Interview
Le 25 mai 2020

Fière

A l'heure ou nous sommes menacés de voir nos supermarchés entièrement automatisés, on recherche le sourire rassurant d'une caissière ; à l'heure du tapez 1, tapez 2... on apprécie la voix d'un(e) standardiste ; à l'heure du "tout automatique" une aide ménagère, une aide soignante nous réchauffe le coeur. Place à l'humain dans nos espaces de vie nous dit Laure Avedian, et elle a raison.
Place à l'humainPlace à l'humain

Il est quatre heures du matin : je me lève, portée par l'énergie de cette nouvelle journée qui commence. Je me prépare sans bruit et sors dans la nuit. D'un bref hochement de tête, mon voisin insomniaque, qui fume sur son balcon, me salue avec déférence :

— Je vous souhaite une bonne journée, Madame Lesoin.

Quinze minutes de marche à travers les rues désertes me séparent de mon travail et c'est d'un pas léger et serein que je parcours ce quartier chic devenu le mien, grâce à la nouvelle échelle des salaires. 

Je pénètre dans le bâtiment endormi et ouvre la porte de ma caverne d'Ali Baba, où s'alignent aspirateur, brosses, balais, lingettes et une collection de produits d'entretien. Deux étages de bureaux pour moi toute seule, quatre heures pour les nettoyer du sol au plafond avant que leurs occupants n'arrivent.

J'enfile ma blouse. Virevoltant dans les couloirs, fredonnant des airs de Mary Poppins, j'astique, je frotte, je désinfecte à coup de spray. C'est le chiffon à la main et le sourire aux lèvres que le directeur me surprend, en train de donner la dernière touche à son bureau. Il arrive toujours le premier, mais ce matin, il est encore plus matinal que d'habitude. Il se fige en m'apercevant, intimidé par ma présence :

— Oh pardon, je suis désolé, je ne voulais pas vous déranger… J'arrive un peu trop tôt ce matin, mais j’ai dû déposer mon épouse à la gare, pour le train de 7h45, alors j'ai pensé que je pouvais venir au bureau directement…

Il laisse sa mallette sur son fauteuil et repart sur la pointe des pieds. 

Quand j'ai terminé les derniers bureaux, les autres employés commencent à arriver. Il y en a toujours un qui m'arrête alors que je suis sur le point de repartir, pour me proposer de partager un café. Dorénavant, face à leurs regards reconnaissants, je suis fière de mon métier. 

Laure Avedian

Simple et très beau texte, évoquant le respect des autres

Publié le 04 Juin 2020

@Laure Avedian, bel exemple de regard et d'humanité que celui porté sur cette salariée d'une entreprise de nettoyage à laquelle probablement personne de s'intéressait ni ne prêtait attention avant cette période de confinement.
Une excellente chose que certaines personnes prennent soudainement l'importance de leur utilité.
J'ai aussi beaucoup aimé vos arguments à toutes les trois @bernadetteL, @lamish et @Laure Avedian, sentiments et opinion que je partage. Amicalement, MC

Publié le 30 Mai 2020

Vous avez raison @Lamish, il ne faudrait pas que ce soit un respect "de surface". Dans mon utopie, je fais le rêve qu'il s'agisse d'une reconnaissance vraiment sincère, et qu'elle s'accompagne d'une reconnaissance financière... Et si dorénavant notre monde se mettait à marcher à l'endroit ?
Amicalement,
Laure

Publié le 28 Mai 2020

Bonne idée, Laure, d'évoquer cette recrudescence de respect dont bénéficient certains techniciens de surface devenus responsables de la désinfection des locaux professionnels... Un des effets positifs de cette épidémie, même si ce qui motive ce changement d'attitude n'est pas vraiment noble, dans le fond... Merci pour ce court billet épuré. Amicalement, Michèle

Publié le 28 Mai 2020

@Laure Avedian Un beau texte simple, dépouillé qui sonne comme une victoire

Publié le 27 Mai 2020