La question de l’affaire Thélyson Orélien n’est pas qu’une intelligence artificielle ait éventuellement participé à l’écriture de son roman, mais c'est que personne n’en soit sûr
Quelques semaines auront suffi pour faire de C’était ça ou mourir, premier roman de l’écrivain québécois d’origine haïtienne Thélyson Orélien, le livre de la rentrée 2026, puis l’objet d’un procès littéraire, technologique et bientôt idéologique.
Prix du Roman Fnac, sélectionné pour plusieurs grands prix, porté par des ventes spectaculaires, le livre raconte l’odyssée d’un professeur haïtien qui fuit son pays et traverse les Amériques dans l’espoir d’atteindre le Canada.
Avant la tempête, les éloges
Sur le plateau de "La Grande Librairie", Amélie Nothomb salue une « verve constante » et parle d’un « tour de force ». Yannick Haenel proclame : « Ce livre, c’est un événement. ». Augustin Trapenard qualifie "une langue à couper le souffle". Quelques jours plus tard, Le Masque et la Plume consacre une émission au roman le qualifiant de Récit biblique et de Roman picaresque. Et je vous fais grâce de la dithyrambie de BHL..
France Inter présente un ouvrage faisant « l’unanimité (ou presque)».
Puis vient le soupçon
Le 21 septembre, un compte X baptisé « Balance ton Claude » affirme avoir soumis des passages du roman au détecteur d’intelligence artificielle Pangram et en conclut que le texte aurait été très largement produit par une IA. L’auteur nie catégoriquement : « Je n’ai jamais utilisé l’intelligence artificielle pour produire des textes », affirme-t-il.
Le problème est que la machine appelée à dénoncer la machine n’est elle-même pas un juge infaillible. L’AFP a soumis certains passages à plusieurs détecteurs : leurs conclusions se sont révélées contradictoires, certains les déclarant humains, d’autres artificiels, avec des probabilités variant fortement.
Le chercheur Alexandre Gefen, spécialiste des rapports entre littérature et IA, résume la difficulté : sur la seule analyse d’un texte, « on est dans le domaine de l’indémontrable ».
Augustin Trapenard posera alors les deux questions simples : « Comment savoir ?
Comment vérifier ? » Selon lui, le cas ouvre des « questions vertigineuses" dans cette ère du soupçon ».
IA et plagiat : ne pas confondre les deux procès
C’est ici que l’affaire change de nature.
Car parallèlement aux soupçons concernant C’était ça ou mourir, plusieurs médias canadiens mettent au jour des emprunts beaucoup plus anciens dans des textes de Thélyson Orélien.
La Presse établit qu’une chronique de 2013 reprend presque entièrement, sous forme de traduction légèrement remaniée, un article du Philippine Star, une journaliste.
Radio-Canada relève qu’un texte récompensé dans les années 2010 reprend de larges passages du Matin des magiciens de Louis Pauwels et Jacques Bergier.
Cette distinction est essentielle : Utiliser une IA et plagier ne sont pas la même chose.
Le plagiat consiste à s’approprier le travail identifiable d’un autre en le présentant comme sien. Moralement et intellectuellement, la faute est ancienne et parfaitement compréhensible.
L’usage d’une IA pose une question beaucoup plus neuve : jusqu’où un auteur peut-il se faire assister par une machine avant de cesser d’être, aux yeux de son lecteur, l’auteur du texte qu’il signe ?
Lorsque l’Académie Goncourt retire finalement C’était ça ou mourir de sa sélection, son communiqué invoque les plagiats révélés, démontrés et les analyses laissant penser que le roman serait très largement produit par une intelligence artificielle.
Mais Éric-Emmanuel Schmitt, membre du jury, apporte ensuite une précision déterminante. « Ce sont effectivement les plagiats avérés qui nous ont fait perdre confiance », explique-t-il. Il révèle également l’urgence ressentie par les jurés : les livres devaient parvenir aux lycéens (Goncourt) et il estimait que le roman avait de fortes chances de séduire le jury du Goncourt des lycéens.
Schmitt ajoute qu’il est personnellement opposé à l’attribution du Goncourt à un premier roman, qu’il considère comme dangereuse pour un jeune auteur.
L’Académie possède d’ailleurs un Goncourt du premier roman distinct.
Voilà qui change l'analyse : l’exclusion n’est pas simplement la condamnation démontrée d’un « roman écrit par ChatGPT ». Elle traduit une rupture de confiance née de plusieurs éléments, certains établis : les anciens plagiats, d’autres toujours discutés : le degré réel d’intervention d’une IA dans le roman.
Quand la littérature devient un champ de bataille politique
Il serait naïf, pourtant, de réduire cette affaire à une querelle technique.
C’était ça ou mourir parle d’exil, de migration, d’Haïti, de frontières, de la violence subie par ceux qui cherchent ailleurs une possibilité de vivre. Son auteur est noir, haïtien d’origine et immigré au Québec. Le livre arrive donc dans un espace culturel où ces questions sont déjà hautement politisées.
Le compte « Balance ton Claude » s’est révélé être notamment animé par Samuel Fitoussi, essayiste et chroniqueur au Figaro, auteur de Woke Fiction et régulièrement critique envers une partie de la gauche. Fitoussi récuse cependant toute motivation politique dans cette affaire et affirme que le sujet migratoire du roman n’ont pas motivé son enquête.
En face, certains défenseurs d’Orélien ont vu dans l’offensive une cabale venue de la droite contre un écrivain racontant l’expérience migratoire.
Chaque camp soupçonne l’autre de motivations idéologiques.
C’est ici que le débat devient complexe et toxique.
Car l’origine politique d’une accusation ne suffit pas à la rendre fausse.
Mais l’existence d’éléments problématiques ne permettent pas davantage de transformer toute une œuvre, son auteur et ceux qui l’ont aimée en preuves d’une prétendue faillite idéologique.
Autrement dit :
- on peut enquêter sur Orélien sans faire le procès des migrants ;
- on peut défendre sa présomption d’honnêteté concernant l’IA sans effacer les plagiats établis ;
- on peut être touché par son roman sans être un imbécile manipulé par une machine.
C’est probablement cette dernière possibilité qui dérange le plus.
Et si le texte restait bon ?
Frédéric Beigbeder résume le piège. L’affaire est, dit-il, « de toute façon horrible » :
Si Orélien n’a pas utilisé l’IA, l’accusation constitue une terrible calomnie ; s’il l’a utilisée massivement sans le dire, elle devient une tromperie littéraire considérable.
Mais il existe une troisième question, qui élargit le débat.
En supposant qu’une intelligence artificielle ait réellement participé de manière importante au roman : que deviennent alors les émotions éprouvées par ses lecteurs ?
Soit ils se sont foutus du monde (et nous ont tous mentis), soit ils ont été pris honnêtement dans les filets de ce texte.
Et l'on peut légitimement penser que la deuxième hypothèse est la plus probable.
Amélie Nothomb aurait-elle soudain tort d’avoir vu un « tour de force » ? Les critiques du Masque et la Plume doivent-ils retirer rétrospectivement l’émotion qu’ils ont éprouvée ? Les milliers de lecteurs touchés par le héros ont-ils été dupés jusqu'aux larmes ?
Une œuvre cesse-t-elle d’être belle lorsqu’on découvre que l’outil qui a participé à sa fabrication n’était pas celui que l’on imaginait ?
Cette question dépasse très largement Thélyson Orélien.
Un écrivain utilise internet, des dictionnaires, des correcteurs, des documentalistes, des éditeurs qui coupent, déplacent, réécrivent parfois une phrase.
Demain, il utilisera évidemment une IA pour rechercher une variante, tester un dialogue, vérifier une cohérence ou proposer vingt formulations dont il n’en conservera qu'une.
À quel moment l’aide devient-elle substitution ? C’est là que doit se situer la frontière morale et à quel seuil ?
Non pas entre l’homme et la machine mais entre l’assistance assumée et la dissimulation.
L’IA : outil de perfection ou instrument de triche ?
L’intelligence artificielle ne descend pas du ciel. Elle a appris en absorbant d’immenses quantités de productions humaines. Inspirée de Proust, empruntant à Zola, cueillant les vers de Baudelaire et de tous les Maîtres ...
Elle reproduit nos raisonnements, nos banalités, nos structures, nos images, mais aussi nos fulgurances, et notre génie.
Et surtout, son amélioration exponentielle ne nous a pas révélé encore toutes ses réserves.
Elle ne « prend » pas automatiquement le meilleur de l’homme. Mais utilisée par un humain exigeant, elle devient un instrument capable de chercher, parmi des milliers de possibilités, celle qui permettra peut-être d'approcher la perfection.
Abandonner la création à l'IA est une rupture du pacte avec le lecteur.
Mais comment le saura-t-on devant un excellent texte ?
Refuser l’IA en bloc reviendrait peut-être à refaire le procès de la machine à écrire, du traitement de texte ou du correcteur orthographique avec un siècle de retard.
Lui abandonner la création tout en apposant ensuite un nom humain sur la couverture serait, à l'inverse, rompre le pacte de confiance avec le lecteur.
Entre ces deux extrêmes existe une voie trouble et indéfinie mais exigeante : la transparence.
Beigbeder évoque déjà l'idée d'un « label écriture humaine ». On peut imaginer demain des livres indiquant simplement : « sans IA générative », « IA utilisée pour documentation et correction » ou « œuvre conçue conjointement avec une intelligence artificielle ».
Chacun pourrait alors juger l’œuvre pour ce qu’elle est. Mais reste à définir dans quelle proportions, sur quels critères.
Et si certains auteurs écrivaient comme l'IA, on les accuserait de la piller ou de la singer ?
L’affaire Thélyson Orélien restera peut-être comme un scandale de la rentrée 2026. Mais elle pourrait surtout marquer autre chose : le moment où la littérature a compris qu’elle n’allait pas pouvoir empêcher l’intelligence artificielle d’entrer dans son atelier.
La vraie question ne sera donc probablement plus : « Peut-on écrire avec une IA ? » mais "Comment écrire avec l'IA" et sous quelles conditions ?
Et les conséquences de la question : Que reste-t-il de l’auteur lorsqu’une machine l’aide à écrire et qu’est-il moralement tenu de le dire à son lecteur ?
L’IA peut être une triche. Elle peut aussi devenir un extraordinaire outil de perfectionnement.
Comme souvent avec les inventions humaines, ce n’est peut-être pas l’outil qui décidera de ce qu’il devient.
Ce sera l’usage que nous choisirons d’en faire, ou que la Société nous proposera d'en faire..
Christophe Lucius
- sans IA générative,
- avec IA pour la collecte des opinions des journalistes et leurs réflexions
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@Michel Laurent
Merci Michel pour ces infos pertinentes et amusantes. Et je dirai comme dans la pub "YOPLAIT", OUI MAIS NON... C'est finalement une analyse stylistique... qui prétend connaitre les tics et les tocs de l'IA. Un seul prompt et tout est renversé, rompu et réécrit dans un style radicalement opposé. Et je suppose que notre ami "Orélien" , s'il l'a utilisée, le sait. Il n'est pas né de la dernière pluie, je suppose.
Bravo, Christophe Lucius, pour ce texte plein de justesse et de tempérance.
Sur Babelio, un contempteur particulièrement virulent de Thélyson Orélien propose, sans commentaires, huit phrases ou courts extraits censés démontrer, d'après lui, la pauvreté du style de l’auteur ou plus exactement, il en est persuadé, celui de ChatGPT. J’ai donc procédé à une petite analyse stylistique. En voici le résultat (je n’ai retenu que cinq courts passages, afin de ne pas trop décourager les bonnes volontés) :
1. « Puis il m'a dit : Je vais tenter par Ouanaminthe. Il y a un gars qui peut me faire passer. Ce n'est pas un visa. C'est un passage. Une ouverture. »
Les phrases brèves - une parataxe, dirait un linguiste - engendrent un rythme saccadé et donnent au passage une tonalité orale. On observe aussi une gradation, ou un déplacement sémantique, dirait notre spécialiste : du visa au passage, puis à l’ouverture, le vocabulaire administratif cède progressivement la place à une image plus concrète et symbolique. Et, au passage, une structure dont l’IA semble particulièrement friande : « Ce n’est pas…, c’est… »
2. « J'irais vers la république voisine, vers la ligne, vers l'entre-deux. Pas parce que j'avais un plan, ni parce que quelqu'un m'attendait là-bas. Simplement parce que j'avais entendu dire qu'on pouvait passer. »
On relève un parallélisme syntaxique, doublé d’une anaphore de vers : « vers la République voisine, vers la ligne, vers l’entre-deux ». Puis un parallélisme négatif avec reprise de parce que : « Pas parce que…, ni parce que… », avant la rupture corrective : « Simplement parce que… »
3. « Libre de continuer à marcher. Libre de chercher un autre mur à contourner. Libre de me dire que l'humiliation, ça ne tue pas. Ça transforme. »
L’anaphore (« Libre de… ») trouve sa chute dans « Ça ne tue pas. Ça transforme. » : une opposition entre deux conséquences, où transformer vient corriger et approfondir tuer.
4. « Il avait cette manière de rire sans les dents. Pas parce qu'il lui en manquait. Mais parce que montrer les dents, ici, c'est dangereux. Ça peut être pris pour une provocation, une revendication, une preuve de vie. »
Encore une structure corrective : « pas parce que / mais parce que », soit une fausse explication immédiatement rectifiée. Comme indiqué plus haut, ChatGPT aurait un certain penchant pour ces constructions.
La métaphore corporelle « rire sans les dents » est plus originale qu’il n’y paraît, puisqu’elle joue avec le sens figuré de « montrer les dents », qui signifie manifester son agressivité. Le texte exploite donc la polysémie de l’expression.
Enfin, « une provocation, une revendication, une preuve de vie » forme une énumération ternaire (ChatGPT aime bien ce rythme), avec une gradation assez subtile : de la provocation sociale à la revendication politique, puis à la simple affirmation d’exister.
5. « Claritza, par exemple, lavait des bouteilles le jour et des regards la nuit. Elle avait des doigts fins, une bouche fière et une voix douce comme les mensonges qu'on se raconte pour tenir. »
On trouve ici un intéressant zeugma - comme dans le fameux « il monta l’escalier, et un peu plus tard la bonne » - avec « lavait des bouteilles… et des regards », renforcé par l’antithèse temporelle (« le jour / la nuit ») et surtout par le parallélisme syntaxique : « lavait des bouteilles / [lavait] des regards ».
La bizarrerie du zeugma est précisément accentuée par cette construction parfaitement symétrique.
La phrase suivante nous ressert l’énumération ternaire (« des doigts fins, une bouche fière et une voix douce »), puis une comparaison qui contient une métaphore implicite de la survie : « une voix douce comme les mensonges qu’on se raconte pour tenir ».
Alors, un peu, beaucoup, la totalité de ChatGPT ? Je n’en sais rien, et je ne suis pas certain que ce soit la question la plus intéressante.
Car le style ne repose pas seulement sur les figures de sens : il y a ici un véritable système rythmique, fait de phrases nominales, d’anaphores, de parallélismes et de séries ternaires. C’est peut-être ce qui donne au texte cette impression de simplicité très travaillée : les phrases semblent élémentaires, alors que leur architecture est remarquablement maîtrisée. Si c’est de la pure IA, je ne jurerais pas que quelques « grands » auteurs contemporains n’aient bientôt d’autre solution raisonnable que d’aller pointer à l’ANPE…
Désolé pour la longueur de ce texte
Cette affaire est préoccupante, elle représente le témoignage d’un aveuglement qui sidère les esprits de l’intelligentsia. L’intelligence artificielle est une supercherie. Aucune machine ne possède la capacité de réfléchir par elle-même, encore moins, écrire des poèmes ou des romans.
Du reste, cela fait plus de trois ans que ChatGPT existe et nous ne voyons aucun résultat probant. Aucune des catastrophes que l’on a prédites en rapport avec l’intelligence artificielle n’a eu lieu.
L’intelligence artificielle n’est qu’un logiciel conçu par les informaticiens. La limite de leur application dépend de la limite de leur propre intelligence.
Intelligence artificielle repose sur deux éléments :
– Accoler une production qui existe au préalable. Dans la conception d’un roman par ChatGPT ou autre, l’IA se contente de récolter des textes par-ci par-là en rapport avec le thème, d’en faire un ensemble. Cela s’appelle du plagiat, qui souvent s’accompagne d’un galimatias.
Bien sûr, avec le développement des logiciels de correction de grammaire, etc., il est possible de reformuler certaines phrases. Ce ne serait que du plagiat accompagné de charabia.
Je mets au défi quelqu’un de me présenter un roman écrit uniquement par l’intelligence artificielle. Exemple, une personne demande à ChatGPT d’écrire une romance de 12 chapitres, en lui fournissant des éléments globaux. J’attends le résultat. Je risque d’attendre longtemps. Évidemment, en dehors de faire des collés de ce qui existe auparavant.
– La montée en puissance des ordinateurs et des processeurs. Ceci permet aux informaticiens d’envisager toutes les possibilités face à un thème particulier. Ceci va demander des centaines et des centaines d’ordinateurs en réseau. Alors qu’un esprit humain peut faire ceci facilement.
Ce qui est grave demeure la confusion entre automatisation et intelligence artificielle. Même l’automatisation possède des limites.
Pour revenir au sujet lui-même, le roman de la personne citée, s’il a été recouru à l’usage de l’intelligence artificielle, c’est tout simplement un assemblage aléatoire de textes existants.
L’autre possibilité est que cette personne ait recours à l’intelligence artificielle pour y puiser quelques idées. Ce ne sera jamais du plagiat ici, mais de l’inspiration.
Croire en l’intelligence artificielle, en ses possibilités, représente quelque chose de grave : notre influence et la perte de notre sagacité.
En tout cas, quel magnifique coup de marketing. Le livre se vendra plus que le prix Goncourt. Que cet auteur soit innocenté ou non.