Interview
Du 18 avr 2021
au 18 avr 2021

La gitane

Gitane, c'est un mode de vie, c'est une façon d'être. Mais la liberté apparente qu'on associe aux gens du voyage, peut devenir une prison. Et quand on est belle comme le jour, on déchaîne des passions, des passions coupables même si c'est l'amour qui en est à l'origine. La participation de Jean-François Renault à l'appel à l'écriture monBestSeller Faux coupable.
Lle bonheur semblait lui échapperLe bonheur semblait lui échapper

Longtemps son chemin a ressemblé à une piste qui s’égarait dans le désert. Ballottée de famille d’accueil en famille d’accueil depuis quinze ans, le bonheur semblait lui échapper. Au fond de ses yeux noirs et argentés, flottait une impérissable blessure. Jusqu’au jour où Jeanne déchira le rideau de son insoutenable quotidien et décida de quitter son enfance sans couleurs.  Elle erra de nombreux jours jusqu’à ce que l’écho d’une musique semblant venir d’un autre monde déchirât la lumière dorée de ce beau crépuscule d’été. Comme happée par une force mystérieuse, elle s’approcha de la roulotte chamarrée, d’où s’élevait un son de flûte mélancolique et envoûtant. Soudain, elle se trouva face à un jeune garçon au regard d’acier qui la dévisagea avec une pointe de mépris et d’étonnement. « Je m’appelle Diego, suis-moi », lui dit-il, simplement. 

Quelques mois plus tard, adoptée par une famille de Gitans calabrais, elle était devenue une enfant de la route, et des étoiles se mirent à briller dans le fond de son cœur. Quand elle entrait en scène et s’avançait dans la lumière, c’était comme un instant suspendu dans l’éternité. Son corps gracile et souple, son visage à la beauté étrange et sauvage, son expression à la fois voluptueuse et rebelle, sa longue chevelure noire ruisselant sur ses épaules dénudées, fascinaient, envoûtaient, ensorcelaient un public qui, chaque soir, retenait son souffle. Puis, telle une longue plainte déchirante, sa voix vibrante et chaude, montait jusqu’au ciel, une voix qui semblait transporter toute son enfance, une voix qu’on ne pouvait oublier. Elle était là, au milieu de la piste, rayonnante, presque irréelle, à la fois proche et hors d’atteinte, joyeuse et nostalgique, condamnée à plaire.

Le temps a passé. Jeanne, baptisée Carmen par sa nouvelle famille, était restée libre et indomptable mais, devenue lasse de tous ces hommes qui ne la désiraient que pour sa seule beauté, elle cachait derrière le miroir de sa séduction, une profonde tristesse qui ne s’évanouissait que lorsqu’elle était seule sous le grand chapiteau. Le noir de ses prunelles, le rouge de ses lèvres, le pourpre de sa robe, son corps à moitié dévêtu d’allumeuse, tous les artifices qu’elle s’inventait, se refermaient inéluctablement sur sa solitude. Peu à peu, une indicible lassitude s’inscrivit sur chacun de ses traits, le froid s’installa dans son cœur et tout triomphe lui sembla imposture. Elle eut alors envie de renoncer et de s’exiler vers d’autres horizons. Mais, chez les Gitans, les liens sont indestructibles et le patriarche lui fit comprendre que toute fuite serait vaine. 

Ce soir-là, à bout d’errance, la jeune femme regagna lentement sa caravane, les cheveux défaits, les yeux brûlants, bien décidée à refuser ce qui semblait relever de l’inéluctable. Elle regroupa en hâte quelques vêtements et effets personnels et les glissa dans une petite valise rouge. Pour elle, le spectacle était terminé, le rideau était tombé pour la dernière fois, Carmen avait usé toutes les cordes de sa légende dorée. Profitant de l’obscurité, elle quitta furtivement la roulotte et gagna rapidement le bois le plus proche. Un silence de deuil enveloppait les ramures assombries des grands pins.

Soudain, elle s’arrêta. À quelques mètres devant elle, immobile, le jeune garçon  au regard d’acier qui l’avait accueillie trois ans plus tôt, la fixait avec une gravité tourmentée. Carmen l’observa avec une expression de sérénité profonde qui ne trahissait aucune peur.

Puis, tout alla très vite. Un cri d’entrailles traversa la nuit, le cri d’une enfant appelant sa mère, un appel resté trop longtemps sans réponse. La main de Carmen ne trembla pas. Un jet de sang jaillit de sa poitrine. L’impossible rêve de l’orpheline venait de s’achever. Diego n’avait pas bougé. Deux larmes discrètes scintillaient au bord de ses paupières, empreintes secrètes d’un amour trop longtemps caché.

 

  Jean-François Renault

 

Étant un grand admirateur de Mérimée, j'ai beaucoup aimé votre nouvelle Jean-François. Au plaisir de pouvoir encore vous lire bientôt.

Publié le 30 Avril 2021