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Le 03 oct 2022

Vingt ans d’attente

La patience n'arrive pas toujours à ses fins. Elle peut-être victime de la colère et de la rancoeur. Jeanne Mazabraud prend le temps de nous raconter vingt ans de vie en quelques lignes dont la dernière bouleverse l'ordre des choses. Rien ne s'est passé comme prévu
La nouvelle de Jeanne Mazabraud sur le thème : Rien ne s'est passé comme prévuLa nouvelle de Jeanne Mazabraud sur le thème : Rien ne s'est passé comme prévu

« Non, je ne regrette rien. Rien ! Rien ! Rien ! » Eliane se cabre et hurle à la face de son avocat : « si je dois passer trente ans en prison, tant pis. Ce salaud n’a eu que ce qu’il méritait . Enfin, justice est faite ; je ne me défendrai pas. Je suis fière de ce que j’ai fait ! ». Me F. esquisse un geste, bredouille quelques mots, conscient de l’inanité de sa démarche. Cette brillante jeune femme est hors d’elle. Et sûre d’elle, dans la folie qui l’habite.

 

Eliane a défenestré Dominique, son beau-père, et devra répondre devant la cour d’assises de tentative de meurtre avec préméditation. Depuis six mois, Dominique gît dans le coma, colonne vertébrale brisée. Il va mourir. Eliane assume. Elle s’est enfin débarrassée d’un homme qui a empoisonné toute sa jeunesse. Peu lui importe le reste.

 

Vingt ans plus tôt Eliane a fait la connaissance de Dominique à un dîner chez ses parents. Une quinzaine de convives, la plupart en couple, prennent un verre avant de passer à table. Corinne, la mère, tourbillonne entre les invités, attentive, enjouée.

 

Elle avise soudain un homme seul : « Comme c’est gentil d’être venu ». «Comment résister à une aussi charmante invitation ? ». La voix grave se mue en murmure « je suis heureux de vous revoir… » Les regards se croisent. Corinne se trouble puis, se reprenant, repère Eliane à qui la scène n’a pas échappé : « ma chérie je te présente Dominique, un nouvel ami. Tu voudras bien lui tenir compagnie à table ? ».

 

Aussitôt Eliane est aux aguets. Ils se voient ailleurs, pressent-elle.

 

Corinne n’en est pas à son premier écart. Alexandre, le père, ferme les yeux. Ces passades sont incluses dans le contrat de mariage. Entre Corinne et Alexandre c’est une alliance sans amour mais qui semble garantie par un solide ancrage bourgeois, des biens immobiliers, de beaux revenus professionnels.

 

Mais ce soir… C’est autre chose. On ne va pas se défaire facilement de celui-ci, juge Eliane tout en écoutant, à table, les flatteries de Dominique. Il la fait parler, d’elle, de la famille, de Claire, sa jeune sœur. Et surtout de sa mère. « Ah elle joue au tennis ? Au golf aussi ? Elle a vraiment tous les talents. Moi, en revanche… Je pratique plutôt le sport intellectuel. J’écris un peu. J’ai publié deux romans… ».

 

Quel fat, juge Eliane. Mais elle connaît les goûts de Corinne. Un « romancier », maman va lui tomber dans les bras. Elle contre-attaque : « L’écriture c’est votre métier ou juste un passe-temps ? ». Dominique sourit modestement : « un hobby bien sûr. Ou plutôt une passion. Dans la vie professionnelle je suis haut fonctionnaire ».

 

Instinctivement elle sait que l’ennemi est dans la place. D’emblée elle le déteste.

 

Plus d’un an passa cependant sans qu’Eliane ne revît Dominique. Corinne  improvisait des week-end « entre copines » d’où elle rentrait le regard brillant. Alexandre était devenu irritable.

 

Eliane observait ces changements avec inquiétude.

 

Puis ce fut le divorce. Corinne s’était installée dans un duplex dans le meilleur quartier de la ville. Les filles vivaient avec elle.

 

Finalement, pensait Eliane, le divorce n’avait été qu’une mauvaise tempête. Elle soupirait d’aise. Pas pour longtemps.

 

Très vite Dominique imposa un rituel de visites. Chaque soir il passait une tête, puis restait dîner, puis s’installait pour la soirée. Il était passé du vouvoiement au tutoiement, étendu à toute la maisonnée. Il feignait de s’intéresser aux études des filles.

 

Rien ne se passait comme Eliane l’avait espéré.

 

Corinne rayonnait. Eliane bouillait. C’était insensé. Cet homme n’était ni beau ni riche. Il avait quinze ans de plus qu’elle. Comment sa mère avait-elle pu s’enticher d’un « grand commis de l’Etat » ? Le terme, employé par le grand-père en privé, disait l’infériorité du rang social. Un commis égale un subalterne…

 

Eliane avait tenté des critiques. «Ce type n’en veut qu’à ton argent. Il ne nous aime pas. C’est un Tartuffe ». « D’abord on dit Dominique. Il est sincère, intelligent, généreux. » Les grands-parents, d’abord réservés, cédèrent devant l’épanouissement de leur fille. Le grand commis fut parrainé dans les bons cercles par l’aïeul influent. Dominique prenait des cours de golf et allait désormais à la messe à la cathédrale.

 

Ils s’épousèrent. « Nous serons heureux, enfin. Les filles t’adorent » : Corinne était pressée d’officialiser une liaison qu’elle voulait stable. Dominique était un partenaire inventif et drôle. Il lui donnait du plaisir. En société il se montrait brillant. Il s’était aussi acquitté de la tâche la plus importante : prouver à la belle-famille qu’il pourrait assurer à Corinne un train de vie à la hauteur de son statut social. Personne ne lui avait demandé d’aligner le montant de ses revenus mais quelques allusions discrètes l’avaient éclairée.

 

Dominique ne se doutait pas de la profondeur de la haine qui habitait Eliane. Lors des visites de la jeune femme il tentait de l’entraîner sur le terrain intellectuel. Elle esquivait. Mais dans son dos elle dénigrait l’intrus. «Il a beau savoir la baiser, glissait-elle à sa sœur,  il n’en a pas moins quinze ans de plus qu’elle. On l’enterrera.»

 

Tout bascula au cours de l’été des vingt ans de mariage. Dominique à ses côtés, Corinne réunit ses filles : « J’ai un cancer. Issue inéluctable ». Elle sourit vaillamment : « la vie continue. Jusqu’au bout. »

 

Rien ne se passait donc comme prévu. « Le vieux va nous rester sur les bras » résuma, Eliane.

Dans son chagrin elle ne perdait pas de vue qu’il fallait évincer Dominique. Elle le dénigrait auprès de Corinne (« Il ne t’aime plus. S’il t’a aimée d’ailleurs ? ».) Elle répandait dans la famille les pires accusations (« Il veut que Maman nous déshérite. Les œuvres d’art, les bijoux, l’appartement, il veut tout garder pour lui. »).

 

Pendant une courte absence de son mari Corinne s’éteignit dans les bras de ses filles.

 

Dans la bataille de d’héritage Dominique se révéla un redoutable adversaire, défendant ses droits face au clan cimenté par la loi de l’argent.

Eliane n’en pouvait plus.

Un après-midi elle sonna sans s’être annoncée. Il ouvrit, traits tirés, pas hésitants. « Je suis content de te voir, s’exclama-t-il, il faut qu’on parle. Cela ne peut pas se passer comme ça… ».

« Jamais tu ne l’as aimée. Tu es un salaud » hurla Eliane en réponse.

Il n’eut pas le temps d’un geste. Elle le bouscula vers la fenêtre grande ouverte sur la rue.

Le bruit mat  du corps trois étages plus bas mit fin à vingt ans d’attente.

 

 

@Michel Canal
Cher Michel
Merci pour ce commentaire très encourageant !
Oui c’est exactement cela et, oui, cela arrive dans la vraie vie…

Publié le 04 Octobre 2022

Une nouvelle originale @Jeanne Mazabraud, pour répondre au thème d'écriture "Rien ne s'est passé comme prévu" dont j'ai apprécié aussi l'écriture.
Originale dans la diversité de tout ce qui a été écrit pour répondre au thème d'écriture, deux sujets sont traités en parallèle : la détestation "d'emblée" d'Eliane envers celui qui deviendra son beau-père (situation fréquente dans la vraie vie), et le calcul bourgeois eu égard à la situation patrimoniale précédant une union (courant dans la vraie vie).
L'intérêt de cette nouvelle est la montée en puissance de la détestation d'Eliane envers son beau-père... jusqu'à la défenestration. Un acte criminel passible de la Cour d'assises, mais sans regret, ce qu'elle affirme à son avocat : « Non, je ne regrette rien. Rien ! Rien ! Rien ! Si je dois passer trente ans en prison, tant pis. Ce salaud n’a eu que ce qu’il méritait. Enfin, justice est faite ; je ne me défendrai pas. Je suis fière de ce que j’ai fait ! »
On pourrait conclure par : une affaire rondement menée. Ou par cet adage : "Quand on veut se débarrasser de son chien, on dit qu'il a la rage".
Merci pour ce partage original. MC

Publié le 04 Octobre 2022

@Michele C
Merci pour ce commentaire détaillé et vraiment sympa. Bien ressenti la psychologie des personnages.

Publié le 03 Octobre 2022

@Jeanne mazabraud Ce qui s'appelle avoir d'entrée quelqu'un "dans le pif" ;-)...
À partir de là, tout devient irrécupérable : vision à connotation persécutée, négative, alimentation d'une fustration qui enfle irrémédiablement, au fil des ans... Et l'impensable, pour une personne extérieure, non concernée, se produit. Cette escalade absurde est bien vue, particulièrement réaliste...
J'ai apprécié de vous lire. Merci pour votre contribution et bonne soirée,
Michèle

Publié le 03 Octobre 2022

@Jenie
Bonjour et merci de la lecture et du commentaire.
Dominique a eu le double tort d’exister et de vouloir se glisser par amour dans une « caste » dont il ne maîtrisait pas les codes.

Publié le 03 Octobre 2022

Bonsoir @Jeanne Mazabraud,
J'ai bien aimé votre nouvelle, tant le sujet que la façon dont c'est écrit. 20 ans résumés en quelques lignes. Un peu surprise par la fin. Au début, je me demandais ce que Dominique avait bien pu faire pour mériter un tel sort, finalement rien , si je comprends bien.

Au plaisir de vous lire,
Tatiana

Publié le 03 Octobre 2022