Classiques et Moi
Le 11 fév 2018

LES CLASSIQUES : Albert Camus et moi (2)

"On ne peut pas prétendre déguster l’œuvre d’Albert CAMUS en une seule bouchée". Ce n'est pas qu'il faut être gourmet, mais il faut posséder les clés de l'homme, de l'auteur, du politique, de l'écrivain pour en saisir toutes les nuances et les ressources. Et tout cela se fait dans le désordre, dans l'intuition et progressivement. C'est différent pour chacun. Gérard Bossy raconte.
Camus :" inventeur et praticien de l'absurde"Camus :" inventeur et praticien de l'absurde"

On ne peut pas prétendre déguster l’œuvre d’Albert CAMUS en une seule bouchée. Comme romancier modeste, et de renommée très confidentielle, j’ai donc, dans un premier temps, essayé de traiter une romance entre Camus et une actrice que j’avais eu l’occasion de voir et entendre au théâtre, laquelle avait subjugué l’adolescent que j’étais, provoquant mes premières émotions fortes envers la gente féminine.

Indigence de mes professeurs, ou étourderie de ma part, je n’avais pas lu, à l’époque de sa sortie en librairie, le roman « L’Etranger » de cet auteur que d’aucuns avaient jugé avec condescendance et une certaine perversité, comme « philosophe pour classe de Terminale ».

C’est bien plus tard , lorsque j’appris que Camus avait été introduit chez Gallimard par les idoles que nous admirions en ces temps bénis d’abondance intellectuelle, comme André Malraux, André Gide et autre menu fretin qui hantaient le quartier de. Saint Germain-des Prés, que je m’aventurai dans les écritures de ce pied-noir égaré dans Paris pour y proposer ses pièces de théâtre, ce qui lui avait procuré l’occasion de rencontrer Maria Casarès, alors étoile filante encore clignotante du Spectacle.

« Aujourd’hui, maman est morte », je refusai d’entrer dans le tunnel d’une pareille horreur.

 La première phrase du déjà célèbre roman : « Aujourd’hui , maman est morte » choqua ma sensibilité de jeune homme au point de me faire reposer hâtivement le livre sur la table du libraire. Je refusai d’entrer dans le tunnel d’une pareille horreur.
Comment l’éblouissant géniteur de « La Condition humaine » et de « L’Espoir » avait-il pu cautionner une telle entrée en matière ?Lorsque j’avouai cette faiblesse autour de moi, on me qualifia férocement d’inapte à la littérature. Ce qui n’était pas loin de la vérité, puisque je suivais plus volontiers un cursus d’études scientifiques…  Un ami me montra une photo vieille de plus de dix ans, où Camus figurait en compagnie de tout le gratin littéraire de ces temps-là ( Lacan, Reverdy, Sartre et Beauvoir etc…), mettant en scène une lecture de la pièce de Pablo Picasso « Le désir attrapé par la queue ». Mon esprit formé par la logique cartésienne de base n’avait accès ni à la peinture récente de Picasso, ni à un titre pareil !. Cela me conforta dans l’idée que ce Camus avait des fréquentations douteuses en matière artistique, et ne m’encouragea pas à la découverte de son œuvre.

               Puis ce fut le « scandale » de sa disparition brutale, début janvier 1960, alors que Camus rejoignait Paris dans la voiture de Michel Gallimard, au lieu de revenir en train comme prévu.
L’article de JP Sartre dans France Observateur résuma le sentiment commun que tous ses admirateurs éprouvèrent  :

« Pour tous ceux qui l’ont aimé, il y a dans cette mort une absurdité insupportable »

Albert venait d’écrire à Maria : « Bon, dernière lettre, juste pour te dire que j’arrive mardi… »

Dernière lettre, en effet..
Malraux envoya deux motards de la gendarmerie accompagner Francine sur les lieux de l’accident.
Et Maria ? Longtemps au paravant, elle lui avait écrit : « Tu me vertiges ! »
Quand elle rentra au « pigeonnier », Micheline Rozan l’a regardée et lui a dit :
« Albert est mort ! ».
Elle n’a pas compris. Elle n’a rien dit…Elle ne bougeait plus…Et la colère est montée, elle a hurlé, et des larmes ont jailli… 
« mon Dieu ! (Auquel elle ne croyait pas ), pourquoi cette injustice ? » ( voir le roman de Florence M.Forsythe : Tu me vertiges )
Elle n’est pas allée à l’enterrement, ce n’était pas sa place.
Elle n’était que « son soleil et sa patrie »

 Camus : j’ai eu honte de ne l’avoir pas lu de son vivant ;

J’ai pensé comme Meursault : « Aujourd’hui Albert Camus est mort »
Et j’ai eu honte de ne l’avoir pas lu de son vivant ;
Dans mon esprit, par ce destin inhumain A . Camus se rapprochait d’Antoine de Saint-Exupéry, mort également, et pire encore « disparu », dans un accident tragique, après une quête obstinée du bonheur, presqu’au même âge, celui où tout homme se trouve au faîte de sa vie, capable de contempler ses échecs et ses réussites.
Quelques mois après, l’émotion provoquée par la brusque disparition de notre Prix Nobel s’apaisa. Je n’avais toujours pas lu « L’Etranger », ni « La Peste ». Je n’avais pas découvert ses articles dans « Combat ». Je n’avais ni écouté, ni vu ses pièces de théâtre.
Les quolibets et moqueries en mon endroit fusaient . Je fus copieusement traité « d’inculte ».
J’ai abordé cet inventeur et praticien de l’Absurde par l’autre côté de la lorgnette. Par ce côté peu emprunté où se réfugiait, non le Journaliste, ni le romancier, ni l’auteur dramatique, ni le philosophe, mais le poète peu souvent cité dans cette catégorie.

A cette époque, on ne commandait pas sur Amazon avec livraison en un jour ouvré, mais je flânais souvent le long de la Seine, inspectant les boîtes vertes des bouquinistes  où dormaient des trésors à prix réduit d’occasion.
C’est mon vieux barbu installé face à l’Académie qui me tendit l’objet rangé au fond de sa caisse :

 Vous cherchez du Camus ? Prenez celui-là !

Il s’y connaissait, le bougre, il avait lu tout ce qu’il revendait. Il raya le prix inscrit au crayon à la première page, le divisa par deux, et me le remit en mains propres avec son battement de cils habituel .
C’était « Noces », cet hymne à la beauté du monde.
« Noces », c’était déjà un beau titre prometteur. C’était aussi le livre des débuts de Camus. Mon vieux barbu avait visé juste.
Si l’on veut connaître une œuvre, pourquoi ne pas commencer par le commencement ?

A Tipasa, les Dieux parlent dans le soleil et l’odeur des absinthes

          Et c’est à Tipasa que « les Dieux parlent dans le soleil et l’odeur des absinthes, la mer cuirassée d’argent, les ruines couvertes de fleurs et la lumière à gros bouillons dans les amas de pierres »
Camus le terrien méditerranéen, de la mer argentée, du soleil et du parfum des absinthes , le Camus sensible et capteur de bonheur au pays de son enfance, des bougainvillées rosat, des hibiscus rouges, des roses thé et des iris bleus… 
Un destin cruel en apparence lui évita fort heureusement d’en subir l’arrachement inéluctable.
Lui évita d’assister, accoudé au bastingage du bateau de l’exil, à l’éloignement déchirant de ces rochers que « la mer suce avec un bruit de baisers » en bordure de Tipasa.

Je pouvais, dorénavant aborder les rivages de « l’Etranger », sans m’offusquer de sa première phrase.

 

Gérard BOSSY

@ BOSSY
Bravo cher Bossy! j'aime Camus pour l'amour qu'il avait de la vie. Cela passe dans ses écrits comme le sang circule dans les veines. C'est rare. C'est beau. Parfois c'est trop. Alors on peut toujours y revenir. Il faut y revenir. Je vous espère en bonne forme à présent. Cha

Publié le 21 Février 2018

@FANNY DUMOND Comme toi, j'ai commencé l'oeuvre de Camus par "L'étranger" qui m'a déroutée par son style et son personnage. Un homme assez étrange que ce Meursault. Il m'a interpellée comme Lucien, dans le film "Lacombe Lucien", un autre coupable en apparence, mais innocent dans le fond. Un être différent, tout simplement. Je suppose que Camus voulait interpeller sur la peine de mort, sujet qui lui tenait particulièrement à coeur. Il n'a pas hésité à épurer sa plume pour mieux décrire le personnage, créer cette atmosphère particulière et s'adapter au sujet. Si je puis me permettre, je te conseille "Noces", et là, tu comprendras que sa réputation n'était pas usurpée. C'est un nectar de poésie. Bises, Fanny, ainsi qu'à vous tous et belle journée. Michèle

Publié le 14 Février 2018

Curieuse coïncidence ! La semaine dernière en fouillant dans ma bibliothèque je suis tombée sur l’Étranger que je n’avais plus relu depuis… je calcule…. un demi-siècle ! Je ne me souvenais plus du sujet de ce roman imposé au lycée. Sur la page de garde, j’ai découvert mon prénom et mon nom de jeune fille. Souvenirs, souvenirs ! Au début de ma lecture, ce qui m’a étonnée ce sont ses phrases très courtes, extrêmement simples, sans fioriture. Ce qu’on peut qualifier d’écriture spontanée, il me semble. Je me suis fait la remarque qu’il était inutile de se creuser les méninges pour obtenir un prix Nobel de littérature. Ce que j’ai trouvé dommage, c’est de ne pas connaître le passé de Meursault pour comprendre son détachement face à la vie. Mais, finalement, n’est-ce pas ce qui fait la force de ce roman ? Un récit qui interpelle notamment sur la peine de mort, dérangeant parfois car j’avais envie de le sortir de sa torpeur. La chaleur est omniprésente dans ce texte et j’ai transpiré à l’unisson. Merci à vous Gérard pour la biographie de cet auteur que je vais (re)découvrir. Cordialement. Fanny

Publié le 14 Février 2018

Merci mon cher @BOSSY pour cet article dont ton avis très personnel se rapproche beaucoup du mien relativement à l'inculture. Je connais très peu Camus pour ne pas avoir approfondi ses écrits. Il n'était pour moi que l'auteur de "L'étranger" et de "La peste", prix Nobel de littérature, témoin de son temps, pied-noir mort prématurément.
L'intérêt de ton article, bien relayé par notre amie @lamish, ta complice en littérature, sera de me donner envie de le lire et de combler mes lacunes, d'autant plus que j'ai une amie pied-noir, dont le père l'a bien connu (le ravitaillant quand il se cachait) avait récemment éveillé ma curiosité.

Publié le 11 Février 2018

Mon cher @BOSSY, si «On ne peut pas prétendre déguster l’œuvre d’Albert CAMUS en une seule bouchée», moi, c’est la bouche pleine que je viens te commenter ;). Au début de « Noces » (suivi de « L’été »), arrivé à Tapisa, Albert Camus descend du bus, nous prête son regard, nous téléporte littéralement là-bas, à ses côtés. Ses mots subliment l’émotion, décuplent les sens dont il saisit et immortalise toutes les subtilités. C’est beau, c’est dense, c’est lourd d’observations, de réflexions issues d’expériences. A Tapisa, c’est un cœur qui vient se restaurer, se soumettre à la grandeur de la nature, avec humilité. «Ici, je laisse à d’autres l’ordre et la mesure. C’est le grand libertinage de la nature et de la mer qui m’accapare tout entier.» - «Comme ces hommes que la science ramène à Dieu, beaucoup d’années ont ramené les ruines à la maison de leur mère. Aujourd’hui enfin leur passé les quitte, et rien ne les distrait de cette force profonde qui les ramène au centre des choses qui tombent.» - «…j’ouvre les yeux, et mon cœur à la grandeur insoutenable de ce ciel gorgé de chaleur. Ce n’est pas si facile de découvrir ce qu’on est, de retrouver sa mesure profonde.» - «Devant l’énormité de la partie engagée, qu’on n’oublie pas en tout cas la force de caractère. Je ne parle pas de celle qui s’accompagne sur les estrades électorales de froncements de sourcils et de menaces. Mais de celle qui résiste à tous les vents de la mer par la vertu de la blancheur et de la sève. C’est elle qui, dans l’hiver du monde, préparera le fruit.»… Et tant d’autres encore qui font que je n’ai jamais refermé un livre avec tant de pages cornées. Merci, cher ami, de m’avoir incitée à parcourir l’œuvre de cet homme qui me parle, et dont je n’avais lu que «La peste», car je serais passée à côté d’une belle âme. Je t’embrasse. Michèle

Publié le 11 Février 2018

@BOSSY
Merci pour lui, cher ami ! Sa divergence avec Sartre lui coûta une longue traversée du désert, alors qu'il incarnait l'humanisme au sens le plus modeste et le plus touchant du terme.

Publié le 11 Février 2018