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Le 31 mar 2021

Le jour et la nuit

Il y a ce que l'on fait consciemment, et puis il y a ce que l'on ne se souvient pas avoir fait. Mais comment savoir ce que l'on ne croit pas avoir fait, si les autres vous en accusent. Saint-Bleyras en fait sa réponse à l'appel à l'écriture monBestSeller : Faux coupable
Quelques bières peuvent tout changerQuelques bières peuvent tout changer

Cette nuit-là, en rentrant de chez Olga, en revenant du bistrot qu’elle tenait… Il avait descendu une vingtaine de bières depuis la veille au soir, en buvant seul, debout au comptoir, face aux étagères chargées de bouteilles d’alcools aveugles et sourds, indifférents à lui et à tout. Comme tous les soirs et toutes les nuits, depuis le début de ses congés annuels. Mais cette nuit-là, il n’était plus là. Il avait perdu ses billes, il était très affaibli, et c’est pour cette raison qu’il est tombé dans la cour de son immeuble, au cœur de Lyon, près de l’Opéra, après être sorti du taxi qu’Olga lui avait offert de partager.

Avant de tomber, il a pu voir le taxi s’éloigner, avec Olga qui lui faisait un signe d’au revoir. Il a ensuite vu une jeune femme agenouillée devant un mec qu’elle pompait avec application, tous deux mal cachés dans le renfoncement réservé aux boîtes aux lettres, au bas de sa montée d’escalier. La fille a libéré sa bouche et s’est excusée, à distance. « De rien, de rien… Faites, je vous en prie » a-t-il glissé, avant de glisser lui-même sur les pavés inégaux de la cour. Une mauvaise chute. On the rocks, mais pas les bons.

 

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Il s’est réveillé sur son lit, le lendemain vers quatorze heures. Très mal en point. Il s’est rué vers la cuvette des WC dans laquelle il a déversé le fiel qui rongeait et torturait son estomac.

Plusieurs nuits occupées à boire, des bières surtout. Plusieurs jours sans manger, pour ainsi dire. Les doigts noircis par la fumée de paquets et de paquets de cigarettes. Et, juillet, cette impitoyable chaleur…

Il avait un mal de chien à l’avant-bras droit, et le crâne compressé.

Lui, d’habitude si structuré, n’aurait pu dire quel jour on était. Il n’avait aucun souvenir de toute une partie de la dernière nuit. Le visage de la fille se tournant vers lui, ses excuses à elle, ses propos permissifs à lui. Puis, plus rien.

Il s’est rendormi, à demi mort. De toute façon, il ne sortait qu’une fois la nuit tombée. Il avait le temps.

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Mais non, il n’avait pas le temps… Il est brusquement réveillé par des coups frappés sans ménagement à la porte de son petit meublé miteux. Le bruit, devenu assourdissant pour son cerveau débilité par ses excès nocturnes, lui fait mal.

« Police ! Ouvrez ! »

Il perçoit que des problèmes vont bientôt faire irruption dans son demi-coma et dans sa demi-existence. Il se lève, mécaniquement, puis se précipite à nouveau dans les toilettes, l’émotion lui ayant vésuvé l’estomac.

La porte menace de s’abattre sous l’ardeur de ses visiteurs indésirés. Il ne tarde pas plus longtemps à ouvrir et il laisse pénétrer chez lui deux représentants des forces de l’ordre et une jeune femme. Celle-là, il la reconnaît, malgré tout : c’est celle qui s’est excusée, la veille. « C’est lui ! », s’écrie-t-elle en le désignant du bras. « Il m’a volé ma sacoche  avec tout mon fric dedans. Je suis sûre qu’elle est encore chez lui ! »

La sacoche est bien là, sous le lit, mais vide. En revanche, l’argent est retrouvé entre l’oreiller et sa taie protectrice.

Il se sent très mal barré. « Pourquoi m’accusez-vous ? » réussit-il à questionner.

La jeune femme répète aux flics qu’il a fait une chute dans la cour, au milieu de la nuit. Elle l’a aidé à monter chez lui, au cinquième étage sans ascenseur, avec le soutien de l’homme en compagnie duquel elle se trouvait. Mais, dans le feu de l’action, elle a oublié sa sacoche chez lui. En repartant, elle a tiré la porte derrière elle. Ainsi,  on ne pouvait pas l’ouvrir de l’extérieur. Elle est remontée un peu plus tard, après avoir réalisé l’absence de la sacoche. Elle a frappé, mais nulle réponse : il n’a pas ouvert. Elle n’a pas voulu réveiller l’immeuble, elle est repartie en se disant qu’elle reviendrait, avec les flics.

 

=====

 

« Je ne suis pas coupable ! C’est faux, ce n’est pas moi. »

« Il va falloir le prouver, ça ! Et ça va se passer au commissariat, monsieur. »

« Mais, ce n’est pas moi ! Je ne suis pas le vrai coupable. Je n’ai jamais rien volé de ma vie, d’ailleurs ! J’avais bu, beaucoup trop bu, jusqu’à trois heures du matin et plus. Et la sacoche était là, chez moi, voilà tout. Le vrai coupable, c’est l’autre ! C’est l’autre d’hier soir, l’autre de cette nuit… Celui de l’alcool à fond la caisse. C’est le malade ivre à en tomber, le vrai coupable. L’aliéné ! L’autre ! Pas moi ! Je suis un faux coupable ! »

@palfroy @lamish @Sylvie Petitmarie @Kroussar
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Juste au passage, j'ai entendu, dans une émission télévisée, un avocat le rappeler : la jurisprudence indique que la responsabilité d'une personne en état d'ivresse reste engagée pour les actes qu'elle a pu commettre dans cet état et sous cette emprise. Motif : cette personne est responsable d'avoir bu plus que de raison ( dans le fond : au-delà du seuil légal définissant l'état d'ivresse). Donc, le protagoniste de mon court texte pourrait être décrété "vrai coupable", sous réserve de la confirmation des faits.
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Content que vous ayez apprécié ce bref récit !

Publié le 02 Avril 2021

@Saint-Bleyras
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Belle écriture et ambiance assurée !

Publié le 01 Avril 2021

@Saint-Bleyras Oui, l'alcool à forte dose, c'est bien connu, est un fléau. Parfois, ce n'est pas le cas. Il fait voir la vie en rose et aimer la terre entière ; parfois il rend violent et le plus souvent amnésique. Difficile de regarder sa triste réalité en face, d'assumer ses actes... Les esprits faibles esquivent alors dans un réflexe d'autoprotection plus ou moins conscient, ce qui n'exclue pas que certains, plus forts, usent de ce stratagème en toute conscience pour obtenir pardon et compassion. Merci pour ce partage qui change de votre thème de prédilection ;-). Amitiés, Michèle

Publié le 01 Avril 2021

En quelques phrases j ai été happée par
l atmosphère qui se dégage de votre texte.Belle réussite.

Publié le 01 Avril 2021

@Kroussar
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Oui, en effet, ce mécanisme de défense est fort.
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Il peut aller jusqu'à l'instauration d'un phénomène dit de "palimpseste" ("Parchemin dont on a effacé la première écriture pour pouvoir écrire un nouveau texte", cf. Le nom de la rose), comme vous le savez.
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Il paraît que des personnes, dans le cadre de leur alcoolisme, peuvent ainsi "gommer" de leur mémoire des semaines entières de leur vécu. Leur étonnement est énorme quand, par exemple, des collègues de travail leur racontent plus tard les semaines effacées et leur apprennent que leur comportement paraissait cependant normal.
Bonne journée à vous,
et cordialement.

Publié le 01 Avril 2021

@Saint-Bleyras
/n
Lorsque l'on pense dédoublement de personnalité, on se plaît à imaginer Docteur Jekyll et Mister Hyde. Mais ce que l'on appelle communément la "double personnalité" n'a, en réalité, rien de romanesque. Face à un terrible traumatisme, la dissociation de l'identité est une armure, un mécanisme de protection développé pour pouvoir vivre avec un passif accablant. Une partie de soi refoule ainsi totalement l'épreuve subie tant dis qu'une autre s'en rappelle. Alors, qui est le vrai coupable ?
/n
Merci pour ce bel excercice.

Publié le 31 Mars 2021