mon héros est mort

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Du 31 oct 2020
au 31 oct 2020
C'est une mise en abyme que nous propose Marc Schindler pour son texte monBestSeller "Je ne me suis pas reconnu", le basculement dans une autre dimension. Mais est-ce l'auteur qui ne s'est pas reconnu en voyant son héros mort ? ou est-ce l'auteur qui l'a tué alors qu'il lui avait préparé un grand destin ? On peut s'interroger.
Mise en abyme : représenter une oeuvre dans une oeuvreMise en abyme : représenter une oeuvre dans une oeuvre

Je suis fou de rage. Pourquoi ? Parce que le héros de mon premier roman, Mort pour la Suisse, est couché sur le trottoir, à côté de l'arrêt de bus. Sa tête a cogné le trottoir. Il a du sang qui lui coule de la bouche et des oreilles. J'ai bien entendu le médecin quand il lui a pris le pouls. Il a marmonné : "Plus rien à faire" et il appelé les flics qui sont arrivés avec un sac mortuaire.

ll s'appelait René Gilliéron. C'est bien de sa faute, ce con ! Il ne regardait jamais avant de traverser l'avenue pour prendre son bus. Quand j'ai vu arriver cette voiture noire qui roulait à fond la caisse, je lui ai crié "Attention". L'abruti ne s'est même pas retourné et il a été projeté en l'air. Je n'ai pas eu le temps de noter l'immatriculation de la voiture. Mais je sais que ce sont les Palestiniens qui l'ont liquidé !

J'explose de colère. J'avais mis des semaines à écrire son histoire, en puisant dans mes souvenirs de l'armée et de mon ancien métier, journaliste de télévision. C'était ma première expérience d'auteur. J'avais passé des jours à écrire, à corriger, à vérifier. J'avais édité mon roman sur Amazon et sur ce site. Je l'avais envoyé à ma famille et à mes amis. Tout le monde avait bien aimé mon premier roman. Un de mes amis m'avait même dit qu'il était meilleur que le dernier de Joël Dicker ! Des centaines de lecteurs m'avaient suivi. Ça m'avait encouragé à continuer d'écrire.

Et maintenant, ce salaud est mort. Je suis fou de colère. J'avais de grands projets pour mon héros. J'aurais pu écrire une série de romans d'espionnage à succès. René Gilliéron, je le voyais devenir un espion de légende, comme George Smiley, le maître espion de John Le Carré. Fini, tout ça, il a cassé sa pipe, René Gilliéron. Je lui avais pourtant fabriqué une belle histoire : le journaliste ambitieux recruté par le renseignement suisse pour espionner un avocat membre d'une société secrète. Un thriller qui l'avait conduit à Belfast, en pleine guerre civile, et à Beyrouth, au milieu des combats entre l'armée et les Palestiniens.

René Gilliéron s'était fait flinguer en Irlande et au Liban, mais il avait sauvé sa peau. Et voilà que ce crétin se fait écraser par une bagnole en Suisse ! Il y a de quoi péter un plomb ! Bon, c'est vrai, il avait merdé, il avait été grillé par les services allemands. Il avait perdu son boulot à la télévision, sa copine l'avait quitté, on lui avait retiré son grade à l'armée. Il vivotait comme fonctionnaire.  J'avais raconté tout ça en détail dans mon roman Mort pour la Suisse. Mais, mourir dans un accident de la circulation, quand on a affronté les paras britanniques et les commandos palestiniens, il faut vraiment être un nul !

 

 

Sa mort imbécile, ça me fout en rogne ! Dans les romans, les espions ne meurent jamais. J'aurais pu le ressusciter, comme Sherlock Holmes, quand il était tombé dans les chutes de Reichenbach, le 4 mai 1891, après un duel avec le professeur  Moriaty. Sir Arthur Conan Doyle lui faire vivre de nouvelles aventures. Je ne prétends pas avoir son talent. Mais puisque le maître du suspense avait osé, pourquoi pas moi ? Moi, je n'étais pas encore fatigué des aventures de mon héros, comme Sir Arthur.

Je le connaissais bien, René Gilliéron, puisque c'est moi qui l'avait créé. S'il n'était pas mort bêtement, je suis sûr qu'il m'aurait accusé de l'avoir tué. J'enrage ! Il faut que je me calme. je ne me suis pas reconnu dans cette colère froide. D'habitude, je suis un type plutôt calme. Je ne m'énerve pas pour rien. Mais, la mort de mon héros, ça m'a foutu un coup. Je déprime grave. Qu'est-ce que je vais écrire, maintenant ? Vous croyez que c'est facile de créer un héros de roman ?

Je sais bien que la colère, ça n'est pas une bonne motivation pour écrire. Il faut du calme, il faut maîtriser ses émotions, faire fonctionner son imagination et sa mémoire. La colère, ça n'aide pas à écrire un roman. Mais, quand j'y pense - et j'y pense tout le temps - la mort de ce salaud me bloque. Je n'ai jamais eu le syndrome de la page blanche. J'ai été journaliste dans la presse et à la télévision. Depuis un demi-siècle, j'écris des articles, des commentaires, des chroniques pour mes blogs. Ça vient tout seul. Mais là, avec mon héros mort, couché sur le trottoir, je suis en colère ! J'ai compris : ce salaud de René Gilliéron se venge. Il est certain que je suis responsable de sa mort littéraire, alors, il veut m'empêcher d'écrire.

S'il n'était pas couché dans son sac mortuaire, je serais aller lui casser la gueule. Je lui aurait crié d'abord : "Petit con, tu aurais pu devenir célèbre ! On aurait pu vendre des millions de livres, comme mon compatriote Joël Dicker. Je t'aurais inventé de nouvelles aventures. Tu aurais eu de nouvelles missions d'espionnage pour le renseignement suisse. Tu aurais même pu devenir patron du Service d'information et de documentation. Et les politiciens et les officiers généraux t'auraient mangé dans la main". Bien sûr, il ne m'aurait pas répondu, puisqu'il était mort. Quel gâchis ! Je sais, vous allez dire que je me répète. Mais la colère m'étouffe. Je me suis crevé pour créer mon héros, pour lui donner vie, pour inventer son milieu militaire et professionnel, pour lui faire vivre des aventures passionnantes dans des endroits où j'ai moi-même été en reportage. Et l'idiot, au lieu de m'être reconnaissant de l'avoir tiré du néant, il meurt bêtement en allant prendre son bus.

Moi, Marc Schindler, je suis hors de moi !

Les héros sont ils immortels ? Je pense que oui… Dans vingt ans ou bien longtemps après votre propose mort, il vivra encore. Oui, vous avez vu l’accident… Mais comment pouvez vous ignorer que tout était simulé, virtuel, rêvé, imaginé. René était dans votre tête, comme vous étiez dans la sienne lorsque vous l’avez engendré. Pourquoi ce simulacre me direz vous ? Pour vivre justement, vivre sans l’entrave d’un auteur lui dictant ses faits et gestes…. En un mot, pour se débarrasser de vous, son père virtuel et dirigiste. Il vit maintenant dans son univers, loin de votre imaginaire… Bref, j’ai souri en lisant votre nouvelle… J’ai vraiment apprécié ce coup de gueule et vous savez quoi ? René rit encore de cette bonne blague qu’il vous a fait.

Publié le 03 Novembre 2020

Très bon !!! Mais comme je suis vue par beaucoup comme la reine des emmerdeuses et qu'il faut bien, mon bon monsieur, soutenir sa réputation, je ne suis pas sûre qu'on puisse considérer Sir Arthur Conan Doyle comme le maître du suspense (ne vous y trompez pas, plus jeune j'ai adoré les aventures de son Sherlock). D'autres que lui, aussi connus, peuvent prétendre plus légitimement à ce titre. Mais je n'ai rien dit... Votre texte est supercalifragilisticexpialidocious !

Publié le 31 Octobre 2020

Allez, Marc, on dirait que c'est pour de faux :-). Que la mort de René a été orchestrée, comme dans les films d'espionnage, pour mieux le ressusciter sous une nouvelle identité, car, ses qualités et son dévouement ayant enfin été reconnus par ses pairs, il leur est devenu indispensable ;-)... Vous êtes le seul maître à bord, rappelez-vous ;-). Merci pour cette contribution originale qui mêle auteur et personnage avec humour, ce qui fait du bien en ces temps troublés. Bonne soirée. Amicalement, Michèle

Publié le 31 Octobre 2020