Valérie Lafougère

Biographie

Valérie Lafougère, ancienne DRH, signe son premier roman. Elle y décrit de l’intérieur le milieu du rétablissement qu’elle connaît intimement.

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3
Ce sont les gants qui restent, une fois la lecture refermée. Vous ouvrez sur cette scène du père qui s'accroupit pour transmettre une vieille paire de cuir et un précepte, « endurance et patience », et vous bouclez sur Gabriel reproduisant le geste devant sa fille Zoé. Cette boucle donne à Cicatrices sa colonne vertébrale : un objet qui passe de main en main et qui porte, à chaque passage, un peu plus de ce que la famille n'arrive pas à se dire. L'énergie de votre narrateur m'a frappée. Gabriel regarde le monde avec un œil qui transforme tout, l'agent de sécurité en « Slender man sous stéroïdes », l'ami Dani en « prière exaucée déambulant sur deux pattes ». Cette langue très imagée a un vrai souffle. Et la scène d'enfance au magasin, avec ce silence maternel qui s'étire un mois et demi, m'a serré le cœur : vous y dites la punition par l'absence mieux que n'importe quelle réprimande aurait pu le faire. Le cœur du livre, pour moi, c'est la blessure paternelle. La longue confession dans la voiture, à la sortie de l'hôpital, où se dénouent l'histoire de Marc, celle de Franck et la question de la succession, est le moment où le roman trouve sa gravité. On y comprend que la peur d'être « laissé de côté, remplacé, nié » se transmet aussi sûrement que les gants. Je vous dis aussi, en lectrice sincère, ce qui m'a parfois retenue : la profusion des images, qui sert souvent le texte, finit par endroits par recouvrir l'émotion au lieu de la porter, et le basculement vers la vision puis la puce m'a demandé un temps d'ajustement après une première partie si ancrée dans le quotidien. Mais c'est le revers d'une vraie ambition, et je préfère un texte qui ose à un texte qui se contente. Si le motif du gant transmis est au centre de votre roman, je crois qu'il trouverait un écho dans le mien, Les gants blancs : on y suit aussi une blessure d'exclusion, et une paire de gants y devient, à la toute fin, le geste par lequel un personnage choisit de s'appartenir. J'aurais grand plaisir à avoir votre regard de lecteur dessus, comme j'ai eu celui de poser le mien sur Cicatrices.
Publié le 29 Juin 2026
3
On entre dans ce livre par une porte qu'on n'attendait pas : ce n'est pas d'abord l'histoire de Juliette qu'on lit, c'est celle d'une sœur qui refuse de la laisser s'effacer. Ce déplacement du regard change tout. Coralie n'écrit pas pour comprendre, elle le dit elle-même, mais pour que quelqu'un, quelque part, ait enfin été vu. Ce qui m'a tenue, c'est la justesse du titre. Les silences sont partout : ceux de la famille, celui des institutions qui « abdiquent », ceux que Juliette s'impose par fierté. Le passage sur le logement indigne, ce « trois pièces » qui est un squat maquillé, m'a serré le ventre, parce que vous ne le commentez pas, vous le décrivez : la honte tient dans les détails, la boîte aux lettres sans clé, l'escalier qui glisse. Marcel aussi est très bien vu, cette emprise qui n'appuie jamais franchement, « une fine pluie qui finit par mouiller les os ». On comprend de l'intérieur pourquoi on reste. Une réserve, en lectrice honnête : par endroits, le texte nomme ce qu'il avait déjà réussi à faire sentir (les « forces obscures », les « manipulations invisibles »). J'aurais aimé rester un peu plus seule avec le malaise. Mais c'est le revers d'une sincérité qui, ailleurs, porte tout le livre. La lettre finale à Juliette, je l'ai relue. Un mot pour finir : j'écris aussi, et mon roman Les gants blancs travaille la même zone que la vôtre, l'emprise qui se déguise en bienveillance, et le moment où une femme choisit de reprendre sa place plutôt que d'y être seulement tolérée. J'ai pensé à Juliette plus d'une fois. Si le cœur vous en dit, votre lecture là-bas me toucherait.
Publié le 29 Juin 2026
3
Le basculement fait tout : on entre dans un enterrement presque comique (le nez du curé, le fou rire sur le parvis) et la voûte renverse la scène d'un coup. « Non, j'invente un destin », puis la question sur le père : le boulon qu'elle guettait, c'était l'incident qui n'est jamais venu. « Un puits de souffrance dans une tête de poupée Barbie » reste planté. Beau texte, qui fait confiance au lecteur. J'écris de mon côté autour d'un secret qui se découvre trop tard, dans Les gants blancs — un terrain proche du vôtre. Votre regard m'intéresserait.
Publié le 27 Juin 2026
3
Quel portrait de femme, et surtout quelle grand-mère. C'est Mémé qui m'a accompagnée longtemps après avoir refermé le livre : son chignon tiré au cordeau, ses mains rouges sur la planche à laver, sa manière de dire tout haut ce que les autres ravalent parce que « les non-dits, ça fait des ulcères ». Le jardin de Pépé, le figuier qu'on escalade, le pied de vigne qui porte le prénom de Nicole : on sent que ces lieux ont existé pour de vrai, et c'est de là que le récit tire sa force. Ce qui m'a touchée, c'est la justesse avec laquelle vous racontez l'enfant qu'on dépose comme un colis et qui passera sa vie à chercher un regard. L'arrivée de Michou, le sort de Paulo, et puis ces retrouvailles tardives avec la mère pendant le confinement. Il y a là une matière humaine très dense, et le titre prend tout son sens à la dernière page, avec ce carnet retrouvé dans la boîte en fer. Je me permets une seule remarque de lectrice : par endroits, l'émotion est déjà tellement présente dans la scène elle-même que les phrases venant la souligner pourraient s'effacer un peu. Vos images portent toutes seules, on peut leur faire confiance. C'est une affaire de dosage, rien sur le fond. Au fond, votre roman parle d'une femme qui craint toute sa vie d'être effacée par le silence des autres. C'est exactement le terrain de mon propre roman, Les gants blancs, où une quinquagénaire se demande comment aimer, quand aimer c'est risquer de disparaître une fois de plus. Si le cœur vous en dit, j'aurais beaucoup de plaisir à lire votre regard dessus. J'ai l'impression que nos deux livres se répondent.
Publié le 27 Juin 2026
3
On entre dans Le projet chimère par la voix du professeur Bertelli, des décennies après les faits, et ce procédé installe d'emblée une distance mélancolique qui colore tout le récit : on sait dès les premières pages qu'on lit une tragédie, et on la lit quand même, le cœur serré. Ce qui m'a tenue, c'est la façon dont vous logez la grande question, qu'est-ce qui fait qu'un homme reste lui-même ?, dans des scènes très charnelles, très concrètes. Ce corps qui court tout seul, qui réclame des gnocchis et les recrache, qui « se souvient » d'une femme que la tête n'a jamais connue. La mémoire spinale devient un vrai moteur dramatique, et pas seulement une idée. Le journal de l'« être divisé » m'a particulièrement touchée ; ces fragments où il ne sait plus si c'est bien lui qui écrit donnent une voix nue à ce que les deux chirurgiens, eux, ne perçoivent que comme des données. Et puis il y a les deux femmes. La confrontation où l'une pleure un mort revenu et l'autre un vivant perdu est d'une justesse cruelle. La scène de la mère aussi, que vous ne réduisez jamais à une simple corde sensible. Vos savants, Van Den Bergh surtout, sont d'autant plus glaçants qu'ils ne se croient pas méchants. Le geste final, refuser de devenir une chimère, choisir de disparaître plutôt que de se laisser effacer peu à peu par l'autre, est tragique et juste. Il pose la vraie question du livre : peut-on encore dire « je » quand on est sommé de fusionner ? C'est précisément là que votre roman a fait écho au mien, Les gants blancs, où une femme finit elle aussi par partir à l'aube plutôt que de se laisser absorber dans un lien où elle risquerait de s'effacer une fois de plus. Cette peur-là, l'effacement de soi dans la relation à l'autre, nous l'explorons par des voies très différentes, vous par la fiction philosophique, moi par l'intime polyphonique mais elle bat au même endroit. Si le cœur vous en dit, je vous lirais à mon tour avec beaucoup de plaisir.
Publié le 27 Juin 2026

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