Ce sont les gants qui restent, une fois la lecture refermée. Vous ouvrez sur cette scène du père qui s'accroupit pour transmettre une vieille paire de cuir et un précepte, « endurance et patience », et vous bouclez sur Gabriel reproduisant le geste devant sa fille Zoé. Cette boucle donne à Cicatrices sa colonne vertébrale : un objet qui passe de main en main et qui porte, à chaque passage, un peu plus de ce que la famille n'arrive pas à se dire.
L'énergie de votre narrateur m'a frappée. Gabriel regarde le monde avec un œil qui transforme tout, l'agent de sécurité en « Slender man sous stéroïdes », l'ami Dani en « prière exaucée déambulant sur deux pattes ». Cette langue très imagée a un vrai souffle. Et la scène d'enfance au magasin, avec ce silence maternel qui s'étire un mois et demi, m'a serré le cœur : vous y dites la punition par l'absence mieux que n'importe quelle réprimande aurait pu le faire.
Le cœur du livre, pour moi, c'est la blessure paternelle. La longue confession dans la voiture, à la sortie de l'hôpital, où se dénouent l'histoire de Marc, celle de Franck et la question de la succession, est le moment où le roman trouve sa gravité. On y comprend que la peur d'être « laissé de côté, remplacé, nié » se transmet aussi sûrement que les gants.
Je vous dis aussi, en lectrice sincère, ce qui m'a parfois retenue : la profusion des images, qui sert souvent le texte, finit par endroits par recouvrir l'émotion au lieu de la porter, et le basculement vers la vision puis la puce m'a demandé un temps d'ajustement après une première partie si ancrée dans le quotidien. Mais c'est le revers d'une vraie ambition, et je préfère un texte qui ose à un texte qui se contente.
Si le motif du gant transmis est au centre de votre roman, je crois qu'il trouverait un écho dans le mien, Les gants blancs : on y suit aussi une blessure d'exclusion, et une paire de gants y devient, à la toute fin, le geste par lequel un personnage choisit de s'appartenir. J'aurais grand plaisir à avoir votre regard de lecteur dessus, comme j'ai eu celui de poser le mien sur Cicatrices.
Publié le 29 Juin 2026