Ce qui m'a saisie en premier, c'est le sens de la marche. On sait dès les premières pages qu'Émilie est morte ; le récit, lui, remonte le temps, jour après jour, du cercueil jusqu'aux crêpes promises et au cheval blanc du carrousel. Du coup, on ne lit pas pour savoir ce qui va arriver. On lit pour comprendre comment tout un entourage a pu voir et laisser faire. C'est terrible, et c'est d'une grande justesse.
Le regard de Timéo porte le livre. Il observe sans comprendre, et c'est cette innocence qui rend l'horreur à la fois supportable et plus coupante : la chasse aux fantômes improvisée pendant la marche blanche, le chat de Schrödinger transposé dans l'enveloppe du certificat de décès qu'on n'ose pas ouvrir, les histoires de saintes que lui glisse Colette, Philomène en tête, la petite qui dit non et qu'on n'arrive pas à briser. Et ce dessin, ce ventre rond avec l'œuf au creux du corps, qui déclenche le pire. J'ai mis du temps à m'en défaire.
La comptine du petit cordonnier m'a glacée. Faire monter la violence conjugale dans une berceuse, vers après vers, jusqu'à « sa petite femme il battait », c'est d'une cruauté parfaitement maîtrisée.
Et puis il y a le vrai sujet, celui que dit le titre. Les affaires des autres. Tous savaient, à la sortie de l'école, au commissariat, autour d'un café. On a murmuré, jaugé, jugé, et personne n'a bougé. Le procès, à la fin, ne juge pas que Joachim : il renvoie chacun à sa propre question, qu'aurait-il fallu faire ? Vous ne tranchez pas à notre place, et c'est précisément ce qui reste.
Par moments, l'écriture est si dense en images que j'aurais aimé un peu plus d'air entre deux scènes. Question de tempo, pas de talent : la matière est ample et tenue d'un bout à l'autre.
Merci pour ce texte, qui m'habite encore. Il touche à quelque chose que je creuse de mon côté : l'amour qui surveille, qui pose ses conditions, ces « si » dont on ne se défait jamais tout à fait. J'ai moi aussi déposé un roman ici, Les gants blancs, où une femme finit par quitter cette économie-là. Si le cœur vous en dit, j'y serais sensible.
Publié le 26 Juin 2026