On entre dans Les mauvaises herbes par une boutique de luxe de Mexico, avec César qui paie une robe qu'il n'a pas les moyens de s'offrir, et on en ressort beaucoup plus loin, le souffle un peu coupé. Entre les deux, vous tissez une dizaine de destins d'abord étrangers les uns aux autres, un peintre étranglé par les dettes, une caissière qui refuse de fuir à La Paz, un vieux zapatiste qui ne sait pas lire, une jeune femme défigurée au fer à repasser, un proxénète qui se rêve maire, avant qu'on comprenne qu'ils appartiennent tous au même corps abîmé : celui d'un pays. C'est cette architecture qui fait tenir le livre : on croit lire des nouvelles, et on s'aperçoit qu'on lisait une seule histoire.
Ce que j'ai trouvé le plus juste, c'est votre Mexico. Jamais carte postale. Atizapán, Tenancingo, le bidonville de Xochimilco, les toits-terrasses de Condesa : la ville y respire et y étouffe, elle essore les rêves (l'image de la machine à laver, je ne l'oublierai pas). Et vous faites confiance aux objets pour dire les choses plutôt que de les expliquer : rien n'est asséné, tout infuse.
Vos dialogues mordent, aussi. Personne ne subit sans répondre, Moises surtout, qui aurait pu n'être qu'un monstre de papier et qui reste, hélas, un homme. Vous ne facilitez aucun jugement : César n'a rien d'un héros, Valentina court après sa gloire, et c'est précisément parce que personne n'est tout à fait propre que le livre sonne vrai. La dernière scène, à l'aube, au bord de l'océan, est de celles qui vous immobilisent un moment, le regard par la fenêtre. On referme le livre un peu secoué, et c'est une qualité.
Un mot plus personnel pour finir : j'écris aussi. Je termine en ce moment un roman, Les gants blancs, une fiction à plusieurs voix qui tourne elle aussi autour de la dépendance et du courage qu'il faut pour partir, l'une de mes narratrices s'en va à l'aube, presque comme votre César entre dans la sienne. En vous lisant, j'ai eu le sentiment qu'on creusait chacun, de notre côté, le même sillon. Si le cœur vous en dit, ce serait un plaisir que vous y jetiez un œil et me disiez ce que vous en pensez. Quoi qu'il en soit, merci pour ce livre.
Publié le 26 Juin 2026