! » pourrait m’opposer l’auteur (autrice ?) de cet article… « So sorry, my dear Lucie », mais l’écriture épicène, je kiffe pas et même que ça me gonfle…
Ah,ça y est !... je vois d’ici la bien-pensance « néoféministe » me shooter aussi sec sur l’orbite des machistes rétrogrades…
Comme quoi, à tout vouloir compliquer - ou simplifier, en fait maintenant j’y pompe que dalle - on risque peut-être de tout saboter… Mais heureusement, en bon observatoire de la langue française, mBS veille au grain… Euh, c’était quoi la question, Lucie ?...

Publié le 10 Avril 2019

Ecrire c’est aussi tenter de raconter une bonne histoire. Sans autre prétention. Enfin, pour ce qui me concerne. Alors, oui ! Si on aime le travail bien fait, il faut travailler comme vous le dîtes comme un petit artisan et écouter le poète Nicolas Boileau quand il dit :
« Vingt fois sur le métier, remettez votre ouvrage ».
Mais je suis tenté de dire avec une plus humble modestie qu’il est loisible d’écrire à loisir. Juste en prenant du plaisir, comme on peut le faire avec la musique, la danse, sans toucher au sublime et à l’art. Alors comme l’a si bien écrit l’auteur vietnamien To Hoai : « qu’importe l’échec ou le succès, notre joie est dans l’action. »

Publié le 10 Avril 2019

Je crois au contraire qu'un ouvrier doit sans cesse visiter les cathédrales.
La Beauté, voilà ce qui inspire le tailleur de pierre, le transporte, et fait resplendir sa vie.
La littérature raconte notre vie (la vie de l'Homme),
certains livres sont comme des colonnes, des chapiteaux, des frises et certains sont comme des vitraux, mais il existe aussi les livres de fondation, de soutènement, œuvres modestes d'obscurs ouvriers, mais qui comptent autant que les chefs d'oeuvre s'ils ont été taillés, polis, avec conscience et application.
Je crois que là se trouve l'exaltation et le sens, le reste n'est que divertissement.
Merci, Nadine, pour ce moment de ressourcement.

Publié le 10 Avril 2019

Un bien bel article, frappé du sceau de la clairvoyance et de l’humilité.
L’écriture est parfois, (souvent même), un arrangement à l’amiable avec l’exigence.
Cette exigence intime qui impose et entretient le doute.
Ce foutu doute sans lequel il me semble difficile de façonner quoi que ce soit de convenable, ou au minimum d’intéressant.
Cela dit, vous avez raison. Rien de tel que lire un chef d’œuvre pour se rappeler la différence entre Littérature et divertissement.
Merci pour cet article.

Publié le 09 Avril 2019