Auteur
Le 13 fév 2020

Littérature, disciplines artistiques : est-il interdit d'interdire ?

Ecrire ou réaliser un film est une responsabilité d’autant plus grande quand l’écrivain ou le cinéaste ont un certain succès et par là même une influence. Alain, philosophe, n’imaginait pas que ses pensées puissent toujours se traduire en actions. Pourtant, dans son journal en 1940, il en était arrivé à souhaiter la victoire de l’Allemagne. Savait-il ce que le nazisme cachait derrière cet écrit qui n’avait rien d’anodin.
"J'accuse" de Polanski. Un film à la fois conspué et récompensé"J'accuse" de Polanski. Un film à la fois conspué et récompensé

Quand les pensées s’écrivent comme « une vérité » cherchant, dans la masse des lecteurs, à faire de « cette vérité » une réalité incontestable, le danger devient réel en l’absence de toute autocritique.

Einstein disait : « Le monde est dangereux à vivre ! Non pas tant à cause de ceux qui font du mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire »

Pour la littérature, qui laisse faire ? L’éditeur, s’autorisant à lancer une œuvre qu’il juge « sulfureuse » dans l’espoir de rencontrer un public « averti », pouvant porter sur cette œuvre un regard critique, , ou le lecteur, dont la curiosité aiguisée va faire de ce livre un succès.

La littérature, dans son ensemble, échappe à ce dilemme, quand l’auteur et l’éditeur nous délivrent une œuvre dont la qualité des précédentes nous incite à pénétrer, à nouveau, dans un univers impatiemment attendu.

Contextualiser l'art et la littérature : quand Pivot recevait Matzneff, on tolérait les pédophiles tant qu'un halo de culture les entourait

Alors, que penser de Gabriel Matzneff, venant au secours de Yann Moix, prétendant que : « On a tous le droit d’utiliser ses souvenirs d’enfance, vrais ou métamorphosés par l’imagination, dans un roman. Ce qui importe est que le livre soit beau. Le reste on s’en fiche », ne prêche-t-il pas seulement pour sa paroisse ?
M’étant toujours refusé à porter un regard sur sa prose, je ne peux avoir d’avis. Mais quand lui-même avoue : « A l’époque on parlait de détournement de mineurs, d’incitation de mineurs à la débauche, d’atteinte à la pudeur…Je le regrette », Il me conforte dans la distance prise avec ses écrits.

Remettons quand même ces « aventures » dans le contexte de l’époque où en 1970 les pédophiles sont considérés, dans le contexte de la révolution sexuelle, comme une minorité devant être défendue et libérée. Des journaux comme Libération et même Le Monde font la promotion de ces idées. Cela n’a pas empêché Charles Trenet d’être, en 1964, condamné à un an de prison avec sursis et 10.000 francs d’amende puis relaxé en appel. Il s’agissait davantage d’homosexualité puisqu’il fut retrouvé en compagnie de jeunes gens de 20 ans, la majorité étant çà cette époque de 21 ans.

La parole semée au cinéma est plus grave encore car elle implique des décisions collectives et de lourds investissements

Pour le cinéma, C’est un autre problème ? Le budget d’un film n’a rien à voir avec l’investissement d’un livre. « J’accuse » de Roman Polanski  c’est 22 millions d’euros et si le public n’est pas au rendez-vous c’est une catastrophe. Il se trouve que les films de Polanski sont des réussites pour ne citer que « Le bal des vampires », « Rosemary’s baby », « Le pianiste », « Le locataire »…Alors, alors, que faire ? Refuser d’assister à une séance comme on va s’interdire d’écouter les chansons de Trenet…

Et puis terminer  par Céline, pour revenir encore à la littérature. Doit-on mettre au pilori « Voyage au bout de la nuit » et « Mort à crédit » en même temps que « Bagatelles pour un massacre » ? Mettre à l’index Pierre Loti traitant « les esclaves nègres du sud pour des cons », sans oublier Voltaire : « Les Blancs sont supérieurs à ces nègres, comme les nègres le sont aux singes et comme les singes le sont aux huîtres », poursuivre avec Paul Morand, qui écrivant à Chardonne, en plein délire antisémite, traite les écrivains « de merde juive » et se plaint de « l’enjuivement » de l’Académie, ou d’un T.S. Eliot, comparant les rats aux juifs.

Cette réflexion sur la relation entre l’œuvre et l’écrivain soulève plus de questions qu’elle n’apporte de réponses.  Je crois qu’il nous faut définitivement séparer l’œuvre de l’auteur et laisser la loi s’occuper de tout ce qui n’est pas littérature. Oublier enfin que Paul Valéry fut antidreyfusard  et continuer à regarder « La traversée de Paris » quand Bourvil et De Funès reviennent parmi nous, même si Claude Autant-Lara a vomi, à la fin de sa vie, en plus de son anti-américanisme, un antisémitisme longtemps contenu.

Jacques Roure

J'ai apprécié les nuances de votre tribune, Jacques. Pas facile d'aborder un sujet qui soulève plus de questions qu'il n'amène de réponses. Pas facile de l’aborder sans faire d'amalgames ni de conclusions expéditives, excessives. Pour ma part, j'ajouterai que mon sentiment diffère selon l'attitude du créateur. Face à une perversion malveillante, assumée, revendiquée, que ce soit par intérêt, par snobisme intellectuel, pour faire le buzz ou pour se dédouaner, j'aurai tendance à bloquer des quatre fers. Face à une perversion maladive, à arrondir les angles, si la détresse, la volonté d'y échapper sont palpables. Enfin, face à des erreurs reconnues, à être magnanime, bien évidemment... Mais les singularités humaines, circonstancielles, obligent à considérer chaque "cas" isolément. Quoi qu'il en soit, force est d'admettre qu'Einstein flirtait avec la vérité absolue lorsqu'il écrivait que "Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire". Cette vérité nous renvoie à nous-mêmes, à notre capacité à assumer, à revendiquer des valeurs souvent galvaudées dans les milieux artistiques et littéraires, à ne pas surfer sur n'importe quelle vague sans avoir observé le littoral au préalable… Je crois bien que dans cet imbroglio, ce sont la quasi-disparition de l'intégrité et l’inconséquence généralisée qui m’insupportent le plus ;-). Merci pour ce billet et belle journée. Amicalement, Michèle

Publié le 21 Février 2020

Avant d’entamer une lecture je ne vais pas toujours lire la biographie de l’écrivain ou chercher à en savoir plus sur ses comportements. Par contre certaines lectures me font sourciller lorsque je lis Agatha Christie, Simenon et d’autres de cette période. Dans leurs romans on trouve souvent les caricatures d’un Juif qui aime bien les sous, un noir (un nègre) qui n’ont pas le beau rôle. Avant de lire Lewis Carroll, j'ignorais que cet écrivain avait des tendances pédophiles. Idem, pour un film. Que sais-je du script, des sous-entendus, du réalisateur, de la distribution ? Ensuite, libre à nous de ne plus les lire ou de boycotter les films lorsqu’on est au courant de certains faits. Je suis entièrement d'accord avec vous : "Quand les pensées s’écrivent comme « une vérité » cherchant, dans la masse des lecteurs, à faire de « cette vérité » une réalité incontestable, le danger devient réel en l’absence de toute autocritique". Effectivement, il faut apprendre à lire et ne pas prendre pour argent comptant tout ce que nous lisons. Ce n'est pas parce qu'un bouquin est encensé par la critique et ses lecteurs que nous devons suivre sa pensée comme des moutons. Ça fait chic de dire dans une conversation que nous avons lu Sartre, Céline...
Après mai 68, nous sommes tombés dans tous les excès et depuis quelque temps nous en prenons conscience et nous rétropédalons. Je pense qu’il faut faire attention à ne pas aller trop loin afin de laisser chacun faire la part des choses. Oui, on ne peut pas tout laisser faire. J’approuve la censure de textes et vidéos de certains rappeurs insultants qui prônent la haine et le racisme. Merci à vous deux, pour ces échanges qui apportent plus de questions que de réponses, mais qui nous permettent de réfléchir en tant qu'adultes responsables. Fanny

Publié le 20 Février 2020

L'article est bien amené et pose clairement le problème du lecteur ou spectateur par rapport à l'œuvre. Le lecteur n'est pas toujours instruit des turpitudes de l'auteur, mais lorsqu'il l'est, c'est de sa responsabilité personnelle, soit de boycotter l'œuvre, soit de se manifester afin que tout un chacun puisse, à son tour, faire un choix.
Dissocier l'œuvre de l'auteur, oui, enfin ! peut-être… je dirais : ça dépend ! Je vais prendre l'exemple extrême : Adolf Hitler et «Mein Kampf». Vous me direz, ce n'est pas une œuvre littéraire, certes, mais le bonhomme avait des velléités artistiques. Et l'on ne peut dissocier H. de MK.
Bon ! Ceci dit, si l'on reste dans l'œuvre littéraire pure, Céline a une œuvre clairement antisémite d'un côté (qui n'est plus éditée aujourd'hui, et ce, de son vivant et de sa volonté) et de l’autre une œuvre littéraire dont on peut juger le style et la narration («Voyage au bout de la nuit», «Mort à crédit» etc) sans se compromettre.
Pour Matzneff, ne l'ayant pas lu non plus, j'ai comme l'impression que lui même mélange sa vie et son œuvre et lorsqu'il était sur le plateau de Pivot et d'autres, il n'était pas très équivoque là-dessus. Donc, le dissocier de son œuvre est assez osé.
Polanski, des films que j'ai vu de lui, n'aborde pas le sujet de viol, de violence et d'ascendance masculine… enfin, tout ce qui lui est reproché. Lorsqu'on regarde «Le Bal des vampires», on est éloigné de tout cela et le film s'apprécie sans arrières pensées. Son œuvre n’est pas la défense d’une thèse immonde.
Donc, faut-il faire du cas par cas? Sans doute.
Et puis, en conclusion, je reprendrai la citation qui commence votre texte : « Le monde est dangereux à vivre ! Non pas tant à cause de ceux qui font du mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire ».
C'est si vrai !
Philippe

Publié le 19 Février 2020