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Du 16 aoû 2021
au 16 aoû 2021

De l’écriture de soi à la littérature

Vous êtes un auteur amateur et vous écrivez des livres classés « roman » dans la catégorie de « l’écriture de soi » ? Voici cinq fausses directions qui pourraient nous tenter — fausses parce qu’elles ne mènent pas à la littérature. Par littérature, j’entends un travail d’écriture qui aboutit à un livre fini, publié ou non, dans lequel l’auteur, partant de lui-même (puisque je limite ici le propos à l’écriture de soi), parvient à sublimer son ego, de sorte que son livre puisse intéresser quelqu’un d’autre que lui-même.
Ecrture de soi, écriture sur soi, autobiographie. Qu'en-est il de la littérature ?Ecrture de soi, écriture sur soi, autobiographie. Qu'en-est il de la littérature ?

     

 1) La quête d’une équivalence récit / vie

            Il serait épuisant de chercher une équivalence absolue entre le récit et la vie.

            En effet, même si les événements racontés ont un rapport avec les événements antérieurs vécus, comme c’est le cas dans l’autobiographie, ils ne sont pas de même nature : les événements vécus sont des événements vécus dans la réalité, alors que les événements racontés sont la signification produite par des phrases écrites, qui forment le récit. Le rapport que les événements vécus et les événements racontés entretiennent ne peut donc être un rapport de stricte authenticité, quelle que soit la bonne volonté de l’auteur.

            Non seulement le lecteur se forge sa propre image des événements, à partir du récit qu’il lit, mais, pour l’auteur aussi, se produit un inévitable processus de dépossession : le matériau dont l’auteur dispose (les mots) n’auront jamais qu’un rapport abstrait avec les émotions, sensations, pensées, etc. vécues dans sa vie passée. Qu’il le veuille ou non, l’auteur procède donc à une création, à partir de son souvenir, d’une nouvelle chose : son œuvre d’art, son récit. L’auteur peut avoir l’illusion d’avoir trouvé une équivalence exacte entre son récit et sa vie, mais c’est impossible : la vie est faite d’un tissu ultra complexe de micros événements, alors que le récit est un ensemble organisé et fini de mots. En écrivant son autobiographie, on ne raconte pas sa vie, on en crée une image.

            D’où cette formule provocatrice et paradoxale : les événements racontés précèdent les événements vécus.

            En effet, même si, évidemment, les événements vécus sont antérieurs à la création de l’autobiographie, cette création, même pour l’auteur, prend la place du « vrai » passé. Le passé raconté est le document à partir duquel on se fait une idée du « vrai » passé. Sans ce document, pas de passé du tout, même pour l’auteur, dont le passé disparaîtra avec lui. 

            Donc, en poussant le bouchon un peu loin : l’autobiographie est une fiction.

           

2) La quête de la sincérité

          Comment être sincère quand on raconte son histoire ? Il faudrait se connaître à 100 %. Qui parmi vous, lecteurs, prétend se connaître à 100 % ? On peut avoir l’intention d’être sincère, de ne pas déguiser ou omettre certains faits (avec le risque de tomber dans l’excès inverse : l’exhibitionnisme, qui ne relève évidemment pas de la littérature, puisque l’ego y apparaît dans toute sa splendeur narcissique). Mais on ne peut être sûr de l’être. De plus, l’auteur est le plus mauvais juge de sa sincérité, puisqu’il est juge et partie. Il faudrait, à la limite, constituer un collège d’amis (et d’ennemis), qui liraient l’autobiographie (même intitulée « roman »), avant de se prononcer : c’est bien lui/elle, nous l’avons reconnu(e).

 

3) L’adoration de la forme brute

            Ce travers consiste à penser que c’est le premier jet qui compte, parce qu’il est non censuré, spontané, et que, en quelque sorte, c’est de « l’écriture automatique ». Donc, on passe beaucoup de temps à peaufiner son premier jet, mais on ne taille pas dedans. On ajoute, on accumule, sans tri : puisqu’on parle de soi, tout ce qui sort de soi est bon à prendre. Il n’y a pas de hors-sujet.

            Pourquoi est-ce une fausse direction ? Parce que ce qui m’intéresse, moi, n’intéresse pas forcément l’autre (qui est un autre soi). D’où la nécessité, par exemple, d’une intrigue (pour l’autobiographie au sens strict, on parlera plutôt d’une organisation selon une ligne directrice) et d’un énorme travail sur le style.

            Sans cela, on reste seul, à se demander pourquoi on ne « trouve pas son lectorat ». Si on ne crée pas de lien entre soi et des lecteurs, c’est sans doute parce que, inconsciemment, on se prend soi-même comme destinataire, comme lecteur. Parce qu’on se mire dans un étang, qu’on s’y trouve beau, et qu’on ne comprend pas pourquoi cette admiration n’est pas partagée par les autres.

 

4) L’adoration de la « recherche »

            L’auteur qui adore la « recherche » se dit ceci :

            - Surtout ne lisons pas, et encore moins des classiques. En les lisant, je pourrais être influencé, mon génie unique pourrait être contaminé, mon authenticité à jamais perturbée : et si, soudain, je me mettais à écrire comme Camus, Flaubert, ou pire : Balzac ! Quoi ? Je ne serais plus MOI ? L’enfer !

            - La culture littéraire est longue à acquérir, elle me ferait perdre du temps.

            - Quel rapport entre les livres lus et le fait d’écrire ?

            En effet, pour l’auteur « chercheur », la création est une activité spontanée, ex nihilo, qui partant de soi, fait table rase de la littérature antérieure. L’auteur « chercheur » est un novateur, il sort des sentiers battus. À quoi lui sert donc de savoir ce qu’on a écrit avant lui ?

            Malheureusement pour lui, l’auteur « chercheur » a tout faux. Lire aide à sortir de soi, en trouvant des modèles. Lire permet de se remettre à la place qui est la sienne : celle d’un auteur débutant, amateur, qui a énormément de pain sur la planche s’il veut parvenir à « trouver un lectorat ».

 

5) La volonté de produire beaucoup de livres

            L’auteur débutant qui s’adore et a foi en son génie, dès qu’il a produit la moindre page, le moindre chapitre, la moindre petite nouvelle, le moindre petit « roman », se précipite pour trouver un éditeur et se heurte à un mur. Qu’importe ! L’édition traditionnelle c’est nul ! Il s’autoproclame « auteur indépendant », établit une liste de tous les avantages (réels) que ça lui procure, et s’autopublie. Jusqu’ici tout va bien. Il faut que jeunesse se passe.

            Mais pourquoi se jeter aussitôt dans l’écriture d’un nouveau chef d’œuvre ? Non. Patience. Laissons, comme dit Stephen King, dormir son manuscrit dans un tiroir pendant six mois, et relisons-le ensuite, comme si c’était quelqu’un d’autre qui l’avait écrit. Il y a de fortes chances qu’on se rende compte alors qu’il n’était pas parfait, loin de là, et qu’on se remette au travail.

            On peut aussi faire appel à des bêta lecteurs, qui n’hésiteront pas à signaler au génie débutant tout ce qui cloche dans son futur prix Goncourt. Ainsi, on peut espérer progresser, comme la tortue.

 

            Mon titre, un peu provocateur, laisse entendre que l’écriture de soi ne fait pas partie de la littérature. J’espère avoir montré le contraire. Si l’on est attentif à certains pièges, on peut tout à fait pratiquer l’écriture de soi et entrer dans le cadre que j’ai appelé « littérature » : à savoir, le dépassement de soi pour s’adresser à l’autre à travers un récit.

 

Blanchet Rachid

       

@ Rachid Blanchet
Merci Rachid pour avoir pris le temps de me répondre.
Je trouve votre comparaison du livre avec l'amitié limpide.
C'est avant tout notre intelligence émotionnelle qui parle lorsque l'on saisit un livre, exactement en effet comme une rencontre. Avec tout ce qu'il y a d'intrinsèquement subjectif. Et comme une rencontre que l'on aborde nécessairement avec un apriori, positif ou négatif, il y aussi dans ces rencontres, parfois, avec le temps qui passe, la surprise de s'être trompé à notre première impression, que ce que nous n'envisagions que comme une connaissance puisse avoir les qualités d'un ami et inversement.
Quant à l'exercice de la critique, il est en fait aussi un peu facile pour moi de vous "critiquer" car c'est là assurément un exercice de parler vrai extrêmement difficile (c'est pourquoi je m'y risque rarement) car il faut réussir à assurer un bien fragile équilibre entre analyse objective fine, encouragements pertinents et tact. C'est la raison pour laquelle la perfection de la critique comme celle du livre n'existe pas, que l'on ne peut que chercher à tendre vers elle, et donc qu'une analyse venant d'une personne avec votre bagage et capacité d'analyse devrait toujours nous interpeller en tant qu'auteurs amateurs.
Amicalement
Yar

Publié le 25 Août 2021

Bonjour Rachid,

J’avoue que je suis un peu perplexe et peut-être allez-vous m’aider à comprendre
D’un côté, je comprends parfaitement que l’écriture soit un art au sens propre, au même titre que par exemple la musique, la peinture, la sculpture.
Peut-on réellement prétendre être maitre de cet art sans en avoir étudié les gammes ? sans en avoir suivi les cours illustrés des grands-maîtres en la matière ?
Peut-on un tant soit peu s’approcher, ou égaler ou dépasser Vivaldi, Bethoveen sans comme eux faire avoir fait siennes les harmonies comme s’il s’agissait d’une seconde langue ou d’une seconde nature ?
Certainement pas.
Je comprends ainsi que la musicalité des mots puisse nécessairement passer par l’étude, une étude méthodique de l’univers des mots pour ensuite seulement pouvoir commencer à sereinement amorcer ses propres gammes.
Il y a toutefois un bémol à cela :
Tout cela ne dépend-il pas de ce pour quoi l’on conçoit la littérature ou l’écriture ?
C’est-à-dire : la littérature n’est-elle que de la beauté pour de la beauté ? ne doit-elle véhiculer que de la beauté ou doit-elle aussi véhiculer un message fort auquel cas sa beauté pure peut devenir un grand plus, mais annexe ?
Je prendrais pour exemple les philosophes sophistes, grands maîtres de la rhétorique qui du temps de Platon vendaient leur art du discours au plus offrant car ce qui comptait alors était non pas ce qui est dit, « pourvu que ce soit bien dit », celui qui avait raison étant non pas celui qui faisait preuve de raison mais celui qui s’exprimait le mieux.
Cette conception de la littérature ne devant qu’être belle, à la hauteur des grands auteurs n’est-elle pas au fond, comme leurs auteurs majeurs, très XVIII ème siècle ? Très centrée sur le nombril français et son microcosme parisien selon lequel la littérature doit correspondre à des codes de beauté pure bien précis pour être qualifiée comme telle ?
Est-ce que la musique se limite à Mozart ou Vivaldi ?
J’avoue avoir du mal avec cela car les critères de beauté sont tellement variables et subjectifs.
Je pense en tous cas pour ma part que la littérature est bien plus vaste que le romanesque qui certes lui, se doit davantage d’être du ressort de la beauté pure. Mais la littérature inclut aussi l’essai où l’on peut délivrer de l’information sans que cela soit merveilleusement beau ou léché.
Qu’en pensez-vous ?
Quel est votre positionnement par rapport à cela ?
Où donc placer la limite du beau dans la littérature en général ?
Je dois dire que je vous trouve d’une manière générale assez dur dans vos commentaires et critiques des autres auteurs mais en même temps je comprends que vous le soyez car c’est votre domaine d’expertise et tout ce que vous lisez sur ce site doit vous sembler bien pâle, terne, en comparaison de ce que vous avez lu par ailleurs chez les maîtres auteurs.
Toutefois, il y a je crois chez beaucoup d’auteurs de ce site des fulgurances, de très belles choses qui sont selon moi le signe qu’avec du travail, des encouragements, il leur serait possible d’émerger comme de vrais et « bons et beaux auteurs ».
Ceci nécessite donc de la part de votre regard expert peut-être un peu plus de clémence et de bienveillance en passant outre ce qui vous énerve bien logiquement et en captant ce qui ici ou là est peut-être le signe d’une pépite qui ne demande sans doute qu’à être fondu et remodelé.
Amicalement
Yvar

Publié le 25 Août 2021