Actualité
Le 15 juin 2020

Le livre sur papier, victime expiatoire de la guerre sanitaire

Voici les réflexions d’un éditeur, installé en Corse, en écho à la Newsletter sur les petits éditeurs. Une vision pessimiste qui dévoile le modèle économique d'une profession qui repose exclusivement sur les marges de fabrication d'un livre, plutôt que sur les talents qu'elle est censée supporter.
Le papier résistera t'il à la chaine des nouveaux prédateurs ?Le papier résistera t'il à la chaine des nouveaux prédateurs ?

A l’instar des cafés, restaurants et autre officines - soit-disant- de non première nécessité, les libraires ont du fermer leur porte dès le premier jour du confinement. Les éditeurs attendent leur réouverture pour éditer et les lecteurs l’ouverture des librairies pour lire… Les manifestations annuelles autour du livre sont annulées ici en Corse, comme sur le continent et les projets de création sont reportées ... à l’an prochain, comme le premier Festival littéraire Romain Gary qui devait avoir lieu à Sarrola-Carcopino les 24 et 25 mai prochains. 

Edition : Et si les livres papiers disparaissaient ?

Encore  faudra-t-il que le livre sur papier n’ait pas disparu ? Y aura-t-il encore des livres en France dans un an ? En attendant la réalisation du rêve « Festival Romain Gary », force est de constater que la guerre dans laquelle nous sommes malgré nous embarqués aura eu aussi comme conséquence de mettre à mal le livre sur papier.
S’en relèvera-t-il d’ailleurs ? Il est étrange de constater tout le mal que l’on s’efforce de faire pour sa disparition au profit de « l’édition numérique », jusqu’ Amazon, bouc émissaire en l’occurrence, souvent vilipendé voire banni par de « vrais lecteurs », Amazon tueur des librairies, mais chez qui le lecteur en manque pouvait encore jusqu’à ces jours-ci commander un livre par correspondance,  et à qui l’on vient d’interdire de vendre et d’envoyer des livres :  « Le tribunal de Nanterre interdit à Amazon la livraison de produits non-essentiels comme les ordinateurs, smartphones et les produits culturels. La livraison de jeux vidéos, livres ou DVD est interdite pendant un mois » (15 avril 2020). Cette discrimination vient s’ajouter à la fermeture des librairies depuis de plus de deux mois, après d’autres mesures tout aussi discriminatoires mais moins spectaculaires prises par la Poste par exemple : l’envoi d’un livre de plus de 3 cm d’épaisseur - soit un livre de poche - «  bénéficie » obligatoirement du tarif colissimo
- 4 fois plus cher que le tarif « lettre » ( Bonjour l’aide à la lecture !) ; la Poste encore, qui revient sur la possibilité d’envoi de livres dans sa boite aux lettres ( pourtant un vrai service pour les ruraux) - ce qui facilitait le travail de l’éditeur ou du libraire - sur la pression des transporteurs privés…

Edition : un modèle économique qui ne repose que sur le papier et les marges de fabrication d'un livre 

Le livre est donc la cible et la victime d’une autre guerre, pernicieuse, incisive, discrète mais efficace : « Concernant le cas spécifique de sa maison d'édition, Antoine Gallimard a confié perdre actuellement "plus de 90%" de son chiffre d'affaires malgré l'essor des ventes de livres en format numérique » (Livre-hebdo du 15 avril). Les éditeurs en général de 50 à 100 %... mais encore une fois, à qui profite le crime ?
Sans le vouloir, Antoine Gallimard vient peut-être de nous donner la clef du mystère : «  plus de 90%" de son chiffre d'affaires malgré l'essor des ventes de livres en format numérique »…malgré l’essor des ventes en format numérique…Autre constat que celui de l’éditeur de Camus et de Marguerite Yourcenar, est la multiplication des offres de l’édition de livres numériques par la plupart des éditeurs, les grands comme les petits, des germanopratins comme les corses…
Des milliers de livres en numérique sont offerts ces jours-ci sur toutes les plate-forme de distribution du livre ; "Livre-Hebdo " arrête sa publication sur papier ; De grands éditeurs bradent de centaines de titres en numérique… La panacée, la voilà !
Assistons-nous, impuissants  - nous en sommes les victimes - à une révolution que l’on nous imposerait  : la disparition du livre sur papier au seul profit du numérique ?

Edition : qui tire les ficelles de la nouvelle logique économique de l'industrie du livre ?

Reste à savoir qui sont les donneurs d’ordre ? Qui se cache derrière ceux qui ont décidé de ce changement de gouvernance ? Les GAFA ? De gros éditeurs ? Des groupes d’investisseurs…ou tout simplement l’appât du gain ? 
Peut-être faut-il rappeler en effet que l’édition numérique est virtuelle et qu’elle offre de multiples avantages à l’éditeur, eu égard à l’édition traditionnelle sur papier : pas de stock, pas d’achat de papier; pas d’imprimante ni d’encre, pas de frais de transport, pas de manutention…juste un fichier à réaliser (L’éditeur sur papier est obligé de passer par là lui aussi, mais pour lui ce n’est que la première phase de son travail et celle qui coûte le moins)  et c’est tout.
D’ailleurs, et l’on peut légitimement se demander pourquoi le livre numérique est proposé quasiment au même prix public que le livre sur papier…alors que son coût est à diviser par x ? Quand un livre sur papier est vendu 10 € chez votre libraire, il a coûté 2  ou 3 euros à l’éditeur alors que le même livre papier vendu lui aussi 10 € lui aura coûté  deux fois plus…
Ceci peut peut-être expliquer cela et peut aussi expliquer ce décollage fantastiquement organisé de l’édition numérique.  Le confinement aura permis de mettre au jour, brutalement de changement de paradigme. Certes il ne sera pas le seul et il faut s’attendre à d’autres coups de Jarnac de la part de ceux qui décident de l’avenir du monde, de notre avenir. Merci monsieur le confinement ! Il y a des événements inattendus et imprévisibles qui bousculent la vie d’un être humain, par hasard bien sûr !

Jean-Jacques Colonna d'Istria

colonnadistria.jj@wanadoo.fr

Éditions du SCUDO
San Be Culture Club 
Lazaret Culture Club
La maison bleue 
San Benedetto 20167 Alata
Corsica - France
 

Depuis près de vingt ans je lis exclusivement en numérique. Vers 2000, un palm, puis un pocket PC… Pour finir une liseuse à encre électronique et une tablette. Le numérique m’a permis de lire des livres que je n’aurais jamais osé demander à un libraire, il m’a également et surtout permis de découvrir des écrivains dont j’ignorais jusqu’à leur existence… j’ai lu « Les métamorphoses, d’OVIDE » !… J’ai dévoré la littérature russe, ma préférée… J’ai découvert que Maurice Leblanc, écrivain génial, un cas unique, je crois, rendre – vivant – un personnage !… avait écrit d’autres livres, dont le délicieux « Voici des ailes ». Sans le numérique, je n’aurais pu écrire deux romans (l’un d’eux aborde brièvement la guéguerre papier contre numérique et inversement), ils valent peu de chose, mais ils existent. Alors, papier ou numérique ? Pour mon cas, ce fut d’abord une affaire de commodité, car ceux qui comme moi, n’ont pas fait d’étude ont toujours un complexe, une blessure, l’impression de déranger, de s’inviter dans un milieu interdit… Au fil du temps, c’est devenu un goût. Une chose que je n’ai jamais compris (j’ai été à mon compte près de 30 ans) pourquoi les libraires n’ont jamais mis à disposition de leurs clients un simple PC afin que moyennant finance ils puissent télécharger les livres qu’ils souhaitaient. À une époque, j’aurais été bon client. Le papier et le numérique sont complémentaires et les auteurs du numérique rêvent paradoxalement du format papier.

Publié le 23 Juin 2020

Merci pour ce billet, Jean-Jacques. J'imagine votre incrédulité, votre sentiment d'impuissance face à cette discrète mais inéluctable "mort annoncée". Augmentation du nombre des auteurs (nous serions 15% en France à nous exprimer par écrit) et raréfaction des lecteurs, qui boudent la lecture et privilégient d'autres médias, rendent la situation inextricable. Et je ne parle pas des lecteurs qui n'investissent que dans des bestsellers... Pourtant, une solution existe. Elle dépend des auteurs eux-mêmes puisqu'ils sont de plus en plus nombreux tandis que leurs lecteurs se raréfient. Elle dépend de leur capacité à "faire équipe", si j'ose dire. A lever le nez de leur nombril afin de participer à l'urgent sauvetage.... Imaginez... Imaginez que tous les auteurs, tout en souhaitant vendre leur oeuvre, ce qui est légitime, soient capables de faire la démarche d'en acheter d'autres... ne serait-ce que deux ou trois par an...Telle une grande chaîne solidaire... Il suffirait que la moitié d'entre nous joue le jeu pour influencer le marché... Idée perchée, peut-être, puisqu'elle spécule sur une prise de conscience suivie d'un effort participatif, mais j'ai envie d'y croire, faute de mieux. Bonne fin de journée. Amicalement, Michèle

Publié le 15 Juin 2020

Merci pour cet article. Nous tenons à souligner cependant que la décroissance du papier ne profite pas mécaniquement au numérique. Que c'est vraisemblablement un phénomène de décroissance chronique de la lecture qui se produit. Et que certaines fonctions littéraires qui s'organisent autour du numérique n'utiliseraient jamais le papier. Pour monBestSeller par exemple, le numérique a pour mission de favoriser le partage, l'échange, la flexibilité, la lecture sur un support qui n'a pas pris sa forme définitive, et qui est, par la même un matériau malléable (Qui peut par ailleurs à terme être sacralisé par le papier).

Publié le 15 Juin 2020