Actualité
Le 21 juin 2016

Doit-on être l'auteur d'un seul livre ou de millions de livres ?

Quand l'écriture rythme notre vie, qu'elle hante nos jours et nos nuits pour nous habiter. Que nos personnages ne se dissocient plus de notre réalité, jusqu'à hanter notre espace de vie. C'est grave docteur ? Gérard Bossy raconte.
 Mes personnages : des compagnons de route, de bonheur ou de malheur Mes personnages : des compagnons de route, de bonheur ou de malheur

Mes personnages naissent avec moi

C'est un étrange sentiment que celui d'écrire trop. On crée des personnages, on les fait vivre et mourir à notre guise. Ils peuplent notre lieu de vie, et plus encore nos nuits. Plus on écrit et plus ils sont nombreux. Plus ils sont devenus indispensables.Ils deviennent des confidents et nous donnent des envies, des idées. Ils veulent des compagnons de route, de bonheur ou de malheur, puisqu'il faut de tout pour constituer une communauté.

...Mais ils vivent en dehors de mes livres

On regarde, on voit autour de soi. Il y a cet homme qui crie, il y a cette femme qui passe, cet enfant qui pleure. Mais pour qu'ils vivent, il faut organiser une rencontre: il faut ouvrir une nouvelle page et la noircir. On commence sans savoir comment cela va finir. Dès qu'ils sont nés, ce sont eux qui racontent. Ils s'intègrent à la communauté, deviennent à leur tour indispensables au territoire de celui qui écrit.

Ainsi naquit peu à peu le monde que je croyais imaginaire. Mais tous ces personnages continuent de vivre, en dehors du livre. Ils changent de forme, ils se transforment en beautés nouvelles. Ils s'aventurent vers des domaines insoupçonnés. Ils étonnent . Il y a cette maladie incurable, cet attentat imprévisible, cet accident sur la route, ou dans les airs. Des hommes et des femmes qui se connaissent et puis se perdent. Toutes ces vies qui commencent et finissent, qui se croisent sans cesse, qui se décroisent soudain au rythme du temps qui passe. Il faut écrire encore, il y a tant à dire !

On ne devrait écrire qu'un livre : un joyau.

On aurait dû n'écrire qu'un seul livre, bien travaillé, bien corrigé, orné de belles phrases inoubliables, de mots choisis pour leur exactitude. On aurait sculpté un joyau incomparable. Un livre pour un Prix et même plusieurs Prix...Eh bien, non ! On a amoncelé plusieurs petits cailloux de rien du tout qui s'éparpillent dans le vent qui souffle et les emporte n'importe où. Ces petits cailloux qui jalonnent le chemin parcouru par celui qui écrit sans laisser d'autre trace que celle de son infime vie peuplée de petites vies qui passent et s'éteignent sans obtenir de Prix.

Il n'a pas trop écrit, il n'a pas eu le temps d'écrire suffisamment de vies pour remplir la sienne qui était trop petite.

Gérard Bossy

10 CommentairesAjouter un commentaire

Un très beau texte sur l'amour de l'écriture, et ce qu'elle a d'unique pour chacun d'entre nous. Les réflexions qu'elle provoque, ses constats. Sur comment arrivent les histoires ; ces fictions construites de réalité et de rêves. Tous ces récits, ces écrits, qui nous font vibrer, et qui sont les moteurs de nos vies, sont déjà, en eux-même, des Prix. Être riche d'une passion, n'est-ce pas la plus belle chose qui puisse nous arriver ? La plus belle récompense ? Rien n'a autant de valeur que ces passions vécues, qu'elles le soient au fil de la plume ou n'importe quoi d'autre. Car ce sont elles qui comblent les béances plus ou moins grandes de nos vies. Merci @BOSSY , pour ce texte d'une très belle sensibilité. Bien à vous, Marguerite. ------- Votre toute dernière phrase a la sonorité d'une épitaphe. Je dois dire que je la trouve très belle et très touchante.

Publié le 06 Juillet 2016

@BOSSY
Bravo Gérard ! C'est juste étourdissant de simplicité et de vérité. C'est pour cela que c'est somptueux. Avec quelques lignes, tu nous rends fiers d'être atteints du même mal que toi et heureux de savoir qu'il n'y a aucun remède...

Publié le 28 Juin 2016

Bonjour,monsieur @BOSSY, votre texte est juste magnifique. Exprimer de la sorte votre ressenti me touche. Loin d'égaler votre perfection, je me sens desormais moins seul dans mes journées, l'esprit doux rêveur ou j' apprécie chaques détails qui pourraient enrichir personnages, situations de quelques petits cailloux. Merci

Publié le 22 Juin 2016

@ Bossy Une page joliment bien dite, mais je ne suis ni poète ni diplomate. Un seul petit caillou, des cailloux, un caillou par genre? Il y a tant d'oublis derrière une longue vie.

Publié le 21 Juin 2016

@Robert Dorazi. D'accord avec vous, pour ceux qui sont capables de fabriquer des lingots d'or avec de petits cailloux, quel que soit leur nombre.mBS aide et soutient les autres, dont nous sommes.

Publié le 21 Juin 2016

@lamish. Mais oui, ma chère, tu verras qu'en fabricant des petits cailloux à quatre mains, on obtient des pépites qui n'ont peut-être pas la couleur de l'or, mais qui sentent si bon !

Publié le 21 Juin 2016

Ce n'est pas toujours un choix. Alain-fournier n'est l'auteur que d'un seul livre mais quel livre! Harper Lee a bien failli n'ecrire que To kill a mocking bird (et a mon avis elle n'aurait pas du publier le second). A l'inverse heureusement que Balzac, Hugo, St Exupery ou bien d'autres ont ecrit tant qu'il leur restait un souffle de vie ;)

Publié le 21 Juin 2016

@Yannick A. R. FRADIN. Oui, j'avais déjà remarqué que vous vous intéressiez au fond du problème, à travers vos commentaires et vos opinions ( notamment sur le sujet de la distribution des étoiles ). Je ne tire pas bénéfice du plaisir d'écrire, sauf d'avoir des lecteurs compatissants. Mais je conçois aussi et je ne condamne pas que d'autres veuillent accéder à la gloire, et tirer monnaie de leur travail. C'est une démarche différente et contraignante. Pas le droit à l'erreur ! Mon plaisir, ce sont ces marionnettes dont je tire les ficelles. ( Les operas de Mozart sont bien plus savoureux quand on les fait jouer par les marionnettes de Salzbourg ! ). Et quand on a son sac plein de petits cailloux bien chauds et bien vivants, on n'a plus à adorer le Veau d'Or, c'est bien commode.

Publié le 21 Juin 2016

Oui, l'écriture c'est vraiment cela. En tout cas, j'ai la même relation avec mes personnages imaginaires. Tu as raison, ce qui pollue le milieu depuis pas mal de temps, c'est la chasse au prix, au retour sur investissement. Toi, tu as gardé la pureté originelle de l'écriture dans laquelle tu t'immerges totalement, sans convoitise, sans esprit de compétition, loin des velléités de reconnaissance. J'aime te lire et t'écrire pour toutes ces raisons. Merci pour cette belle tribune. Amitiés. Michèle.

Publié le 21 Juin 2016

Bonjour Gérard et merci pour cet article, qui est pour moi comme une ode au plaisir d'écrire, à l'amour de l'imagination. "Il n'a pas trop écrit, il n'a pas eu le temps d'écrire suffisamment de vies pour remplir la sienne qui était trop petite." Phrase joliment tournée dont le sens poétique m'a touché. Qu'est-ce qu'un prix comparé à la simple joie d'écrire, de voir ces petits et grands personnages vivre et s'épanouir sous notre plume ? Belle image métaphorique aussi que le vent qui porte nos petits cailloux au gré de ses souffles. N'importe où, certes, mais surtout là où on les accompagne :-)

Publié le 21 Juin 2016